Harz-labour n°28 : La grève dure

« Moi j’adore pas le mot de pénibilité, parce que ça donne le sentiment que le travail serait pénible » Emmanuel Macron

Le 5 décembre dernier, 1,5 million de manifestants ont ouvert une séquence importante. Dans plusieurs secteurs, les grèves ont été reconduites le soir même ou les jours suivants. Si les objectifs sont multiples, il s’agit au minimum de lutter pour le droit à une retraite décente. Par conséquent, il est en effet question de défendre ce que des luttes précédentes ont gagné, comme les fameux « régimes spéciaux » sur lesquels insiste le gouvernement pour stigmatiser ceux qui s’organisent en les faisant passer pour des « privilégiés ». Car oui, ces « régimes spéciaux » sont pour beaucoup des conventions collectives obtenus par les luttes du mouvement ouvrier, pour compenser la pénibilité au travail ou une espérance de vie plus faible.

A contrario, le « régime universel » qui nous est vendu aujourd’hui promettant à tous le même âge de départ à la retraite, est profondément inégalitaire, puisqu’il ne prend pas en compte les inégalités d’espérance de vie, majoritairement liées aux conditions de travail et aux inégalités sociales. Aussi, alors que le montant des pensions de retraite est aujourd’hui calculée sur les 25 meilleures années, le gouvernement souhaite qu’elles soient dorénavant établies en fonction de toute la carrière. Avoir connu des périodes de chômage, de travail à temps partiel ou de congé maternité aura donc des conséquences sur le niveau de la retraite. Telle qu’elle est conçue par le gouvernement, la retraite serait encore plus qu’aujourd’hui le prolongement des inégalités créées par le travail, indéfiniment, jusqu’à la mort.

En plus de vouloir supprimer les régimes spéciaux, le gouvernement envisage la mise en place d’une retraite par points. Ce système parachèverait la reprise en main par l’État des caisses de retraite, à l’origine cogérées par les syndicats de salariés et de patrons. Cette mise en place d’une retraite par points ne pourra être que délétère, puisqu’au gré des décisions gouvernementales, la valeur du point pourra baisser, et les retraités voir leur pension chuter.

Si le mouvement part de la défense des retraites, il est évidemment l’expression d’une colère bien plus large. Face à Macron feignant l’empathie envers ceux qui ont des difficultés liées à la « fin du mois », beaucoup rappellent l’angoisse qui est la leur tout au long de l’année, les salaires trop faibles ou encore la culpabilisation toujours plus forte des chômeurs.

Et quand certains déplorent l’absence de sens dans leur travail, d’autres, qui pensaient avoir une vocation, souffrent des pratiques managériales toujours plus intenses. Avec l’instauration de Parcoursup et le tri à l’entrée de l’université, les professeurs de lycée ne peuvent plus ignorer la sélection sociale à laquelle ils doivent participer. Quant aux soignants, ils sont nombreux à exprimer la souffrance liée à la maltraitance des patients au sein des hôpitaux, le manque de moyens et d’effectifs qui entraînent les heures d’attente sur un brancard, les emplois du temps surchargés qui ne permettent pas de prendre réellement soin.

La souffrance a des causes politiques, comme l’a rappelée la tentative de suicide d’Anas K., qui écrivait le jour de son immolation « J’accuse Macron, Hollande, Sarkozy, et l’UE de m’avoir tué, en créant des incertitudes sur l’avenir de toutes et tous, j’accuse aussi Le Pen et les éditorialistes d’avoir créé des peurs plus que secondaires. » Pour autant, si le mouvement en cours est important, c’est parce qu’il peut permettre de substituer la lutte collective à la douleur individuelle.

Et c’est bien cela que peuvent constater ceux qui aujourd’hui sont en grève. La grève permet de prendre du temps pour faire un état des lieux de ses conditions de travail, de rencontrer vraiment certains collègues, de se tenir les coudes et de ne plus être isolés face aux galères ou face à la direction, de se sentir fort, de partager des savoirs ou des tactiques face aux difficultés, etc. La grève permet souvent de retrouver du sens au travail (si tant est que la profession ait un sens en elle-même, ce qui, hélas, n’est pas le cas de toutes).

Une grève n’est jamais seulement un moyen de lutter contre, une négativité. Une grève, ce n’est donc pas seulement « pour faire chier », car c’est aussi pendant cette rupture de la normalité que s’ébauchent de nouvelles positivités. Toutes celles et tous ceux qui ont déjà été grévistes nous parlent de cette période de lutte comme un moment important, riche et heureux. Et pour cela il ne faut pas oublier qu’il y a de nombreuses manières de faire grève : la « grève du zèle » consiste à surinterpréter les consignes et à exagérer les attentes du patron de telle sorte que la productivité s’en retrouve réduite, voire à l’arrêt1 ; la « grève active » consiste à détourner la production, ou bien son temps de travail, au service du mouvement en cours, ou au service de ceux qui en ont besoin2 ; la « grève en gratuité » consiste à rendre tel ou tel service gratuit aux usagers, c’est par exemple ce que proposait le syndicat Sud Rail pour laisser les trains circuler, mais qui n’a pas été accepté par le gouvernement ; la « grève perlée » consiste, dans une chaîne de travail, à ne pas s’arrêter en même temps pour bloquer continuellement la production en réduisant les pertes de salaires. Dans ces quatre cas, il n’y a pas d’arrêt systématique du travail en tant que tel, mais il y a une rupture de la normalité dans le travail et, parfois, une réappropriation collective des fruits de l’activité. Nous ne travaillons plus pour un employeur, mais pour nous et pour les autres.

Aujourd’hui, les grèves sont fortes dans les transports, l’énergie, l’enseignement, les raffineries. Ces salariés doivent être soutenus, car ils ne pourront pas constamment faire grève pour le bénéfice de tous. C’est pourquoi il est important de donner aux caisses de grève, ou en empêchant que leurs grèves soient brisées. C’est, par exemple, ce qu’ont fait les écolos d’Extinction Rebellion en empêchant le déploiement de modes de transports uberisés pour limiter les impacts de la grève dans les transports en commun. Dès le premier jour de grève, ils ont mis hors d’usage 3600 trottinettes électriques disponibles en libre service à Paris, à Bordeaux et à Lyon, en recouvrant leur QR code pour les rendre inutilisables, réalisant là un geste à la fois social (empêcher que des entreprises privées ne se gavent en profitant d’une grève dans les services publics) et écologique (saboter des trottinettes électriques qui ont une durée de vie très limitée et dont la production est très polluante). Mais cela peut également être de bloquer les remplacements ou dénoncer les cadres qui prennent le boulot des employés ou des ouvriers en période de grève afin de plaire à la direction en rendant la grève inopérante.

Mais les secteurs les plus mobilisés ne doivent pas seulement être soutenus. Ils doivent être rejoints. Le mouvement pour les retraites en 2010 et celui contre la loi travail en 2016 ont en effet prouvé que des mouvements centrés sur des grèves localisées dans quelques secteurs ne sont pas à même de faire plier un gouvernement. Mais pour que la lutte paye la grève doit être élargie, et les manifestations de plus en plus massives.

Il semble préférable de perdre quelques centaines d’euros maintenant plutôt que d’accepter de voir plus tard sa pension baisser au gré des décisions gouvernementales. Seule la lutte paye, et la menace des matraques et des flash-balls nous rappelle que c’est une épreuve de force qui est engagée. La bataille a lieu maintenant, face à un pouvoir à bout. Comme l’écrivait Michaël Malapert, « Quand un pouvoir use de la matraque, c’est qu’il a perdu sa légitimité, c’est qu’il est à bout de son souffle. Littéralement à bout, c’est le bout de tout pouvoir de continuer comme malgré lui. » C’est à nous de l’arrêter.

Notes :

1. par exemple :
- en relisant 18 fois chaque e-mail à envoyer pour être vraiment vraiment sûr de ne pas faire d’erreur d’orthographe.
- en appliquant à la lettre toutes les consignes de sécurité qui rendent infaisable la réalisation de l’ouvrage.
- en lisant la totalité des clauses et des notes de bas de page avec l’usager et en expliquant les tenants et les aboutissants de chacune, pour être sûr qu’il a bien tout compris.

2. par exemple :
- en écrivant et en imprimant au bureau les tracts qui seront diffusés en vue de la prochaine manifestation.
- en fabricant des objets qui seront vendus pour financer la caisse de grève, ou qui seront donnés aux familles des grévistes pour Noël.
- en distribuant les vérines et autres amuse-gueules prévus pour l’ouverture de tel ou tel congrès ou on ne sait quel meeting de campagne à nos voisins en galère, aux migrants laissés à la rue.

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