Anarchy in the UK : la rébellion de la « Poll Tax »

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Du refus de payer à la lutte collective.

Article publié par crimethinc revenant sur le mouvement social et les émeutes liées à la poll tax au début des années 1990 en Grande Bretagne.

Au Royaume-Uni, il y a 30 ans de cela cette semaine, un vaste mouvement contre la détestée « poll tax » – une forme d’impôt s’inspirant de la capitation qui était notamment pratiquée dans la Rome antique, par les administrations perses et byzantines, ainsi qu’en France pendant l’Ancien Régime – a atteint son apogée lors d’une émeute massive qui a détruit de larges pans du centre-ville de Londres et a fait tomber le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. Avec la poll tax, Thatcher avait tenté d’imposer un impôt à somme fixe à chaque personne, et ce, indépendamment de ses ressources ou de sa capacité de paiement. En réponse à cela, dans tout le Royaume-Uni les gens ont organisé des campagnes de solidarité pour se soutenir mutuellement en ne payant pas l’impôt, mais aussi pour se défendre contre les mesures de répression de l’État et attaquer les autorités responsables de cet impôt. Cela montre l’énorme potentiel de transformation des campagnes de non-paiement pour catalyser la résistance et illustre les risques encourus par les gouvernements qui outrepassent leur pouvoir.

Aujourd’hui, alors que les gens aux États-Unis, en Catalogne et partout ailleurs dans le monde s’organisent en vue d’une grève des loyers pour répondre aux mesures prises par les gouvernements visant à forcer les locataires et les pauvres à supporter le principal impact économique de la crise financière causée par l’épidémie de COVID-19, nous pouvons nous pencher sur d’autres mouvements de non-paiement qui ont eu lieu par le passé. Même si nous sommes confronté·e·s à de nouveaux défis, nous pouvons apprendre beaucoup des stratégies employées par les générations précédentes et nous inspirer de leurs victoires.

Il convient de noter qu’au début, la plupart des organisations de gauche et des organisations syndicales établies se sont opposées au mouvement contre le paiement de la poll tax. Pour des raisons structurelles, ces organisations représentent souvent la partie la plus conservatrice des mouvements sociaux. Comme les politicien·ne·s de gauche, elles ne commencent ni ne mènent de luttes ; le plus souvent, elles sont entraînées malgré elles par la radicalité et le courage des participant·e·s de la base, dont l’initiative les oblige à se démener pour conserver leur pertinence. Cette dynamique est encore bien connue aujourd’hui.

Au point culminant des manifestations à Londres, les manifestant·e·s ont mis le feu à l’ambassade sud-africaine en signe de solidarité avec les personnes qui luttent contre le système raciste d’apartheid en Afrique du Sud. Les grèves massives des loyers à Soweto ont également constitué un élément essentiel de la lutte contre l’apartheid. Dans l’année qui a suivi les émeutes de Londres, le gouvernement raciste blanc d’Afrique du Sud a reconnu sa défaite.

Depuis lors, les tensions et les contradictions au sein du capitalisme mondial n’ont fait que s’accentuer. Mais rien ne dure éternellement.

Le texte suivant est paru à l’origine en 2008 dans le numéro 6 du magasine Rolling Thunder ; il est une adaptation de différentes sources primaires écrites par des participant·e·s au mouvement de résistance contre la poll tax. Tu peux lire des extraits de la communication officielle des forces de l’ordre lors de la manifestation du 31 mars 1990 à Londres ici.

Mars 1990, quel mois ! Dans tout le pays, tous les soirs à la télé, tous les matins dans les journaux, toute la journée lors des conversations dans la rue, un seul sujet revient constamment poll tax, poll tax, poll tax. Deux ans de travail acharné et continu contre l’impôt en Écosse, un an partout ailleurs, et enfin nous étions en mouvement. Des manifestations à Bristol, Brixton, Shepton Mallet, Leeds, Hackney... un cirque houleux de haine contre l’impôt, chaque action étant plus furieuse et plus féroce que la précédente. Il y avait un réel sentiment d’excitation – que se passerait-il ensuite ?

La manifestation du 31 mars a donné l’impression qu’elle allait être le crescendo, l’apothéose de tout ce qui s’était passé auparavant : c’était le début de la longue bataille à venir, elle allait montrer au gouvernement et aux différents conseils et administrations quelle lutte ils et elles avaient sur les bras – c’était là que tout le monde serait réuni au centre du « pouvoir », ce serait la plus importante manifestation... et elle l’a été.

Vidéo des émeutes liées à la poll tax.

La campagne contre la poll tax

À la fin des années 1980, le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher, qui avait déjà réussi à imposer plusieurs défaites amères aux travailleur·euse·s britanniques et aux pauvres, a tenté de mettre en place un nouvel impôt à taux unique. Officiellement, cette taxe a été appelée « Community Charge », un exemple de double langage orwellien s’il en est. Mais dans tout le Royaume-Uni, elle a été baptisée « Poll Tax », en référence à une taxe extrêmement impopulaire qui avait déclenché une révolte paysanne en 1381. Comme cet impôt exigeait les mêmes paiements de la part de tou·te·s, indépendamment des revenus, un grand nombre de personnes ne pouvaient tout simplement pas se permettre de le payer, et l’opposition à cet impôt s’est généralisée dès le début.

La plupart des membres du Parti travailliste, l’équivalent britannique du Parti démocrate américain, ont exprimé un intérêt de pure forme pour cette opposition, mais ont insisté sur le fait que les citoyen·ne·s devraient quand même payer cet impôt. Leur raisonnement a été résumé ainsi par un représentant : « C’est un parti qui aspire à être au gouvernement... Je ne crois pas qu’un tel parti puisse se permettre une amnésie sélective en ce qui concerne la loi du pays. » D’autres ont plaidé contre une campagne de non-paiement pour des raisons marxistes orthodoxes.

Par exemple, on pouvait lire dans une brochure du Parti socialiste ouvrier :

L’organisation communautaire contraste fortement avec le pouvoir des travailleurs qui s’organisent sur le lieu de travail. La politique communautaire détourne les gens des moyens de gagner, de la nécessité de mobiliser l’activité de la classe ouvrière sur une base collective. Et en mettant l’accent sur la volonté individuelle de résistance, les difficultés et les défaites seront de la seule responsabilité de l’individu... Le plus grand danger pour les socialistes est de substituer le non-paiement individuel organisé par des campagnes communautaires à l’action de masse de la classe ouvrière.

Cette rhétorique ne sera que trop familière aux anarchistes qui, plus récemment, ont été confronté·e·s à des arguments contre le fait que des personnes décident de s’organiser au sein de leurs communautés comme bon leur semble, plutôt que selon les diktats d’une avant-garde avide de pouvoir.

Malgré le refus de la plupart des organisations établies de soutenir le non-paiement, des syndicats populaires anti-poll tax ont surgi de partout pour encourager et faciliter cette forme de résistance. Basés dans des cercles informels d’ami·e·s et de voisin·ne·s, ces groupes ont rapidement pris de l’ampleur et ont commencé à coordonner leurs actions au niveau national. Les actions d’un groupe type consistaient à recouvrir son quartier d’affiches, installer des tables de presse dans la rue, faire du porte-à-porte pour distribuer des informations, tenir des réunions hebdomadaires et organiser d’autres événements réguliers. Beaucoup de ces groupes ont ouvert des bureaux avec des heures d’ouverture au public et ont mis en place des lignes téléphoniques d’assistance pour aider celles et ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas payer.

Cette campagne a attiré l’attention sur le nombre massif de personnes qui ne voulaient pas payer l’impôt, ce qui a renforcé le courage et la détermination des non-payeurs. Les militant·e·s anti-poll tax ont fait circuler des pétitions s’engageant à ne pas payer, ont organisé des brasiers ouverts au public pour y jeter ses feuilles d’impôts et ont attaqué les bureaux locaux qui acceptaient de payer l’impôt. Les démarcheur·euse·s qui ont tenté de livrer les nouvelles feuilles d’impôt ont également été menacé·e·s ou attaqué·e·s. D’autres militant·e·s ont paralysé le système judiciaire en recourant à des tactiques dilatoires, et lorsque des non-payeurs étaient traduit·e·s en justice, les syndicats locaux leur fournissaient un soutien juridique et des volontaires pour les accompagner tout au long du processus judiciaire.

Dans certains cas, des huissiers ont été envoyé·e·s pour réquisitionner les biens de celles et ceux qui n’avaient pas payé l’impôt ; des militant·e·s ont distribué des informations concernant les limites des droits légaux qu’ont les huissiers et, dans de nombreux cas, ont mobilisé des foules pour défendre les maisons des gens et empêcher l’incursion des huissiers. Des chaines téléphoniques ont souvent été utilisées pour rassembler une foule immédiatement devant une maison où un huissier était attendu ; certains huissiers ont vu leurs propres maisons attaquées par des foules en colère.

En raison de toute cette activité, de nombreux conseils locaux n’ont pas pu recruter le personnel nécessaire à la mise en œuvre du nouvel impôt, tandis que les syndicats anti-poll tax ont reçu de plus en plus de volontaires. Au final, plus de dix-sept millions de personnes ont refusé de payer l’impôt, soit pratiquement un quart de la population éligible !

Toute cette activité locale a été complétée par une série de manifestations de plus en plus conflictuelles. Des villes de toute la Grande-Bretagne ont organisé des manifestations locales. Au début du mois de mars 1990, cinq mille personnes ont pris part à une manifestation à Bristol et, lorsque la police a tenté d’arrêter quelques manifestant·e·s, la foule les a libéré·e·s, chassant de leur propre fourgon six officiers de police et laissant derrière elle un autre policier au sol, inconscient, après avoir reçu un coup de pieds. Le lendemain, à Londres, lors d’une manifestation de même ampleur, des manifestant·e·s ont tenté d’entrer dans la salle du conseil municipal. La police a chargé ; durant l’émeute qui s’en suivit, cinquante vitrines d’entreprises ont été brisées.

Le décor est maintenant planté pour la manifestation nationale prévue le 31 mars. Il y avait un certain désaccord sur ce à quoi il fallait s’attendre : Militant, l’aile gauche du Parti travailliste, qui avait tenté d’entraver et de coopter les formes d’organisations radicales depuis le début de la campagne, ne s’attendait au départ qu’à la participation de 20 000 personnes. Cette sous-estimation flagrante était le résultat du fait qu’ils étaient totalement déconnectés de la base du mouvement anti-poll tax. Ils avaient prévu que la marche se terminerait par un rassemblement à Trafalgar Square, mais, trois jours seulement avant l’événement, ils se sont rendus compte que la foule dépasserait probablement la capacité maximale de la place, c’est-à-dire 60 000 personnes. Ils ont demandé l’autorisation de détourner la marche vers Hyde Park, mais la police a refusé.

L’émeute qui s’ensuivit fut la plus importante de l’histoire britannique récente et, avec la campagne de non-paiement, a eut de lourdes conséquences dans toute la société britannique.

L’émeute

Durant les jours précédant la manifestation, deux autres marches ayant pour objectif de rejoindre l’événement national ont suivi les itinéraires empruntés par les deux armées lors de la Révolte des Paysans de 1381. Elles sont finalement arrivées à Kennington Park, dans le sud de Londres et au sud de la Tamise, le 31 mars ; ce jour-là, à partir de midi, une foule de 180 000 à 250 000 personnes a convergée vers le parc.

La manifestation a quitté Kennington Park à 13h30 ; elle a commencé à avancer plus vite que prévu car les anarchistes ont poussé et ont ouvert les portes principales du parc pour que les gens ne soient pas forcés de passer par les petites issues latérales. Cela signifie que la manifestation a très vite débordé en prenant d’assaut les deux côtés de la rue et la situation est restée ainsi malgré les efforts de la police et du service d’ordre.

Une heure plus tard, la place Trafalgar Square était presque remplie. Incapable de continuer à se déplacer sur celle-ci, l’immense marche ralentit et finit par s’arrêter à Whitehall. Craignant une ruée de la foule vers les portes de sécurité nouvellement installées de Downing Street – résidence du Premier ministre britannique, la police a bloqué le haut et le bas de la rue Whitehall. La section de la manifestation qui s’est arrêtée en face de l’entrée de Downing Street s’est avérée contenir un grand nombre d’anarchistes et un groupe appelé Bikers Against The Poll Tax, tou·te·s en colère après plusieurs arrestations brutales, dont celle d’un homme en fauteuil roulant.

Pendant ce temps, au niveau de la place du Parlement, à l’une des extrémités de la rue Whitehall, l’arrière de la manifestation avait été déviée. Une grande banderole Class War était en tête de cette manifestation déviée et non contrôlée. Les manifestant·e·s ont mené la marche le long des quais sur quelques centaines de mètres, puis ont tourné et ont emprunté Richmond Terrace, amenant cette partie de la manifestation à Whitehall, juste en face de l’entrée de Downing Street.

La police montée anti-émeute était déployée et a chargé la foule, soi-disant pour faire sortir les gens de Whitehall – et ce, bien que la manifestation était bloquée de part et d’autre par d’autres lignes de police. La section de Whitehall a résisté et a fini par se frayer un chemin jusqu’à Trafalgar Square.

La police anti-émeute a alors chargé la foule compacte de Trafalgar Square. Peu après, quatre camionnettes anti-émeutes ont foncé directement dans la foule devant l’ambassade d’Afrique du Sud, apparemment pour tenter de se frayer un chemin jusqu’à l’entrée de Whitehall où la police se regroupait. La foule a attaqué les fourgons avec des bâtons, des poteaux d’échafaudage et d’autres objets afin de les ralentir et de protéger la vie de celles et ceux qui se trouvaient sur leur chemin.

La police a alors fermé toutes les principales stations de métro de la zone et a fermé les sorties sud de Trafalgar Square, rendant la dispersion difficile. Cependant, les bus de certain·e·s manifestant·e·s été garés au sud de la Tamise, ce qui fait que de nombreuses personnes ont tenté d’avancer dans cette direction. Parmi la foule, plusieurs groupes d’ancien mineurs de charbon – maintenant sans emploi suite aux politiques du gouvernement Thatcher – ont grimpé sur des échafaudages et ont lancé tout type de projectiles sur les policiers situés en contrebas. Les cabines de chantier sous l’échafaudage ont été incendiées, suivies par l’une des pièces de l’ambassade sud-africaine située de l’autre côté de la place. La fumée des deux incendies a provoqué une obscurité presque totale sur la place.

La police a finalement fini par ouvrir les sorties sud de la place et a lentement forcé les gens à sortir. Une grande partie de la foule a été ramenée sur Northumberland Avenue et a finalement pu traverser la Tamise pour retrouver son chemin vers les bus. Deux autres sections de la manifestation ont été poussées vers le nord dans le quartier du West End, quartier où les manifestant·e·s ont commencé à tout casser et piller sur leur passage. La police a ordonné la fermeture de tous les pubs de la zone ; avec des agressions policières apparemment aléatoires contre des personnes faisant leurs courses, des simples spectateurs et des touristes. Tout cela a accru les tensions en forçant les foules ivres et mécontentes à descendre dans les rues.

Les confrontations entre les émeutier·ère·s et la police se sont poursuivies jusqu’à trois heures du matin. Les émeutier·ère·s ont été sélectif·ve·s dans le choix de leurs cibles, ils et elles ont attaqué les enseignes suivantes : The Body Shop, McDonalds, Barclays Bank, Tie Rack, Armani, Ratners, National Westminster Bank et Liberty’s, ainsi que des banques, la boîte de nuit Stringfellow’s et des concessionnaires automobiles. Des voitures de luxe comme des Porsche et des Jaguar ont été renversées et incendiées, tandis que d’autres cibles potentielles, comme les pubs, les petits magasins, les vieilles voitures et les bureaux de la compagnie aérienne irlandaise Aer Lingus, ont été laissées intactes.

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