Face au mépris, le feu ?

Rennes
Politiques sécuritaires - Surveillance Répression - Justice - Prison Sciences - Technologies

Cet article revient sur les moyens de surveillance utilisés dans l’opération antiterroriste du 15 juin 2021 en Limousin et la répression anti-sabotage.

Initialement paru dans : L’empaillé n°4 (ed. régionale), 26 janvier 2022

Avec ce pouvoir qui méprise toute opposition, il n’est pas étonnant que le rejet de la 5G et de son monde-connexions prenne la forme de sabotages. Ces actions, silencieuses ou revendiquées, sont sérieusement réprimées, après des enquêtes sophistiquées. Le 15 juin dernier, une descente antiterroriste avait lieu à l’aube dans le limousin…

Depuis Paris et Levallois-Perret, la DGSI et la SDAT [1] tiennent les comptes pour les journalistes : « Inquiétant boom : 70 antennes vandalisées en 2020 » (Europe 1, janvier 2021), « 174 équipements de télécommunication ciblés en un an, après des appels lancés sur des sites associés à l’ultragauche » (France inter, avril 2021) [2]. Certes le tuto « Comment détruire des antennes-relais » [3] a dû être consulté, mais attribuer à « l’ultragauche » une telle capacité d’incitation est un peu léger, voire volontairement flatteur. Les services antiterroristes définissent là tranquillement un ennemi, étendant toujours plus la notion bien pratique de terrorisme.

L’anti-terrorisme à toutes les sauces

Ces policiers sont dotés des moyens les plus intrusifs. Ils jouissent du privilège de l’anonymat, ne signant pas leurs procès-verbaux. Appelons-les donc Didier et Patricia. Didier et Patricia, qui veulent garder leurs postes et leurs tickets restaurant, combattent l’ultragauche.

En Limousin le 15 juin dernier à six heures du matin, il et elle surgissent, secondés par la gendarmerie et la police locales. Ils arrêtent et perquisitionnent. À Gentioux (Creuse), une institutrice est surprise chez elle après que les troupes d’élite aient traumatisé le voisin en se trompant de maison. Flingues des cagoulés braqués, puis « Ah pardon ! C’est à côté ! ». La descente antiterroriste se provincialise.

Ces forces spéciales encerclent le hameau. Cinquante riverains rappliquent pour encercler le cercle, ralentir, essayer d’empêcher, voir l’institutrice se faire embarquer quand même. Au même moment, dix arrestations ont lieu en Haute-Vienne. Ordis volés. On apprendra après coup que les flics avaient posé des micros dans une maison, si bien qu’en « perquisition » ils viennent finalement récupérer leur propre matériel !

Les trois personnes mises en examen après ces descentes sont accusées de deux actions. En février 2020, huit voitures d’Enedis ont été incendiées à Limoges, avec une revendication qui vise plusieurs facettes du monde connecté : contre le « linky », le « big data » et « big brother ». En janvier 2021, des antennes de radio, télé, téléphonie et militaires avaient été incendiées aux Cars, au sud de Limoges par le « comité pour l’abolition de la 5G et son monde », dans une opération poétiquement nommée « Voix du vent et chants d’oiseaux ».

Le parquet de Limoges, pour des accusations de dégradations de biens, a choisi les moyens d’enquête et le régime antiterroriste, dont les très éprouvantes 96 heures de garde à vue. Des régimes d’exception votés sous les émotions du 11 septembre et des tueries de masse, utilisés pour des câbles et des routeurs abîmés. On en est là.

Technologies de surveillance

L’arrêt d’une antenne 3G, 4G ou 5G passe quasiment inaperçu en ville. Les autres antennes relayent. Mais une grande antenne télé peut envoyer à elle seule Zemmour et Hanouna à des dizaines de kilomètres à la ronde. Ils ont été coupés pendant une semaine, pour 1,5 million de personnes. L’incendie de l’antenne militaire, secrète mais implantée sur le même site, est considéré dans le code pénal comme une « atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation », crime passible des Assises.

Détruire des hectares de forêt pour construire un « datacenter », c’est exemplaire, c’est la marche de l’économie. Détruire des câbles et des antennes pour déconnecter un peu le monde, c’est équivalent à de la haute trahison.

Pour cette enquête, la police a demandé à Enedis la liste des personnes ayant refusé le compteur connecté. L’entreprise l’a fournie aussitôt. La France n’a pas d’argent pour renforcer ses services de réanimation mais elle peut envoyer Didier et Patricia avec une équipe d’informaticien·nes doté·es des « moyens couverts par le secret de la défense nationale », pour installer un enregistreur de clavier (« keylogger ») de nuit chez toi, sur ton ordi. Elle te met sur écoute, elle te prend en filature. Elle a eu l’impression que tu donnais des rendez-vous à des amis sans utiliser ton téléphone. C’est louche. Tu as dû utiliser Signal ou Tor, tu es dangereux·se, elle te pose un keylogger. Et elle prend ton ADN sur la poignée de la portière de ta voiture pendant que tu fais tes courses.
La police a demandé au journal local les adresses IP des personnes qui ont consulté l’article sur l’incendie. Le Populaire du Centre a répondu qu’il ne gardait pas les IP du lectorat. Ce genre de lacune dans la surveillance de la population sera bientôt d’un autre temps. « La difficulté que nous avons, que nous avions, c’est que nous n’utilisions pas les URL », se lamente Darmanin [4]. « Même Le Bon Coin utilise des algorithmes pour savoir ce que vous souhaitez ». Pour analyser par algorithmes la vie connectée de toute la population, il va falloir, justement, beaucoup de « datacenters », d’installations électriques et d’antennes-relais. Qui seront peut-être ciblé·es à leur tour ?

Incarcérations et enquêtes en cours…

À Feytiat, à l’est de Limoges, pendant le premier confinement est apparu le tag « Le temps est venu de détruire ceux qui détruisent la terre ». Près de Lyon, en septembre 2021, deux moines catholiques intégristes ont tenté d’incendier des antennes 5G. En région parisienne, cet été, un homme pensant que les antennes 5G transmettaient le coronavirus en a coupé 26 à lui tout seul. Il a été localisé par son téléphone portable qu’il gardait sur lui.

On imagine que des enquêtes à gros budget sont en cours après les séries d’incendies d’antennes à Toulouse, Grenoble, ou encore à Marseille : en novembre 2020, trois jours avant le lancement commercial de la 5G, un très grand site d’émission de radio, télévision et téléphonie a été pris pour cible.

Boris, un militant de Besançon, a été condamné à une peine de deux ans de prison ferme pour l’incendie de deux antennes dans le Jura en avril 2020 [en réalité, quatre ans de prison, dont deux fermes]. Arrêté trois mois après, il a, chose rare, revendiqué son action dans une lettre intitulée « Pourquoi j’ai cramé les deux antennes du Mont Poupet » [5] : « [Ce projet de société] que la domination appelle « progrès », « civilisation », a tout de dystopique », écrit-il. Boris est actuellement dans un état critique à l’hôpital de Metz après l’incendie de sa cellule de prison. De Douai à Vienne, de l’Alsace à la Bretagne, bien d’autres peines ont été prononcées pour des antennes détruites, contre des personnes présentées par la presse et la police comme « d’ultragauche », « gilets jaunes radicalisés », fous, paumés, ou tout cela à la fois.

Dans le Pays Basque, à Saint-Martin-d’Arberoue, un rassemblement vient d’avoir lieu ce 2 novembre 2021 pour empêcher Free d’installer une antenne 5G. Malgré le soutien des gendarmes, Free est reparti sans rien poser. Victoire. Pas d’antenne, pas d’arrestation. La SDAT devrait être bientôt sur le coup. Didier et Patricia vont encore poser des keyloggers la nuit et prendre des ADN sur des poignées de portes.

Alan Balevi

Notes

[1Direction Générale de la Sécurité Intérieure et sous-direction antiterroriste

[2Pour un suivi, on peut lire attaque.noblogs.org, sansattendre.noblogs.org ou twitter.com/muArF

[3Tuto publié vraisemblablement d’abord en anglais en février 2020 sur nostate.net (serveur saisi, depuis, par la police néerlandaise) puis en français sur attaque.noblogs.org entre autres

[4France Inter, 28 avril 2021

[5Lettre publiée sur Indymédia Nantes, aujourd’hui disponible sur manif-est.info

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