Ouest-France ou le journalisme aux ordres

Bref retour sur la désinformation pratiquée par Ouest-France concernant les blocages de Rennes 2.

Qu’est-ce que Ouest-France ?

Pour comprendre d’où nous vient Ouest-France, il faut en revenir à son ancêtre : Ouest-Eclair.
Fondé par Emmanuel Desgrées du Loû et l’Abbé Félix Trochu, l’Ouest-Eclair était un journal dont le but était au départ de "rallier à la république" l’Ouest de la France, alors encore imprégné d’une culture régionale très forte et d’un rejet de la nation française. L’Ouest-Eclair soutiendra matériellement à plusieurs reprises les milieux royalistes, l’Action Française et le Parti Démocrate Populaire, dont E. Desgrées du Loû est le vice-président.
"C’était un militant du christianisme social, rappelle François-Régis Hutin, son petit-fils, aux commandes du journal [Ouest-France] depuis 1965. Il voulait ouvrir l’Eglise et prônait l’Evangile dans la République."
Petit à petit, l’Abbé sera écarté du journal, accusé de suivre une ligne politique trop "à gauche". Ayant continué de publier sous l’autorité allemande, le journal est interdit à la Libération en 1944 pour collaboration avec le régime nazi.

Paul Hutin-Desgrées, gendre d’Emmanuel Desgrées du Loû, créa Ouest-France dans la foulée. Il est lui aussi membre de l’extrême-droite catholique de l’époque (Fédération Nationale Catholique, Centre de Propagande des Républicains Nationaux, Jeunesses Patriotes...). Son premier éditorial en 1944 s’intitule « Vive la France ! ». En 1990, les héritiers des deux familles (Hutin et Desgrées), ainsi que des personnalités du christianisme social traditionaliste vont créer l’Association pour le soutien des principes de la démocratie humaniste. « Pour nous, c’était une troisième fondation, dans le même esprit que les deux premières ». Cette association, propriétaire du Ouest-France et présidée par Jacques Duquesne, un professionnel du journalisme de merde (La Croix, l’Express, Le Point) et dans sa jeunesse dans les mouvements catholiques démocrates et nationalistes (Jeunesse Etudiante Chrétienne, président du Conseil de la Jeunesse de l’Union Française en 1955, féru de mariologie [1], etc.). Il est propriétaire du groupe SIPA Ouest-France.

En plus de reçevoir des subventions de l’Etat (5 787 718€ en 2016), le Groupe SIPA Ouest-France est une véritable presse commerciale tentaculaire : quatre quotidiens, 39 hebdomadaires locaux (Publihebdos) et 155 gratuits (Spir Communication). Le groupe possède des participations majoritaires dans la publicité à travers la société Précom, les journaux gratuits, l’édition de livres, l’affichage, la radio, la télévision. Le groupe « développe une stratégie commerciale agressive qui a progressivement assuré son hégémonie dans tout l’Ouest de la France », ainsi qu’une politique de diversification et d’intégration qui, selon l’universitaire Cégolène Frisque, « tend à asphyxier et paralyser les journaux et leurs rédacteurs. Devenus monopoles tentaculaires, les titres régionaux ne sont plus considérés comme des titres parmi d’autres pouvant avoir des stratégies éditoriales particulières, ils doivent d’une part assurer une rentabilité toujours plus grande, nécessaire au fonctionnement de l’ensemble du groupe, et ils se donnent d’autre part de plus en plus pour rôle de rendre compte des activités et réalisations des pouvoirs locaux – politiques, économiques, culturels –, voire de les promouvoir » (Cégolène Frisque, « Une reconfiguration des espaces politiques et médiatiques locaux ? », Revue française de Science politique, Presses de Sciences-Po, vol. 60,‎ mai 2010.)

Quelques exemples des productions du groupe SIPA Ouest-France : Ouest-France, 20 minutes, Le Courrier de l’Ouest, Le Maine libre, Presse-Océan, La Presse de la Manche, Hit West, Radio Cristal, Cocktail FM, Océane FM, Variation, Édilarge, Voiles et Voiliers, Maville.com, Top Annonces, Logic Immo, etc.

L’esprit de Ouest-France

D’après François-Régis Hutin, ancien patron, plus qu’un empire journalistique familial, Ouest-France c’est "une famille d’esprit avant tout". Mais quel est cet esprit ?
Le journal a influencé plusieurs fois l’opinion contre l’écotaxe, dramatisant l’impact économique de cette mesure. Le Syndicat National des Journalistes a plusieurs fois déploré la ligne éditoriale du journal qui prend systématiquement la défense de la réforme des retraites. En juillet 2012, un éditorial de Jeanne-Emmanuelle Hutin, marque clairement son opposition à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. La fille du président superpose la crise économique mondiale à une crise morale : « Dans ce contexte de prise de conscience, il paraît inutile de s’arc-bouter sur des mesures symboliques qui auraient plus d’effets négatifs que positifs sur l’économie » et réclame "des repères stables pour surmonter la crise".

Comme le montre son histoire profondément liée à l’extrême-droite catholique et ses prises de position, Ouest-France n’est pas un journal "neutre" mais orienté. Il convient donc d’en tirer les conclusions adéquates.

L’exemple des blocages de l’Université Rennes 2

Comment Ouest-France et ses journalistes, participent à la désinformation et la répression de l’esprit critique ?

Tout étudiant ayant participé aux blocages et aux Assemblées Générales de Rennes2 seront unanimes sur la question : le Ouest-France est un ennemi politique, un outil contre-révolutionnaire, et la découverte de ses racines réactionnaires n’en sont qu’une confirmation. Depuis le premier blocage de l’année scolaire, le 9 octobre 2018, jusqu’au dernier blocage partiel le 3 avril 2019, Ouest-France a publié 16 articles sur le sujet. Articles systématiquement tournés vers la décrédibilisation du mouvement et des militants, la promotion de la parole des anti-bloqueurs (notamment le syndicat d’extrême-droite ultra-minoritaire sur le campus). De plus, on remarque une rhétorique perpétuellement orientée de manière à invisibiliser les revendications et une grande partie des faits.

"C’est complètement insensé."

Beaucoup de faits et de revendications sont passées sous silence par les articles de Ouest-France. Un lecteur de Ouest-France, au bout de 16 articles, ne sera pas informé sur les blocages de Rennes2, il sera manipulé et maintenu dans l’incompréhension.

A chaque article, les revendications sont résumées en une seule phrase et les raisons politiques, philosophiques ou historiques qui amènent à ces revendications sont systématiquement passées sous silence. "Migrants, Zone à défendre, sélection à l’entrée de l’université… " , loi "Orientation et réussite des étudiants", "la mobilisation nationale contre la politique sociale du gouvernement", "soutien aux lycéens, contre l’augmentation des frais de scolarité pour les étudiants étrangers et, plus globalement, contre la politique du gouvernement.", "contre le réchauffement climatique et les inégalités sociales.", « le réchauffement climatique, les inégalités sociales » ou encore « les lois racistes ». Ce qui est en jeu, c’est de surtout de neutraliser les idées politiques qui entrainent cette mobilisation, faire oublier que les étudiants détiennent une masse de savoir critique et qu’ils ont des outils intellectuels sérieux les incitant à se rebeller.

"Les revendications étudiantes partent dans tous les sens : Parcoursup, réforme Blanquer, mais aussi convergence des luttes avec les Gilets jaunes, soutien aux actions en faveur de la Palestine, blocage des trois usines d’armement françaises, mise en place d’une université populaire, actions dans le centre-ville de Rennes samedi 15 décembre…", " Les messages sont contradictoires. Devant l’établissement, des étudiants ont écrit : « Maintenir l’université fermée pour promouvoir la fac ouverte. » C’est complètement insensé." (entretient du préident de Rennes 2 Olivier David)

Il est normal qu’une personne extérieure aux luttes sociales et étudiantes réagisse avec incompréhension, et la stratégie de Ouest-France est de maintenir le lecteur dans son ignorance afin de pouvoir l’orienter en défaveur du mouvement.

« Vous pouvez aller en cours ! » (un gendarme)

Ensuite, si on regarde à qui est donnée la parole, le choix idéologique est clair et net : il s’agit clairement des personnes anti-bloqueurs, allant de l’étudiant discipliné au syndicat ultra-minoritaire d’extrême-droite (UNI), en passant par des représentants de la présidence de l’université.

Les opinions mises en avant sont systématiquement contre le blocage. L’UNI est une organisation purement réactionnaire.
En 1968, l’aile droite de l’Union des Jeunes pour le Progrès (mouvement des jeunes gaullistes), et l’Action étudiante gaulliste contre le communisme, se regroupent pour fonder l’UNI. La réunion fondatrice a eu lieu au siège du Service d’Action Civique (milice d’extrême droite gaulliste, police parallèle créée à l’origine pour constituer une « garde de fidèles » dévouée au service inconditionnel du général de 1960 à 1981). « L’année dernière, ces blocages ont été l’occasion de dégradations et des cours ont été supprimés, des examens perturbés. Il n’est pas tolérable que ces groupuscules fassent de l’université le champ de bataille de revendications qui leur appartiennent. » ; « Après avoir bloqué le campus du 10 au 13 décembre et provoqué ainsi l’annulation de certains examens, les bloqueurs de Rennes 2 se réveillent à l’approche des partielles de mars et d’avril »  ; « Toute coïncidence serait bien sûr fortuite » ; « Au nom de quoi, ces professionnels du blocage veulent-ils détruire les études des autres ? ». (voir l’article) En plus d’être proches de groupuscules d’extrême-droite et des royalistes, ils diffusent un discours purement antigréviste basé sur des mensonges.

Le journaliste Yann-Armel HUET, dans son interview avec Olivier David (président de Rennes 2), ne fait pas preuve de plus d’honnêteté journalistique. Tout l’interview est tourné exclusivement sur les désordres causés par les blocages, ainsi que sur la décrédibilisation de l’AG. Il fait planer la fameuse menace du chaos ("Ne craignez-vous pas que nous soyons repartis pour des mois de désorganisation ?") et banalise la répression ("Pourquoi n’avoir pas réclamé l’intervention des forces de l’ordre ?"). Alors que l’intervention des forces de l’ordre le 09/10/2018 avait suscité de vives critiques (invisibles sur Ouest-France), l’historienne spécialiste des mouvements sociaux, Mathilde Larrère (https://www.youtube.com/watch?v=DfyDgqOFXm4 ) avait failli annuler son intervention le soir même car profondément indignée de la situation. Même si la séquence filmée par Ouest-France montrait des étudiants applaudissant l’arrivée des Gendarmes Mobiles, en réalité cela suscita énormément d’indignation.

Dans un contexte national de répression très violente des mouvements sociaux et de criminalisation des militants, une autre incitation à l’intervention de la police sur le campus est publiée. "Corinne, mère de trois enfants, sans emploi, bénévole dans plusieurs associations, interpelle le président de Rennes 2." (Lire article de ouest-france). On retrouve encore ici un discours aussi réactionnaire que ceux de l’UNI. « Une minorité d’étudiants prend en otage l’immense majorité, empêche les autres de réussir... [...] se faire bloquer par quelques professionnels de l’agitation. » ; « ne pas laisser de nouveau l’autoritarisme d’un petit nombre gâcher le présent et l’avenir du plus grand nombre ! » ; « Et puis nous savons tous que les étudiants grévistes n’ont jamais pris en compte le résultat d’un vote s’il était en leur défaveur. ». Après mensonges et raisonnement purement égoïstes et dépourvus de perspective, on a le droit à une citation faisant l’éloge de l’autoritarisme et de la répression en guide de conclusion, affirmant que si la jeunesse n’est pas docile elle court à la tyrannie...

Ouest-france : Relai de l’indifférence généralisée

Ce "cri d’indignation" est illustratif de l’indifférence générale face aux différents désastres en cours dans le monde, indifférence entretenue et même radicalisée par Ouest-France. Le 13/12/2018 s’est tenue un grande AG, ayant rassemblé au moins 2000 participants sur plusieurs heures. Ce fut l’occasion pour beaucoup de personnes, notamment les étudiants étrangers, de s’exprimer sur les causes du mouvement et du blocage. L’article qui sortira le jour même sera un véritable torchon. Les bloqueurs « veulent simplement gagner du temps pour qu’on parte » (en gras), « je n’ai jamais vu une AG ne débouchant pas sur le vote du blocage » (idem), « Ils veulent qu’on fasse une macarena, en fait ». Tout l’article encore une fois est miné de déclarations mensongères et d’ignorance puante, alors que la quasi entièreté des prises de paroles et des organisations étudiantes s’étant exprimées à la tribune sont inexistantes. De plus, l’immense majorité des personnes anti-blocage, mues par leur intérêt personnel privilégié, n’avaient de cesse durant toute l’AG de couper la paroles aux personnes intervenant en criant "ON VOTE ! ON VOTE !". Ils manifestaient purement et simplement leur indifférence totale aux problèmes des autres, et leur docilité. Là où les plus pauvres sont progressivement exclus de l’accès à l’université, parmi les étudiant.e.s modèles « On est soulagées, on va pouvoir passer nos examens demain… »

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la manière dont l’esprit critique a été progressivement détruit dans les universités, sur la presse aux ordres du pouvoir, sur le rôle de l’université dans la reproduction de l’économie néo-libérale, sur les violences que subissent les étudiants militants, sur la répression quotidienne etc. L’université actuelle est loin d’être ce lieu de savoir pur et merveilleux tant fantasmé. C’est un lieu de reproduction des inégalités sociales, des hiérarchies et des mythes qui sont au fondement même de notre société, en péril aujourd’hui, et qu’il faut repenser jusqu’aux bases même de la civilisation. Ce qu’il se passe quotidiennement, c’est la tentative d’annihiler tout esprit critique dans les universités, de dépolitiser la connaissance, à l’heure où l’humanité est en face de la pire catastrophe jamais connue et mettant la vie de millions de personnes en jeu.

Ouest-France, la Présidence de l’Université, l’UNI, et les étudiants égocentristes, vous faites partie d’une dynamique contre-insurrectionnelle qui s’accapare le futur de l’humanité.

Vous êtes les gardiens de l’ordre, en marche pour le désastre.

Notes

[1débats et théories autours de la place de la Vierge Marie

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