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« Gaza et le silence du monde »

Rennes
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Ce texte, initialement publié par la revue Commune, a été écrit par une personne qui a séjourné à Gaza et continue à échanger avec ses habitants. Il a a été lu par son auteur lors du rassemblement de soutien au peuple palestinien qui s’est tenu à Rennes ce mercredi 13 décembre. La prochaine manifestation en solidarité avec la Palestine aura lieu ce samedi 16 décembre, et partira à 15 heures de la dalle du Colombier.

Il y a dix ans, j’ai, pendant trois mois, partagé le quotidien des habitants de la Bande de Gaza. Lors de mon séjour, l’enclave, où ont été concentrés les Palestiniens expulsés en 1948 par Israël, était déjà sous blocus. En 2007, après avoir occupé et colonisé Gaza pendant quarante ans, l’occupant israélien a opté pour une autre stratégie, se contentant d’imposer un blocus terrestre et maritime pour isoler le territoire et sa population. Depuis, même lorsque Gaza ne fait pas la une des journaux, les Gazaouis sont enfermés et manquent de tout, les pêcheurs sont attaqués par la marine de guerre à l’intérieur des eaux territoriales palestiniennes, et des manifestants non-violents qui entendent se rapprocher des frontières sont abattus.

À l’été 2012, un rapport de l’ONU nous avait alertés : sans amélioration rapide des conditions de vie, l’endroit risquait de ne plus être humainement habitable avant 2020. De février à avril 2013, j’ai été enseignant de français à l’université Al-Aqsa, seule université publique de Gaza. En m’y rendant, je gardais à l’esprit les images des bombardements des années précédentes. Bâtiments éventrés, corps inertes au milieu des gravats, enfants brûlés au phosphore blanc. Du blocus, je n’avais qu’une connaissance théorique. Celle des huit heures d’électricité par jour, du taux de chômage à 50 % et des 80 % de la population qui dépendaient déjà de l’aide alimentaire.

Sur place, j’ai pu mesurer le resserrement du temps et de l’espace, dans un enclos de trente kilomètres de long pour dix kilomètres de large. Souvent je peinais à avancer dans les rues de Gaza, qui compte l’une des densités de population les plus élevées du monde. J’étais fréquemment abordé par des jeunes hommes. Ils voulaient que je leur décrive « la vie dehors », c’est-à-dire en dehors de l’enclos. Je sentais leur angoisse, la peur qu’en les parquant, Israël les ait trop éloignés du commun des mortels. Je devais les rassurer, leur répéter que, oui, les Palestiniens se comportent comme le reste des êtres humains, que les clameurs entendues dans les cafés à chaque but de Léo Messi sont les mêmes partout dans le monde, et que non, tous les Juifs ne soutiennent pas Israël, pas plus qu’ils ne contrôleraient le monde. Aussi, les Palestiniens et les Palestiniennes me demandaient si l’on pensait encore à eux en Europe, puis ils m’enjoignaient de témoigner une fois de retour en France. Dans les camps de réfugiés où s’entassaient la moitié des habitants de la bande de Gaza, j’étais marqué par l’attente et l’ennui.

En 2012, Nidaa Badwan, jeune photographe palestinienne, mettait en scène une femme, la tête recouverte d’un sac, métaphore d’un étouffement individuel et collectif. En 2013 à Gaza, à chaque fois que je croisais un enfant victime de plusieurs guerres, du décès d’un parent ou de celui d’un camarade de classe, âgé de dix ans et déjà sans avenir, je me demandais ce qu’un futur sans horizon pourrait produire. Les crimes commis le 7 octobre 2023, dont le détail des assassinats, des viols et des profanations de cadavres commence à être documenté, constituent une partie de la réponse.

J’ai vécu seulement trois mois à Gaza. Les bombardements étaient rares, les drones et les F-16 seulement là pour nous surveiller ou nous menacer. En 2013, l’armée israélienne se contentait de bombarder les terres agricoles de pesticides ou d’attaquer les pêcheurs sans les assassiner. Mais j’ai moi aussi changé en moins de cent jours, dans une prison dont même le ciel est occupé. Parmi les souvenirs ramenés de Palestine et que je comptais offrir, figurait un mug, uniformément noir, orné de l’inscription « Gaza et le silence du monde » sur une flaque de sang. Sans que je m’y attende, ma copine d’alors avait trouvé étrange que je l’imagine boire le café du matin à la vue de cette image. Les photos des martyrs qui parsèment les routes de Gaza, les tags à la gloire de la lutte armée qui ornent les murs, la vue des gravats en devinant les vies perdues, la peur, l’ennui, les longues attentes dans des lieux surpeuplés pour acquérir un produit de première nécessité, les pénuries, l’eau de mer qui coule des robinets, les jours sans électricité et les nuits sans sommeil, l’omniprésence du deuil, la récurrence des récits de souffrance, tout avait modifié mes perceptions.

Récemment, quelques jours seulement après l’attaque menée par la branche armée du Hamas et d’autres groupes palestiniens, engendrant la mort de 1200 habitants d’Israël dont les deux tiers de civils, Nadav Lapid, réalisateur israélien, appelait à ne pas effacer les causes du crime : « Il est compliqué de croire en l’innocence des humains lorsqu’on grandit à Gaza et qu’on est privé de la beauté. Nous avons privé les Gazaouis de toute forme de beauté, ce qui nous rend absolument responsables de ce qui est arrivé. (…) Nous avons du mal à nous contrôler lorsque nous passons trop de temps dans les embouteillages. Alors, imaginez la vie à Gaza… »

En Palestine, le Hamas, financé par le Qatar et l’Iran, a souvent été en proie aux critiques. Les actions qu’il mène ne sont pas seulement le fruit de la volonté d’une partie de la population mais, comme pour toute force politique, elles répondent à des calculs à court-terme, à des intérêts géopolitiques et à la volonté de préserver sa propre structure. Au pouvoir à Gaza depuis une quinzaine d’années, le mouvement islamiste a séparé les filles des garçons dans les lieux d’enseignement, imposé le port du voile à l’université, fermé le département des beaux arts de l’université Al-Aqsa. Aussi, le Hamas a souvent menacé, et parfois torturé des militants ou des artistes trop indépendants à son goût.

Pourtant, nombres de Palestiniens et de Palestiniennes, y compris parmi les premières victimes de la répression menée par le Hamas ces dernières années, se sont réjouis de l’attaque menée le 7 octobre. Quand les terres sont volées, la population enfermée, l’ennemi inconnu et uniquement symbolisé par des F-16, des chars et des snipers, l’envie de sortir pour mêler le suicide à la vengeance indiscriminée est à la fois terrible et absolument humaine. Aussi, depuis 1967, 40 % des hommes palestiniens ont été détenus par Israël. Quand chaque personne connaît un prisonnier politique, affirmer qu’on détient des otages pour faire libérer les détenus palestiniens des prisons israéliennes ne peut que susciter une certaine adhésion dans la population palestinienne, quand bien même la répression qui suit ne fera que grossir le nombre de morts et de prisonniers.

Lorsque j’échange aujourd’hui quelques messages avec celles et ceux qui ont suivi les cours que je donnais à Gaza, il s’agit essentiellement de vérifier qu’ils sont pour l’instant encore en vie. Je leur signifie que nous pensons à eux. Parfois, je leur transmets des images de nos manifestations, je leur cite les communiqués d’associations françaises, particulièrement l’Union Juive Française pour la Paix, ainsi que Tsedek !, collectif juif décolonial.

Je garde à l’esprit que chacun de ces échanges peut être le dernier, alors je n’ose pas contredire mes interlocuteurs. Lorsque j’écoute une note vocale, le bruit des bombes en fond sonore donne au message des échos d’outre-tombe. Depuis dix ans, je ne partage plus le quotidien des Gazaouis. Aujourd’hui, un jeune à peine majeur a déjà connu six guerres, et, à la fin de chaque massacre, une fois le plus fort du stress passé, les traumatismes éclosent.

Depuis le 7 octobre, la vengeance israélienne se déchaîne. Une intelligence artificielle propose à l’armée des centaines de cibles, et chaque jour, entre 600 et 800 bombardements s’abattent sur l’enclave. À Gaza, la nourriture et l’eau manquent, les infrastructures civiles sont anéanties, la moitié des habitations détruites. Selon l’ancien officier français Guillaume Ancel, au vu du nombre de bâtiments ciblés dont les gravats n’ont pas encore été déblayés, les près de 18 000 morts annoncés par le ministère de la santé de Gaza, chiffres recoupés par l’OMS et l’UNICEF, doivent être considérés comme une estimation basse.

À Gaza, des femmes et des hommes déchirent un livret de famille après avoir vu mourir la totalité de leur famille, des enfants de dix ans écrivent leur testament et beaucoup ruminent probablement déjà leur vengeance. À Gaza, la population erre au gré des ordres d’évacuation de l’armée israélienne. À Gaza, après les avoir fait fuir du nord au sud, Israël bombarde maintenant les villes où se sont parqués les déplacés. L’armée leur ordonne de se concentrer à l’ouest, en dépit de l’impossibilité physique de rassembler autant de personnes dans un si petit endroit.

J’ai souvent lu ou entendu que le Hamas utilisait la population comme bouclier humain. Quiconque a vécu à Gaza sait qu’aucun endroit n’y est sûr, que la densité de l’habitat et la proximité des lieux entre eux empêchent de s’éloigner d’une zone de combat ou de bombardement. En outre, les lignes de clivage politique ne se situent pas exactement où nous serions tentés de les imaginer. Ziad Medoukh, enseignant de français dans plusieurs universités de Gaza, n’a jamais tu ses critiques à l’encontre du Hamas. Il se présente comme l’un des « représentants de la société civile », prônant la résistance par la « non-violence » et « l’attachement à la terre ». Récemment, dans un entretien, il reprochait au Hamas son incapacité à mettre les civils à l’abri, mais surtout, de ne pas s’être opposé aux déplacements de la population à l’intérieur de la bande de Gaza. Il affirmait que nombre de représentants d’associations de Gaza les considéraient comme « complices d’une nouvelle déportation » pour n’avoir pas « empêché les gens de partir ».

En parallèle, en Cisjordanie, alors que les projecteurs sont braqués sur Gaza, la colonisation continue, les arrestations se succèdent, et les milices formées par les colons attaquent les habitants pour les faire partir. Depuis deux mois, l’État d’Israël poursuit, avec plus de vigueur que jamais, la conquête des territoires et l’expulsion des Palestiniens qui ont fait le cœur de sa politique depuis 1948. Dans ce contexte, si l’exigence d’un cessez-le-feu immédiat et pérenne, assorti de la libération de la totalité des otages et des prisonniers palestiniens est une priorité, elle ne saurait être suffisante. Il s’agit évidemment de dénoncer la politique de nettoyage ethnique menée par Israël, d’exiger la fin de l’occupation et la décolonisation. Comme me le disait récemment une ancienne étudiante de Gaza, aujourd’hui trentenaire et mère de trois enfants : « Pour Israël, la paix signifie seulement nous faire survivre dans les conditions qu’ils auront décidées. Alors nous ne voulons pas seulement la paix, mais la liberté. »

Vivian Petit

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