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Harz-Labour : A la librairie Le Failler, un chef, un vrai !

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À la librairie Le Failler, un chef, un vrai !

La psychologie la plus triviale nous enseigne qu’il est difficile d’imposer aux autres l’idée qu’on se fait de soi-même. C’est pourtant ce à quoi s’attachent divers philanthropes qui font que la ville de Rennes rayonne au-delà de ses murs, à en brûler les yeux. Parmi eux, visant le prestige en même temps que le profit, un vague commercial devenu libraire en centre-ville s’est mis en tête d’y obtenir le monopole de la vente de livres. Il a racheté une enseigne notoirement respectée, Le Failler, profitant de sa respectabilité pour mieux lui conférer le tonus économique qui sied aux entreprises réputées en bonne santé. Le chiffre d’affaires a connu une croissance importante, le staff a été renforcé, et la boutique respirerait presque l’harmonie spécifique des organismes sains si les apparences ne savaient être si trompeuses, surtout quand elles sont lissées par des mains expertes que commande un cerveau ambitieux.

Comme on a pu le lire récemment dans Ouest-France (21 janvier 2023), ce dit cerveau est sur le point d’ouvrir deux nouveaux espaces de vente à proximité de la librairie actuelle, et puisqu’il ne s’agit même plus de faire semblant de défendre la littérature, l’un sera voué au « bien être » (développement personnel, ésotérisme, sport, cuisine), l’autre aux Beaux-Arts (cinéma, photographie, mode, art du quotidien). L’objectif affiché est de faire de cette librairie à trois facettes une des plus importantes de l’hexagone, avec un nombre de références qui avoisinerait les 100 000 références à l’année. Ayant su mener une politique commerciale fort agressive, il a obtenu les marchés qu’il jugeait indispensables à la stabilité de son affaire, éteignant au passage toute concurrence importante ou susceptible de le devenir, comme si la possibilité d’une alternative lui était un affront personnel.

L’espace Ouest-France, une des rares salles du centre-ville vraiment propice à l’accueil d’une rencontre-conférence semble, est, par exemple, accaparé par ce libraire, grand acheteur d’espaces publicitaires à ce même journal, lui aussi en situation de quasi-monopole. Ce qui est sûr, c’est que les associations ou structures diverses quémandant ce même espace se voient toutes opposer un refus.

Quand elle s’appuie sur un activisme forcené, la prospérité paraît noble à certains et force le respect de pas mal d’autres, mais tout cela se paie d’un prix qu’il nous faut pourtant souligner. Combien d’employés brisés ou asservis sous couvert d’autorité bien sentie par celui qui présida un temps l’association de commerçants Le carré rennais, notamment à l’époque de la lutte contre la « loi travail » (2016), exactement lorsque l’organisation et son président militaient pour l’interdiction des manifestations en centre-ville ? Une « autorité affermie » considérée comme modèle pour celui qui ne manque jamais d’inviter l’auteur de « Qu’est-ce qu’un chef ? », le général Pierre de Villiers, à l’occasion de chacun de ses nouveaux pensums.

Évidemment, en tant que lieu culturel à taille humaine, une librairie jouit naturellement d’une image positive, aussi les motivations de ses dirigeants ne sont-elles pas si facilement critiquées. Pourtant, dans l’industrie de la culture comme ailleurs, la logique économique est aussi celle des patrons. Et si ceux-là se vivent parfois comme des bienfaiteurs, ils n’en sont pas moins guidés par leurs intérêts propres. Ils peuvent avoir le sentiment d’incarner la bienveillance, multiplier les attentions de tous ordres envers leur personnel, mélangeant au passage ce qui ressort de la vie privée avec la pure relation de travail, le fait est qu’il s’agit toujours d’un rapport de subordination qui ne saurait masquer la pure et simple exploitation.

Il ne suffira pas de développer les rayons « bien être » pour instaurer la joie et la bonne humeur dans l’établissement bientôt centenaire. À Le Failler, une part non négligeable du personnel relève en effet d’un CDD, et le turn over concernant ce type d’emploi, ici comme dans beaucoup d’entreprises, est important. D’anciennes et d’anciens contractuels passés par cette case peuvent témoigner (en privé, certes) de l’autoritarisme de leur employeur, du stress inévitablement lié à l’obsession de rentabilité qui régnait dans l’établissement, et, s’ensuivant, des séquelles pour les personnes concernées. Pour les autres, les CDI, on peut supposer qu’il n’en va pas tout à fait autrement, puisque, de la part d’un patron tel que celui-ci, battre le chaud et le froid, à répétition – par exemple, alterner les compliments et les reproches, avec la même insistance –, est une pratique plus que courante, inspirée sans doute de la funeste méthode managériale qui fait florès dans les grandes boîtes.

Par ailleurs, des clients ont été surpris de voir que, peu avant Noël, en pleine vague de froid, sous prétexte de fluidifier la circulation dans le magasin, de jeunes employées embauchées pour l’occasion travaillaient dehors à faire des paquets cadeaux, dans une ambiance littéralement… glaciale.

À l’heure où des librairies de quartiers ouvrent ici et là, la prédominance de l’ogre hégémonique, qui semblait établie, s’en trouvera peut-être grignotée. En faisant qu’un ouvrage est vendu au même prix dans n’importe point de vente, avec éventuellement une remise qui ne peut excéder 5 % la loi sur le prix du livre de 1981 était censée instaurer une certaine égalité entre les libraires, il serait dommage de ne pas songer encore à l’honorer. Le livre que vous souhaitez acheter ne sera pas plus dispendieux dans telle petite boutique de Maurepas, du Blosne ou d’ailleurs que dans une Fnac-Darty ou dans une grande librairie de centre-ville. Autant aider les gros à maigrir, et les petits à rester bien vivants. Non ?

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