Colombie : récit d’une épidémie réactionnaire

Guerres - Armement Répression - Justice - Prison

A la suite de l’invitation de Contrepoints, dans leur article “Entraide en contexte de pandémie (ou le vieux rêve du monde ébréché)”, à créer un inventaire des appropriations fascistes et réactionnaires de la pandémie, un·e contributeurice d’Expansive nous propose ce récit depuis un petit village de Colombie, sur le discours qui localement se développe ici et ses conséquences politiques. C’est un point de vue situé qui a pour but de montrer certaines formes qui peuvent être prises par la réaction et de nourrir nos réflexions libertaires, rien d’exhaustif sur la situation en Colombie qui est hétérogène et complexe.

Je suis à Palmor, capitale productrice de café de la Sierra Nevada de Santa-Marta. Ce village de 5000 habitant.e.s fut fondé il y a 50 ans par des familles fuyant le conflit armé (“La Violencia”) opposant mouvements révolutionnaires paysans armés et réaction fasciste des grands propriétaires terriens. Les quelques premiers fondateurs (on ne parle pas beaucoup des femmes fondatrices) encore en vie sont fiers de raconter leurs histoires, de ces terres qui n’étaient que jungle et qu’ils ont, dans des conditions de pauvreté totale, petit à petit défrichées, exploitées et polluées afin d’y développer l’agriculture, principalement la caficulture.

Les régions productrices de café en Colombie sont historiquement conservatrices et bénéficient de la protection des forces armées étatiques comme des forces para-étatiques, l’exportation de café occupant un rôle stratégique dans le développement de la nation. Dans le village de Jardín par exemple, l’ancien président Uribe, sûrement un des plus corrompus de l’histoire récente avec plusieurs centaines d’accusations en justice et considéré par la gauche comme “chef des paramilitaires”, est particulièrement bien accueilli. Dans ce village situé à l’extrémité de la “Zona Cafetera” (département d’Antioquia), dont les deux activités principales sont la caficulture et le tourisme, on trouve sur la place centrale une statue montrant une femme et deux enfants, avec une citation de C. E. Restrepo (président conservateur de 1910 à 1904) : “L’homme se rapproche de la divinité quand il est artiste, la femme quand elle est mère.” Le village est aussi équipé d’une cathédrale magnifique et imposante qui fut offerte par l’Église, ainsi que d’un hôpital fait de la même pierre, les dons tombent du ciel.

A Palmor, nous retrouvons des conditions similaires. Dans ce petit village de 5000 habitant.e.s, 6 églises différentes sont présentes, et actives. Les plus influents sont les “Conquistadors Pentecôtistes” et comptent environ 300 adeptes dans le village. Il y a aussi des Témoins de Jéhova indépendants de l’organisation Jehova Witnesses, les “Croisades Chrétiennes”, “l’église chrétienne quadrangulaire”, la “Nouvelle Lumière du Monde”, une église catholique plus classique, etc... Ayant assisté à une messe pentecôtiste la première semaine de mon arrivée, nous avons pu ressentir la force et l’intensité avec laquelle la Foi se vit dans le village. Hurlements à la gloire de Dieu, chants passionnés, foi dans l’immortalité et surtout, le refus du doute. “Il n’y a qu’un chemin vers la paix, c’est le chemin du Christ.” Les conséquences politiques sont nombreuses et avec le confinement je n’ai pas eu le temps d’en approfondir toutes les subtilités, dans ce village où notamment habitent des communautés Kogui, descendantes de la civilisation Tairona.
Il y a cependant une opinion qui semble particulièrement répandue dans le village et en lien direct avec cette christianité radicale ambiante : “La pandémie actuelle est un châtiment de Dieu pour nettoyer la terre des péchés de l’humanité.” Que ce soit les jeunes adultes qui tentent de développer le tourisme, le vieux majordome de l’hôtel où je réside, la dame vendant des jus d’orange sur la place du village, ou un ancien caficulteur à la retraite : cette pandémie est envoyée par Dieu cela ne fait aucun doute. Jusqu’alors je m’étais abstenu de demander plus précisément ce qu’étaient les péchés de l’humanité, par prudence et respect. Cependant sont arrivées à mes oreilles certaines précisions : le vol, le mariage homosexuel, la drogue. Au delà des blessures que ces affirmations ravivent et de la tristesse ressentie face à tant de violence et d’ignorance sortant de la bouche de personnes aussi bienveillantes et “pacifistes”, force fut de constater que ces discours sont en parfaite cohérence avec les valeurs défendues par la morale libérale et notamment le parti au pouvoir Centre Démocratique, dont souvent mes interlocuteur.ice.s en portent la chemise.

Ces discours du châtiment de Dieu ne sont bien sûr pas nouveaux, mais il est important de rappeler les impacts politiques que cela puisse avoir. Si le virus est un envoyé de Dieu, c’est une tragédie donc, mais c’est un mal nécéssaire. Le virus est totalement naturalisé, en tant qu’émanation divine, il fait partie de la vie et il n’y a pas à se questionner plus loin, prenons des mesures pour s’en protéger et prions le seigneur. Pas de réflexions sur les liens entre destruction des habitats naturels et transmission des virus. Encore pire, ce serait une certaine forme de nettoyage divin et inexorable, puisque prédit par la Bible. On retrouve dans cet imaginaire apocalyptique de nombreux points commun avec les théories complotistes néo-malthusiennes sur la réduction démographique, mais aussi avec le mouvement sectaire New Age (dont la Société Anthroposophique en est un pilier) qui voit dans la catastrophe climatique l’Apocalypse annonçant le retour du Christ et le recommencement d’une nouvelle ère purifiée.
Au travers des réseaux sociaux arrivent aux habitant.e.s une multitude d’images nourrissant cet imaginaire. Parfois vraies et parfois fausses mais toutes venant appuyer la thèse de l’Apocalypse imminent. Je n’ai à aucun moment entendu le terme « réchauffement climatique », mais à de nombreuses reprises des citations de l’Apocalypse. Plusieurs fois par semaine la messe évangélique est donnée dans la rue, on peut entendre des orateur.ice.s faire de longues démonstrations concernant ce fléau qui frappe l’humanité. Dans ces discours passionnés (endiablés ?) iels martèlent qu’il nous faut prier la Miséricorde de Dieu, nous en remettre à lui pour qu’il protège nos familles, que le virus touche tout le monde sans distinction, que Dieu est le seul capable de nous sauver. « Nous devons nous soumettre à la volonté de Dieu. » A la manière du martèlement médiatique, dans ces discours sont aussi rappelées, répétées comme un mantra de la peur, l’innocence des victimes et les situations de souffrance atroce que la pandémie a provoqué, mobilisant inlassablement l’imaginaire apocalyptique. Puis viennent les chansons entonnées en chœur (principalement par des femmes) au micro : « Liberté, grâce à Dieu ! » en guise de refrain.

Cette omniprésence de la Fin du Monde est aussi présente dans certains discours écologistes (collapsologie) et/ou révolutionnaires en vue de mouvoir les affects et imaginaires vers des mouvements sociaux massifs afin de mettre à terme à cette accumulation de désastres, mais dont la redondance ne produit finalement qu’une contemplation spectaculaire de l’horreur. Ces imaginaires sont puissants, ils produisent des effets psychologiques chez les personnes mais aussi physiques. Angoisse, stress, déprime latente, sentiments d’impuissance, panique, acceptation, et jusqu’aux désirs misanthropes, qui sont au final des sentiments incapacitants. Il faut avoir impérativement en tête que plus le capitalisme avancera, plus l’Apocalypse deviendra réel pour un nombre croissant de personnes et augmentera le pouvoir des religions et le radicalisme de leurs croyant.e.s. Est-il donc pertinent de se réapproprier ces imaginaires afin de mobiliser à la lutte, ou serait-il plus judicieux de les combattre ?
Concernant cet argument du mal nécessaire, nous devons à mon avis le combattre fermement, que ce soit dans le discours religieux ou écologiste. Profondément réactionnaire, il met la faute, non pas sur le capitalisme et sa mondialisation coloniale, ni sur l’incapacité des gouvernements à fournir des conditions de santé performantes et prévoyantes face à ce type de menace. Au contraire, il remet la faute sur « les péchés » de l’humanité, une présupposée « nature humaine » mauvaise ou la surpopulation, stigmatisant finalement toutes les personnes dont les manières de vivre ne correspondent pas à l’ethos-biblique ou humaniste bourgeois. C’est à la fois dangereux et entièrement contre-révolutionnaire, car les conclusions qui en découlent ne peuvent en aucun cas inciter à une action politique libératrice mais bien à l’oppression de certaines minorités, ou à l’inaction totale.

Dans ce village, la principale source d’information pour la plupart des familles est la télévision. Le réseau internet est très peu développé et couteux, l’usage est limité aux réseaux sociaux (Facebook, Twitter et WhatsApp illimités) qui fonctionnent principalement comme un miroir. Sur CaracolTV, l’Église catholique est très médiatisée. On a pu voir le Pape rendre hommage aux prêtres morts du virus en Italie, ou se baladant dans les rues de Rome désertées pour aller prier pour le Salut de l’humanité. La propagande officielle du gouvernement y est aussi abondamment relayée. Le président néo-conservateur Ivan Duque (dont les ressemblances avec Macron sont nombreuses) est un maitre dans l’art d’affirmer l’exacte inverse de la réalité sur le terrain, aidé bien évidemment de cette machine médiatique abominable. Considéré comme le poulain de Uribe, il n’hésite pas à fustiger en permanence les mouvements sociaux, à prêcher la 4e Révolution Industrielle , à osciller entre affirmations contre le narcotrafic et silences criants sur le paramilitarisme qui y est lié, alors que depuis les “accords de paix” de 2016, ces groupes fascistes travaillent, à la connaissance de tous.tes, avec les services de police et de l’armée dans la grande majorité des zones rurales les plus développées.

Comme en France, c’est l’imaginaire de la guerre qui prime. Guerre donc contre le virus dont les personnels médicaux sont « la première ligne », guerre contre ces irresponsables qui bravent le confinement et le couvre-feu. Guerre contre les « vandales » qui s’adonnent aux pillages de supermarchés (la maire “socialiste” de Bogotá tenant exactement le même discours) et contre lesquels l’armée est déployée ; et ce écartant de manière criminelle la possibilité que ces pillages soient la conséquence logique de la pauvreté et de l’impossibilité pour beaucoup de familles (colombiennes ou vénézuéliennes) de subvenir à leurs besoins de base dans ce contexte de confinement. Ces imaginaires de guerre ont un pouvoir très fort sur la population en Colombie, car la guerre est belle est bien présente dans certaines régions, que des populations entières portent les cicatrices de ces décennies de violence, et que les accords de paix ont été mis à mal par le gouvernement. Ce à quoi on assiste est une mobilisation totale des forces réactionnaires du pays et de la population. Rester enfermer chez soi devient un acte de résistance et de bravoure (alors qu’il n’est que collaboration), pendant que la police, l’armée et les groupuscules fascistes ont la charge de contrôler le dehors.
En parlant en boucle du coronavirus à la télé, faisant le décompte journalier des morts dans les pays riches, en montrant des militaires livrer de la nourriture “aux plus démunis”, en médiatisant sans aucun regard critique les annonces mensongères du gouvernement, en taisant toute réalité qui viendrait contredire le discours officiel, et en y juxtaposant les exactions soit disant commises par des « dissidences des FARCS » (sans aucune vérification) et le régime de Maduro ; les médias exacerbent les imaginaires guerriers et réactionnaires chez leurs téléspectateur.ice.s. Le majordome de l’hôtel où je réside est particulièrement sensible à ces informations. Chaque jour il me parle des nouveaux mort.e.s, se lamente sur cette catastrophe, se perd dans les chiffres (confond les cas de contagion et les mort.e.s, parfois rajoute des zéro au décompte, etc.). Il est désormais convaincu que nous sommes face à un évènement pire qu’une guerre civile, que ce n’est que le début, qu’il va y avoir des millions de mort.e.s. Il s’énerve parce que « les gens n’obéissent pas [au confinement] ». Il ne sort plus, porte sur lui un masque en permanence, il a réellement très peur et parfois me la transmet. Quand le premier cas fut annoncé dans une ville proche, il s’est alarmé, pensant que la route allait être définitivement bloquée, ne laissant même plus passer les camions d’approvisionnement, que nous allions voir les épiceries se vider, etc. Son cas est particulier, mais les réactions irrationnelles guidées par la peur s’accumulent.

En Colombie, il n’est pas rare qu’à une certaine heure, l’espace public ne soit plus sous contrôle de l’État, mais sous contrôle de groupes réactionnaires qui se maintiennent via le narcotrafic. Les « paracos », diminutif de « paramilitaires », sont présent presque partout où il n’y a ni guérilla, ni groupes d’autodéfense indigènes (comme la Guardia Indigena). C’est quelque chose d’admis et de normal dans beaucoup de villages et leur présence est bien souvent un facteur de développement. Ils font le nettoyage indispensable (assassinats de leader.euse.s sociaux, journalistes, militant.e.s, syndicalistes, voleur.euse.s, etc.) au Progrès, et débarassent l’État du sale boulot. Dans ce village de Palmor « les paracos veillent à l’ordre » (comme me l’a expliqué sans complexe un paysan). Au début du confinement je continuais à sortir de temps en temps, étant donné que la seule route connectant au reste de la Colombie était déjà fermée et que beaucoup de gens continuaient à sortir. Masque sur le visage et désinfectant dans les mains j’allais donc discuter quelques heures avec des connaissances du village. Mais les regards ont commencé à peser lourd, les blagues à s’intensifier “attachez le blond !”, jusqu’à ce qu’une de mes connaissance m’informe que les paracos du coin (“ceux qui surveillent la rue”) lui ont lourdement conseillé de me dire de ne plus sortir du tout. Ici, je suis le seul étranger, le seul blanc. Même en leur disant que j’étais étudiant en Colombie depuis plus de 9 mois, rien à y faire : l’étranger = le virus. Et c’est effectivement ce qui s’est passé, le virus est entré en Colombie par des Européens (comme lors de la conquête il y a 500 ans). Cette « armée de l’ombre » circule librement en moto dans le village et ses alentours, elle aide la police, et est armée. Il n’est pas rare la nuit d’entendre des coups de feu, et une « dispute » entre deux homme s’est terminée en meurtre par balle la semaine dernière. Personne ne semble choqué, ici des mort.e.s, il y en a eu des tas.
Les groupuscules fascistes ici sont parfaitement intégrés à la population du village et se font les service de sécurité de la population dont la paranoïa augmente chaque jour (autant que la foi dans la salvation). Les personnes qui pouvaient potentiellement me louer un appartement ont finalement toutes refusé, alors qu’elles me l’avaient proposé avec entrain. Il y a aussi eu des rumeurs, à plusieurs reprises, sur des étrangers qui seraient entrés en cachette la nuit avec l’aide des Koguis (ce que les Koguis nient). Chaque jours des équipes pulvérisent des produits désinfectants dans les rues tous les jours, prennent toutes les précautions nécessaires à l’extermination d’une potentielle germe du virus dans le village. Malgré l’isolement physique du village vis à vis du reste du pays (seules des marchandisent peuvent y entrer depuis plusieurs semaines), les familles se sont confinées chez elles. Malgré les informations sur l’épidémie depuis plusieurs mois, ce n’est que depuis la décision de l’État de faire fermer les frontières et d’imposer un confinement, que la peur s’est installée. Aux discours maladroitement rassurants (« oh ce n’est qu’une grosse grippe ») nous sommes passés à une situation d’urgence sanitaire et de gouvernance réactionnaire en quelques jours. Cette situation éclaircit une fois de plus le rôle indispensable des médias industriels qui se font auxiliaires de propagande au service de l’État et leur capacités, en jouant sur la peur et le substrat culturel apocalyptique de la population. Leur pouvoir de création et d’activation des imaginaires est une technologie de gouvernement à l’efficacité effroyable, faisant de chaque spectateur.ice un organe du corps étatique, mobilisé dans une dérive fascisante, et dont les capacités à s’imaginer le monde et à projeter ses actions dans ce monde sont confinées entre ces murs invisibles de la réaction émotive.

Cette expérience au sein de la société colombienne m’amène à penser que la rhétorique guerrière du gouvernement français est plus dangereuse que l’on en a conscience : c’est un souffle sur les braises bien chaudes du fascisme. Cette « armée de l’ombre » appelée en renfort n’est rien d’autre qu’une nébuleuse d’extrême-droite déjà présente et active sur tout le territoire. Celle qui a déserté le mouvement des GJ quand il a pris une tournure sociale, celle qui attaquait à la tronçonneuse les militant.e.s écologistes de la ZAD de Sivens sous l’oeil approbateur des gendarmes mobiles, celle qui poignarde des femmes voilées ou qui souille la mémoire de Steeve, celle qui prend plaisir à traquer du gibier dans nos forêts, des réfugié.e.s dans nos montagnes, des manifestant.e.s dans nos rues et des jeunes dans nos quartiers. Au travers de ce confinement autoritaire, l’État prépare les prochaines guerres contre-révolutionnaires.

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