Déboulonnage civique

Antiracismes - colonialismes

« Cachez cette statue que je ne saurais voir » : tel est le titre, odieux, nous y viendrons, d’un éditorial de Laurent Joffrin, directeur de Libération, consacré à la « controverse iconoclaste » qui secoue actuellement le monde entier : faut-il conserver ou « déboulonner » les statues ou les noms de rue glorifiant d’anciens esclavagistes ou d’anciens massacreurs, coloniaux notamment ? Si nous avons choisi d’en proposer une lecture critique, c’est qu’il condense de manière à peu près exhaustive l’ensemble des lieux communs et des sophismes qui sont utilisés par l’essentiel de l’éditocratie pour diaboliser tout un mouvement social et justifier un statu quo pourtant éminemment problématique – et qui permettent au final à notre président de décréter, sans même avoir besoin d’argumenter [1], que « la République ne déboulonnera pas de statue ». Nous nous saisissons en somme de la prose de Monsieur Joffrin comme d’une occasion pour réintroduire du questionnement, de la pensée, du mouvement, en résumé : de l’histoire, dans une politique de la mémoire tout à fait sclérosée, partiale, brutale, étouffante, mortifère.

Le titre choisi par Laurent Joffrin, disais-je, est odieux, mais il est aussi génial à sa manière : il joue parfaitement son rôle de titre, en nous annonçant de manière très exacte la teneur du texte proposé, et surtout son niveau de bêtise, de méchanceté et d’indécence. Il faut en effet une formidable impudence pour trouver dans cette controverse matière à plaisanterie, cligner de l’œil insolemment et se référer au « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » du Tartuffe, énoncé dans une comédie de Molière, par un personnage d’imposteur qui-plus-est. Il faut une formidable insensibilité pour prendre à ce point à la légère et à la rigolade le vécu et le ressenti des descendants d’esclaves et de colonisés, et comparer à de la pudibonderie leur colère face à des monuments glorifiant les assassins de leurs aïeux, les destructeurs de leurs cultures, de leurs familles, de leurs subjectivités. On peut la tourner dans tous les sens, la boutade de Monsieur Joffrin ne dit qu’une chose : qu’un.e Noir.e qui ne veut plus voir dans la rue de sa ville de statues ou de plaques à la gloire de Colbert, auteur du fameux Code qui donna aux Noir.e.s le statut juridique d’un « meuble », est un peu comme Tartuffe face aux seins des femmes : un dévot passablement hypocrite, qui affecte un puritanisme excessif, et qui nous fait bien rire.

Mais entrons dans le vif du sujet, et de l’argumentaire qui vient soutenir ce sarcasme.

Histoire et mémoire

L’éditocrate commence par formuler une question tout à fait orientée :

« Déboulonner une statue, est-ce déboulonner l’Histoire ? »

« Abattre l’effigie d’un esclavagiste notoire, comme l’ont fait les Britanniques à Bristol pour un certain Edward Colston, négrier du XVIIe siècle, ou celle du général Lee, chef sudiste – et donc esclavagiste – comme l’ont exigé une bonne partie des Américains, est-ce effacer, dans un geste orwellien, le passé d’un peuple ? »

Ne soyons pas malhonnêtes : ces questions idiotes, pleines de poncifs, n’expriment pas forcément le fond de la pensée de celui qui les pose. Il est fréquent qu’on parte des problématiques et des thèses de l’ennemi, formulées dans ses termes à lui, et que, précisément en les mettant en question, on aboutisse à leur invalidation. Il peut donc être de bonne guerre d’ouvrir ainsi la réflexion pour nous conduire ensuite ailleurs, et c’est bien ce que semble faire Joffrin dans un premier temps. Il nous explique, à juste titre, qu’une statue est un objet mémoriel et non historique, dont la vocation est de célébrer un personnage et non de livrer une connaissance objective et exhaustive sur le passé. L’histoire s’inscrit dans des livres, nous rappelle à juste titre Joffrin, et non dans des monuments ou des noms de rue. Et il est donc légitime qu’une société, en évoluant, cesse d’honorer ce (et ceux) qui ne lui parai(ssen)t plus honorable(s).

Voilà, nous dit Joffrin, qui invalide l’indignation de la « droite » et de « l’extrême droite » – et on le voit donc venir, gros comme une maison : il y a peut-être bien, à côté de cette mauvaise indignation « de droite », de bonnes raisons, « de gauche », de disqualifier les revendications des « déboulonneurs », et de les enterrer.

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P.-S.

Traduction du Tweet d’Una McIlvena : « Je suis historienne. Nous n’utilisons presque jamais de statues pour enseigner l’histoire. Nous avons tout un tas d’outils plus efficaces à notre disposition, comme, par exemples, des LIVRES. Ce qui se passe c’est que ces jeunes ONT appris l’histoire, et que c’est pour ça qu’ils déboulonnent la statue. »

Notes

[1Et sans par ailleurs respecter les institutions de la République, qui ne lui accordent aucunement le pouvoir d’en décider : le choix des statues et des noms de rue relève du domaine de décision des maires, et celui des noms des établissements scolaires dépend des Conseils régionaux.

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