"A très vitre !" Réflexions sur la casse et la violence

Un petit texte de réflexion au sujet de l’attaque de vitrines et des autres éléments caractérisant les casseurs selon le pouvoir.

Une histoire de mots… « Casseur » (curieusement toujours au masculin), c’est ce qui caractériserait la personne qui casse. Déjà par ce mot, on va le/la séparer des autres manifestant.e.s. C’est une action parmi tant d’autres, mais une fois catégorisée, tu es et resteras casseur.

Le casseur ne viendrait que pour « foutre la merde ». Il ne peut plus se racheter, s’il fait des sandwichs, il ne deviendra pas sandwicheur.euse. C’est le jeu médiatique, faire rentrer des mots dans la tête. Une liste longue parmi laquelle on peut noter « en marge de la manifestation », en marge, comme si c’étaient des personnes séparées, alors qu’ielles font parties intégrantes du mouvement, pouvant être présentes dans d’autres actions, les discussions, en ag, etc. Quand les vitrines publicitaires, ou de banque, tombent, ce sont des centaines de gens qui applaudissent en criant « Aaaah, anti, anticapitalisme ».

Mythe de l’équilibre

« Des affrontements avec les forces de l’ordre », « affrontement », alors que les équipements n’ont rien à voir. D’un côté des individu.e.s armé.e.s de flashball, matraques, boucliers, armure intégrale, bombes diverses, canon à eau et qui ont la justice de leur côté. De l’autre, des manifestant.e.s potentiellement fouillé.e.s avant d’arriver en manif, et qui, s’ielle se fait interpeller, sera considéré.e comme armée. Les masques à gaz, jambières seront considérés comme des armes selon la justice alors que la lacrymo policière, interdite d’utilisation en temps de guerre par les conventions de Genève, relève du maintien de l’ordre. Le déséquilibre est complet et pourtant on parle « d’attirail » pour le/la manifestant.e. 1

Le mythe de l’équilibre c’est le fait d’ignorer la différence de rapport de force, c’est ce qui permet de comparer des jets de bombe de peinture (ou autre « jets de projectiles ») avec l’utilisation d’armes mutilantes dans le même article pour dire qu’il y a eu des violences des deux côtés. À quand l’équipement des CRS de bombes à eau et d’épée en carton ? La propagande médiatique repose sur trois piliers qui ne sont jamais discutés ou remis en cause :

- Les actions des manifestant.e.s ne sont pas légitimes et sont donc répréhensibles ;
- Que ceux/celles-ci attaquent de leur volonté la police alors qu’à la base ce sont les forces policières qui entravent la liberté d’expression et/ou d’action du.de la manifestant.e ;
- La violence de l’État étant légitime, toute blessure de manifestant.e est donc soit traitée sous couvert du mythe de l’équilibre (il y a eu des blessé-e-s des deux côtés, donc légitime défense), soit sous couvert de la bavure. Alors qu’au final, la violence policière est banale et exigée par la préfecture afin de casser les manifestations.

Le vocabulaire au service du pouvoir établi

Maîtriser le vocabulaire utilisable c’est un pouvoir. Que l’image du-de la manifestant-e soit associée immédiatement à des comportements ou des modes d’action, c’est vouloir créer l’autocensure, intérioriser des interdits moraux au sein de nos manifs. Les préfets, la police, les juges, les multinationales, les banques ne sont pas des « casseurs », malgré tout ce qu’ielles font, malgré leur collaboration aux expulsions musclées, à la vente/construction/utilisation de l’armement, on n’associe pas cette image de casse et de destruction à ces instances pourtant mortifères.

Le mot ayant sa connotation péjorative, les opposant.e.s au mouvement utilisent donc ce mot pour tout individu, pour le dénigrer. Dans les faits, on se fout même de savoir si le casseur a cassé, pour être casseur il suffit d’être cagoulé/de se protéger en manifestation, parfois même juste de participer à certaines manifs.

Répression médiatique

Les médias de masse sont détenus par des groupes (multinationales, riches familles, État)2 qui ont des intérêts avec le système en place, ils sont favorables à cette loi Travail. C’est pour cette raison qu’ils effectuent leur répression sur les opposant.e.s, ils n’ont pas besoin de prétextes, ils les créent quelque soit la réalité, pour les dénigrer. Cette répression médiatique est complémentaire à la répression judiciaire et policière. Les médias, eux, créent la réalité auprès de la population : le mouvement est composé de casseurs qui font peur à la population, l’institution policière et judiciaire agit donc légitimement. Pour la police ou le juge, il n’y a plus de marge, c’est tout le monde qui se prend des coups, c’est n’importe quel.le interpellé.e qui est condamné.e lourdement pour faire peur au reste du mouvement.

D’ailleurs, dans tous les articles des médias de masse parlant du nombre d’interpellé figurent le nombre de policiers blessés annoncés par le préfets, afin de créer une corrélation dans l’opinion publique entre ces deux faits qui ne sont dans la réalité rarement liés. Non, la police ne charge pas parce qu’il y a plus de cagoulé.es ou de dégradations, c’est un curieux mélange entre les ordres qu’ils ont reçu, le contexte pas toujours connu (genre un ministre qui vient dans tel coin du centre), et les populations qui manifestent (oui oui, l’attaque au faciès existe). Et la justice condamne pour l’exemple, pour faire peur à l’ensemble du mouvement (avec des peines très élevées pour des dossiers souvent vides).

« Les casseurs ce sont ceux qui n’assument pas leurs actes »

« Depuis le début elles avancent toujours masquées » (Procureur à un procès pour dégradation lors du mouvement social). Les casseurs, de leur « attirail typique » (masque) ne veulent pas assumer leurs actes. Encore une image retransmise par les médias. Il faudrait donc que le casseur soit un martyre, et subisse la prison ferme en assumant ses agissements.

Dans un mouvement social, la répression judiciaire bat son plein pour l’exemple, pour pouvoir répondre aux besoins des partis, qui se portent parties civiles quand une personne est attrapée pour dégradation. Ces partis sont tous les grands de ce monde, les banques, agences immobilières, la ville, etc. Assumer des actes ne veut pas dire vouloir s’exposer à la répression d’État. Ça se discute politiquement, en AG, en groupe, mais il est absurde de donner des éléments à charge aux forces policières.

La justice individualise l’acte, même s’il est porté collectivement, « assumer » voudrait dire accepter de se retrouver seul face au juge. Mais que signifie assumer ? « Attitude fuyarde, elles n’assument pas leurs actes » (avocat de la « victime », c’est à dire d’une banque dégradée à une manif). Cette remarque a été fait à un procès pour dégradation sur le refus de déclaration pendant la garde à vue, le silence devant la police étant un droit le plus strict. Ainsi assumer signifie se donner complètement aux forces policières : leur montrer en permanence son visage, tout leur dire, etc.

On ne fait pas d’alternatives sans casser des vitres

Les destructions de matériel est une forme d’attaque économique. Pour l’institution attaquée, elle ne considérera que le coût engendré et la gêne sur sa réputation et son image de marque. De la même manière pour un blocage économique.

Quant à la question de l’image, la problématique revient aux médias qu’il faut dénoncer, à nous de ne pas utiliser le même vocabulaire que ceux-ci et d’expliquer le pourquoi de ces modes d’action. Aujourd’hui, quand on voit les images de mai 68, souvent idéalisé, ce ne sont pas que des vitrines cassées, mais des voitures retournées, des barricades diverses, des pavés et c’est rendu acceptable.

Urbanistes et décideurs aménagent la ville à leur image : friquée et sécuritaire

La ville est construite dans la logique de ce système : propriété privée, individualisme, guerre de classe, hiérarchisation, division des taches. Façonnage d’urbanistes, la ville se modèle selon les intérêts de ce système capitaliste… Elle est construite pour que rien ne s’y passe (peu d’infrastructures urbaines) ou que ce qui s’y passe soit contrôlé (si les habitant.e.s y installent leur mobilier ou activité d’eux-même elle sera retirée par les services de la mairie ou la police, il faut toujours des autorisations lourdes et des installations sécuritaires coûteuses, les parcs sont surveillés et fermés à certaines heures) ou passe par la consommation (bars, restaurants, etc.).

Une connivence est normale entre le Medef, les multinationales, le Carré rennais, les commerçants de droite, l’État, le préfet, la ville de Rennes. Des accords sont passés. Les interdictions de manif au centre-ville ont été obtenues sous la pression du Carré rennais et du Medef. En tant que producteur de la casse sociale, oui les banques, commerces de riches, agences immobilières, agences d’interim qui mettent des intérimaires pour remplacer les grévistes et détruire leur combat, en tant que grands lobbyistes de la loi Travail et du monde qui va avec, sont nos adversaires et on préfère bien les voir sombrer.

Mais l’État est là pour protéger l’ordre établi. 900 000 euros donnés aux commerces suite aux manifs… Il nous est souvent renvoyé le fait que « C’est nous qui payons la casse ». C’est partiellement vrai, par le travail, les impôts, la TVA et autres participations au système. Tout comme nous finançons les millionnaires, sociétés écrans, banquier.ères, patron.nes, actionnaires, élu.es en tout genre. C’est pas pour rien qu’on s’inscrit dans un combat plus global contre le système capitaliste et l’État.

Nos rêves ne sont pas dans vos vitrines

Les coûts économiques de la casse ne sont pas choisis et sont sans commune mesure avec ce qu’on va payer dans dix ans. Le TGV à 1h37 de paris, Rennes va être plus proche en terme de temps que certaine banlieue parisienne. Le promoteur Giboire (dont la famille est proche des élu.es rennais.es) construit actuellement des appartements en centre-ville de 5 à 8000 euros le m², en visant par son marketing les populations aisées extérieures à Rennes. Les casseurs s’attaquent au petit commerce ? Si rien n’est fait, seuls les commerces de luxe persisteront dans le centre ville, il ne sera plus accessible qu’aux riches, et coûtera cher pour les autres. Rennes est dans une dynamique de gentrification (ou embourgeoisement) et d’expulsion des classes populaires3.

Par la destruction de vitrine, une partie des responsables de la gentrification doit aujourd’hui se cacher derrière des panneaux en bois, assez idéal il faut le dire pour les expositions de tags sauvages. Il ne faut pas oublier que la ville est le lieu d’une guerre de territoire qui s’exprime par des casses bien plus grave : expropriation, expulsion policière de squats, installation de commerces ou d’infrastructures pour que certaines populations indésirables ne puissent plus s’y sentir à l’aise. L’attaque des points névralgiques de la gentrification a pour but qu’ils n’agissent pas de manière totalement libre. La liberté du capitalisme leur donne les pleins pouvoirs, il s’agit là d’une petite pierre contre leur agissement.

Aucune action ne se suffit à elle-même, mais c’est par la diversification des actions directes qu’on arrivera à produire une dynamique contestatrice.

1 « […] coiffé d’un casque de moto et de lunettes de ski. C’est l’attirail typique du « casseur », a fait remarquer le procureur de la République, pour expliquer l’intervention des fonctionnaires de police. » Le monde, 10/06/2016

2 Pour plus d’informations, consulter les Nouveaux chiens de garde.
"Les chefferies éditoriales se vivent et se consacrent comme des élites. Et elles se vivent et se consacrent comme des élites qui sont distinctes du peuple et ont en charge son éducation. Et l’éducation du peuple, c’est évidemment l’éducation à la paix sociale, l’éducation au statu quo, c’est ce qui appelle violence non pas la violence de l’injustice sociale mais n’importe quel acte de révolte, qu’il se traduise ou non par un bris de vitrine. Ce sont donc ces chefferies éditoriales des gardiens, plus ou moins efficaces, plus ou moins convaincants, mais parfaitement visibles de l’ordre social existant."

3 Pour plus d’info sur Rennes, cf le boulot effectué par le collectif Place à Défendre.

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