Cher Nicolas,
Je t’écris du fond de mon canapé, ce trône de mousse acquis d’occasion grâce à la redistribution nationale. Je t’écris en tant que locataire officiel de tes prélèvements obligatoires, occupant sans bail de ta conscience citoyenne.
Je te vois t’agiter devant BFM ou Cnews, la veine du front qui pulse quand on parle de « l’assistanat ». Tu penses à moi. C’est touchant, cette obsession. Tu es l’architecte involontaire de mes après-midi d’oisif. Et pour ça, sincèrement, je voulais te dire merci.
Mais entre nous, Nicolas, posons les armes et les feuilles d’impôts. Regarde la fresque avec honnêteté. Tu me pointes du doigt comme si j’avais braqué la Banque de France, alors que je ne fais que récupérer le strict minimum pour maintenir la paix sociale dont tu as besoin pour faire tes affaires.
Tu cotises, je poétise. C’est une répartition comme une autre.
Et puis, n’oublie pas une chose : l’argent que tu me donnes, je ne le stocke pas aux Caïmans. Je le dépense ici, chez l’épicier du coin. Je paye la TVA sur mes pâtes, je fais tourner la boutique. Je suis le dernier maillon de la chaîne, celui qui réinjecte TOUT ce qu’il touche.
D’ailleurs, tu n’es pas le dernier à croquer dans la pomme du collectif. Quand tu roules sur la nationale pour aller à l’hôpital public, quand la police surveille ta rue, quand l’école instruit tes enfants... Tu profites toi aussi d’une immense perfusion d’argent public. La seule différence, c’est que tu as l’illusion de tout payer toi-même, alors que tu ne paies qu’une cotisation au club. Un club qui te permet de consommer en toute sécurité.
Cela dit, tu fantasmes ma vie comme une croisière. Tu imagines que ta ponction finance des cocktails sur une plage privée. Laisse-moi te faire visiter la réalité du château.
Ce que tu appelles « assistanat », moi j’appelle ça de la haute voltige budgétaire. Le RSA, ce n’est pas un salaire, c’est un filet de survie tendu au ras du sol. C’est une somme qui demande une rigueur comptable que tu n’as pas besoin d’avoir. Avec ce que je touche pour le mois, toi, tu ne finirais probablement pas la semaine.
Je suis un alchimiste de la pénurie. Mon hédonisme est un sport de combat. Je jouis de tout, parce que je ne possède presque rien.
Tu crois que je profite ? Je gère le risque. Le moindre imprévu — une dent qui casse, une semelle qui se décolle — est un séisme financier de magnitude 8. Je vis sur un fil, Nicolas. Un fil tendu au-dessus du vide, sans épargne de précaution, juste avec l’agilité de celui qui n’a pas le droit de tomber.
Alors oui, je profite du soleil. C’est gratuit. Je profite du temps. C’est la seule richesse que le marché ne m’a pas encore prise. Je suis riche de tout ce que je ne dépense pas, Général d’une armée où chaque euro est un soldat qu’on n’envoie pas au front inutilement.
Faisons un pacte, Nicolas. Tu continues de courir pour nous deux, et moi je continue de ralentir pour nous deux. L’équilibre du monde tient peut-être à ça : il faut des moteurs qui surchauffent et des freins qui temporisent.
Ne vois plus ma précarité comme un vol, mais comme une fonction. Je suis la caution calme de ta vie agitée, le point fixe dans ton rétroviseur qui te confirme que tu avances vite. Sans moi, sans mon immobilisme contemplatif, ta vitesse n’aurait plus aucune mesure.
Je te laisse à tes factures et à tes ambitions, je retourne à mes nuages et à ma gestion à l’euro près. Continue de payer, continue de râler si ça te donne l’énergie d’avancer. De mon côté, je promets de maintenir cet art de vivre avec peu, pour que ton « beaucoup » garde tout son sens.
Sans rancune, ni ironie. Juste avec la lucidité de celui qui regarde le manège tourner, conscient qu’il ne pourra pas s’offrir un tour, tout en appréciant la musique.
Ton dévoué allocataire.
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