Harz-Labour : Tout arrêter sauf l’économie

Rennes
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Coronavirus et confinement : article n°5

Puisqu’il est difficile d’écrire dans une situation aussi mouvante que la nôtre, les dates, soudain comptent. Ce texte est écrit entre le 2 et le 4 avril 2020. Il s’appuie notamment sur des entretiens réalisés entre le 23 et le 29 mars 2020.

Le 16 mars, on s’est encore fait engueuler par la télé. Au prétexte d’une certaine irresponsabilité des Français, drapé de toute la solennité nécessaire à l’annonce d’une « guerre », Macron annonçait le confinement généralisé de toute la population, arsenal disciplinaire à l’appui. Si la rhétorique guerrière avait quelque chose d’incongru dans la situation, la surprise n’était pas non plus énorme. Quelques signes avaient précédé, provoquant un certain bordel et un sentiment étrange, entre sentiment de vacances anticipées et peur du virus. L’annonce de la fermeture scolaire le jeudi d’avant avait déjà provoqué les hurlements de joie des élèves, soudainement délivrés de l’école. L’engueulade du samedi soir par Edouard Philippe, reprochant aux habitants du pays de suivre, pour une fois, les injonctions présidentielles à continuer de vivre et de sortir avait quand même jeté un léger froid quand il avait fallu quitter les terrasses des cafés. Mais partout, pendant tout le week-end, l’excitation était palpable malgré l’angoisse. Les salariés attendaient ce qui semblait être la fin du travail après l’annonce de la mise à l’arrêt de l’économie, sauf « pour les secteurs essentiels à la vie de la Nation ».

Chacun s’organisait au mieux. Pour certains, il s’agissait de s’organiser pour rejoindre ses amis. Pour d’autres, il fallait s’arrêter pour garder les gosses. Pour quelques uns, l’urgent était de rejoindre sa résidence secondaire pour un confinement trois étoiles. Pour beaucoup, il fallait se ravitailler avant la mise à l’arrêt de la machine. Pour certains cadres consciencieux, l’impératif était de préparer le télétravail. Pour les patrons, la tension était palpable : il fallait à la fois trouver un moyen de se débarrasser du coût du travail et en même temps, trouver comment maintenir au travail des salariés peu disposés à crever du virus. Dans son monologue, le virus nous annonçait un arrêt de l’économie, ce que les récits médiatiques du confinement italien nous laissaient présager. Pourtant, les échos de la révolte des ouvriers italiens refusant de travailler dans les secteurs non essentiels nous parvenaient, assourdis par le fracas de l’ennui des cadres confinés.

Les cadres en télé-travail, les autres au turbin

Un certain bon sens permettait de se dire assez facilement si on était essentiel à la vie de la Nation. Par exemple, un facteur rennais de Sud PTT raconte : « l’annonce du confinement total du samedi soir était vécue comme pas d’activité pour nous tous. C’est dans le week-end que Macron bricole pour mettre La Poste dans les activités essentielles.  » La justification gouvernementale est alambiquée : il s’agit à la fois de permettre les retraits d’argent pour les pauvres, ce que notre facteur considère comme vrai, mais aussi de permettre la livraison de colis alimentaires (sic). La Poste se voit soudainement propulsée opérateur vital en temps de crise, sans aucun regard sur la réalité de ce que livrent les facteurs (non pas que nous appelons à contrôler le contenu du courrier). Ironique après des années de mise en concurrence avec les boîtes de livraison privées, dont on connaît les conditions de travail.

Si les salariés se sentant peu indispensables à la vie de la Nation étaient nombreux, tout aussi nombreux étaient les patrons se présageant indispensables. Assez vite (dès le 18 mars), le MEDEF, appuyé par les ministres de l’économie et du travail, mettait en garde les salariés tentés par le droit de retrait. Ce décalage entre ce qui était subjectivement vécu par les travailleurs et la réalité qui s’imposait à nous s’explique tristement par le hiatus entre « la vie de la Nation » et la vie tout court. Ce qui est indispensable à nos vies en période de pandémie semble assez trivial et se résume finalement assez simplement : prendre soin, de soi, de ses proches, des autres. L’essentiel est alors le soin au sens large, bien que matériellement compliqué : l’accès aux soins médicaux est devenu encore plus difficile suite à la destruction du système de soin, l’absence de tout matériel de protection et de dépistage nécessite de fait de restreindre le contact avec ses proches et restreint les possibilités matérielles d’organisation sensible. Malgré la panique dans les grandes surfaces, s’alimenter semblait tout de même possible dès le début de confinement. Finalement, en période de pandémie, quand notre vulnérabilité individuelle et sociale nous saute aux yeux, il semble ne rester que la vie, dans sa réalité biologique, dépouillée des atours dont la Modernité l’a ornée, que nous avions oubliée, tant elle avait été intégrée dans la vie de la nation. Jamais le décalage entre les deux n’a été aussi criant. Et rarement, ces dernières années, les différences de classe n’ont été aussi visibles puisque, de fait, ceux qui peuvent se protéger sont ceux qui peuvent télé-travailler. C’est-à-dire, ceux dont le travail ne nécessite pas de présence physique sur le lieu de travail, ceux dont, par un retournement ironique de situation, l’absence est finalement invisible quand il s’agit de survivre.

Pour les autres, ne reste que l’obligation à aller travailler. Et la peur. La peur d’être contaminé, la peur de contaminer ses proches. Se lever pour 1200 c’est insultant, crever pour ce salaire là est indécent. Partout, pour ceux qui bossent, dans la grande distribution, dans la livraison, dans les plateformes Amazon, dans l’industrie, la collecte des déchets les mêmes récits glaçants qui racontent à la fois la peur, le manque de protection et l’absurdité.

Exemple à la Poste : « Lundi 16 au matin… Rien ne change. Pas de gel, pas de masques, pas de gants, pas de mesures aux guichets, dans les centres de tri, pour les facteurs… Les cadres sups, directeurs et direction tous planqués en télétravail.  » Sur ce qui avait motivé l’inscription de la Poste dans les secteurs essentiels à la Nation, pas de changement non plus : « La blague, la semaine dernière il fallait distribuer comme d’habitude tout et n’importe quoi, les pubs, les courriers tous moisis sans qu’ils puissent nous préciser ce qui est vital. » Sauf que, malgré tout, il y a le manque de personnel, à la Poste comme ailleurs. L’épidémie fait des ravages, le stress aussi. Une hôtesse d’accueil employée polyvalente dans la grande distribution interviewée par Rouen dans la rue raconte les arrêts maladie liés à la peur des salariés obligés de se débrouiller par eux-mêmes pour se protéger. Ceux qui ont des enfants se mettent aussi en arrêt pour les garder. Il semblerait par ailleurs qu’ils le paient cher, l’indemnisation effective étant loin des promesses gouvernementales. Et la somme de travail reste la même, l’occasion d’une première expérimentation patronale et gouvernementale : faire travailler plus ceux qui restent (jusqu’à 60 heures hebdomadaires, week-end et nuits inclus) pour abattre la somme de travail qui reste la même, quand elle n’augmente pas, comme dans les drive de supermarchés. La même hôtesse d’accueil raconte encore : « Oui, on fait plus d’heures, si on va être payés, on sait pas...  » On parle d’une prime de 1000 ou 2000€ pour les employés des plateformes de la grande distribution. Pour les hôtesses d’accueil, ce sera selon les décisions individuelles des franchisés. Continuer quand même, continuer encore.

Le maintien au travail dans les secteurs « essentiels » est aléatoire : au bon vouloir du patron. Il y a ceux qui jouent les autruches et continuent comme avant. Partout, les syndicats font remonter les refus de communiquer les moindres chiffres des contaminations : pour la Poste, Sud PTT a arrêté de compter le 27 mars, n’étant plus en mesure de le faire (850 cas à cette date). La CGT Amazon, malgré tous ses efforts, n’est pas en mesure d’avoir des chiffres. Dans la grande-distribution, au 31 mars, la CGT compte 4 morts, sans avoir non plus le nombre de cas. La jeune femme interviewée par Rouen dans la rue raconte le premier cas de covid19 dans son équipe, non déclaré car non testé. Les exemples semblent se multiplier. A la fois à cause de la pénurie de test, mais aussi, sûrement, parce qu’un cas testé nécessite la mise en place de mesures de protection, si ce n’est la fermeture d’un site de production et permet un arrêt maladie pris en charge à 100 %, ce que peu de conventions collectives prévoient. Hormis quelques effets d’annonce médiatiques sur la protection des salariés, les situations restent profondément inégales. Là où certains obtiennent des masques, d’autres continuent de bosser sans. La conséquence aussi d’une propagande sur l’inutilité du port du masque et d’une très réelle impossibilité de se les procurer, en raison de la pénurie actuelle. Dans les EHPAD, soit le personnel n’en a pas, soit on lui donne pour consigne de ne pas en porter. Les services sociaux appellent des volontaires à prendre soin des vieux, sans être en mesure de proposer le moindre équipement de protection. Pendant ce temps, La Poste donne 300 000 masques aux flics qui ont dû les redonner aux soignants (cheh !), laisse les postiers sans rien et dissimule les milliers de masques en sa possession. Ailleurs, comme dans le BTP, ce sont les patrons qui mettent les chantiers à l’arrêt. Réaction immédiate du gouvernement : le travail doit reprendre coûte que coûte. L’arme ultime est brandie : pas de chômage partiel pour les entreprises des secteurs décrétés essentiels. Il faut continuer encore. Tout le gouvernement est uni dans l’injonction au travail, partout répétée : « il faut aller travailler », il ne faut surtout pas que l’économie s’arrête. Le patronat reprend à son compte la devise gouvernementale, il y a besoin de main d’œuvre pour que la machine ne s’arrête pas. S’il est trop tard pour éviter les centaines de milliers de contamination et les dizaines de milliers de morts, il est toujours possible d’agir sur l’économie. Alors, on laisse les apprentis, même mineurs, au boulot. Dès l’annonce de la fermeture des établissements scolaires, Muriel Pénicaud les a mis à la disposition des entreprises. Dans l’agriculture où la fermeture des frontières engendre une pénurie de main d’œuvre, on appelle les réfugiés, sans que personne ne sache trop si et comment ils vont être rémunérés. Au début du confinement, les usines où il y avait des cas de covid19 étaient fermées. Aujourd’hui, elles rouvrent, comme Airbus et ses sous-traitants. Dans la grande distribution, l’entretien réalisé par Rouen dans la rue avec une caissière nous apprend, comment les directeurs de la grande distribution, ont cyniquement saisi l’opportunité d’augmenter encore des chiffres de vente déjà historiques. Ouverture de toutes les lignes de caisse, absence de filtrage des clients pour qui la grande surface reste le seul truc encore autorisé… Peu importe que cela fasse de chacun des salariés un vecteur potentiel de contamination, pour ses proches comme pour ses collègues. Inconscients sont ceux qui vont dans les parcs, par contre, ceux qui vont bosser deviennent des héros qu’il faut applaudir et à qui on filera peut-être 1000 balles. La carotte et le bâton.

L’héroïsation des travailleurs qu’on avait plus l’habitude de retrouver dans l’imagerie soviétique que dans la bouche de celui qui a si longuement exprimé son mépris de « ceux qui ne sont rien » n’est absolument pas une quelconque prise de conscience de ceux qui font tourner la machine. Elle n’est qu’une dépolitisation absolue des rapports de pouvoir au sein du monde du travail. Elle est ce qui permet de se donner l’illusion d’agir sans jamais rien faire. Elle est une tentative plutôt glaçante d’adapter le discours politique à la nécessité. Elle est l’individualisation totale de ceux qui bossent, en espérant qu’ils ne prennent pas trop idée de s’organiser collectivement. Elle est une tentative d’appeler au « courage » ceux qui « partent au front » rejoindre « l’armée de l’ombre » qui ne masque en rien que la « guerre » menée par le pouvoir s’exerce avant tout sur sa propre population. Aller travailler dans ce contexte n’est en rien une question de courage, et la désertion est une question d’organisation et de rapport de force. N’en déplaise aux agences d’intérims et leurs offres d’emplois pourries dissimulées sous les appels pathétiques appels à participer à la continuité de la Nation. Qu’il s’agisse des coups de matraque des flics sur les corps des manifestants ou de la mise au travail forcée, ce pouvoir ne joue toujours que sa propre survie. Et quelles que soient ses gesticulations pour sauver l’économie, ses tentatives d’individualiser la culpabilité et de pointer du doigt les comportements déviants, de nous faire porter la responsabilité de la situation, il y a et il y aura d’autres victimes, trop nombreuses, dont il sera entièrement responsable. « J’espère que Macron rendra des comptes  », conclut l’hôtesse d’accueil rencontrée par Rouen dans la rue. Il ne faudra pas se contenter d’espérer, raison pour laquelle elle appelle à prendre la rue dès que ce sera possible.

Ce ne sont pas des vacances

Quand nous voulons rester chez nous pour survivre individuellement et collectivement, le gouvernement enjoint les plus pauvres à sortir pour aller bosser. Pour les cadres, ça sera le télétravail. Pour de finalement rares salariés, le chômage partiel ou les congés imposés. Confinés, tous les loisirs qui sont le corollaire du travail, devenaient de plus soudainement interdits. Dans les décrets, il ne s’agissait pas tant d’interdire les loisirs de masse, comme aller s’entasser dans les centres commerciaux, chez Disney ou à Center Parcs (il semble assez évident que c’est plutôt une mauvaise idée face à un virus dont la dangerosité tient plus à sa capacité à se propager qu’à son taux de létalité et nous ne pleurerons pas la fermeture des parcs d’attraction), mais d’interdire tous les loisirs. Comme le dit Damasio, se promener dans les bois est sans risque, mais est pourtant interdit et expose quiconque s’y risque à se faire poursuivre par un hélicoptère ou un drone bavard.

Le loisir n’est pas essentiel actuellement à la vie de la nation, car dans sa logique de guerre, la vie de la nation ne dépend que de sa capacité à survivre à la crise. Et c’est dans la crise que le pouvoir nous livre, sans fard et sans détour, sa conception profonde de nos vies : elles n’existent qu’en ce qu’elles servent l’économie, alors que l’économie est ce qui nous rend, matériellement et idéologiquement, gouvernables. Nous le ressentions, le supportions plus ou moins bien, et les révoltes de 2016, celle des Gilets Jaunes et la multitude des luttes sectorielles montrent que la situation n’était déjà plus supportable pour beaucoup. Face à l’angoisse de la mort, notre perception de la réalité de notre vulnérabilité, même lorsque la pandémie semble s’enrayer, nous saisit d’horreur. Ce gouvernement que plus personne n’écoute est alors obligé, de recourir, encore, à la situation d’exception, pour tenter de continuer à gouverner. Rhétorique de guerre, arsenal judiciaire, suspension illimitée du droit, menace de la crise économique qui vient, il faut bien tenter de justifier le maintien de l’activité économique pour justifier l’existence des institutions. De plus, si nous avons tous été abasourdis par l’absurde de la définition des « secteurs essentiels à la vie de la Nation », économiquement, cette définition se justifie partiellement par la structure même de l’économie mondialisée. La fragmentation de la production industrielle, notamment dans l’agro-alimentaire, secteur stratégique pour se nourrir et dans celui de la fabrication de matériel de soin, essentiel pour se protéger et se soigner, et la division internationale du travail implique de fait, le maintien de l’activité dans de nombreux secteurs. La logistique semble plus que jamais le nerf de la « guerre ». Les livraisons nécessitent le transport de marchandises, et donc la maintenance du secteur. L’alimentaire entend la transformation et ses usines (et leur maintenance). Ceci met alors en jeu la commercialisation des produits, et donc les plateformes de distribution, et, en bout de chaîne, les magasins. En outre, la dépendance à l’export implique, quand les pays spécialisés dans la production industrielle sont à l’arrêt, de repenser la production nationale et de relancer la machine. C’est toute l’absurdité du moment : le développement et la propagation du virus sont le résultat de la vie économique, et c’est notre dépendance à l’économie qui va favoriser sa diffusion…

Toutefois, si on voit bien en quoi les secteurs de l’alimentaire et du soin sont essentiels face à la pandémie (ce qui ne justifie en rien le manque de protection des travailleurs exposés et n’empêche pas la critique ni de l’économie ni de la manière dont ces secteurs se sont détachés de ceux qui n’y participent pas), il est plus difficile de comprendre en quoi le maintien des activités postales, la vente à emporter dans les restaurants, les livraisons Amazon, le BTP, la continuité de l’école sont « essentiels à la vie de la Nation ». Comme il est quelque peu compliqué de voir à quoi sert de télétravailler quand le temps est suspendu et les issues incertaines. Pourtant, le gouvernement l’a dit et répété « ce ne sont pas des vacances ». D’où, très certainement, la restriction de la vie à sa fonction économique. Car il ne s’agit pas seulement de sauver l’économie et de continuer à produire tout ce qui peut l’être, mais aussi, pour les autres, de rester productifs. Nous ne nous attarderons pas sur le développement des coachs pour un confinement réussi, qui ne sont que la prolongation des boutiquiers en développement personnel, sur les injonctions pesant sur les femmes à rester minces, sexy et à cuisiner des bons petits plats healthy aux hommes qui bricolent dans la maison et aux enfants expérimentant les activités Montessori, sur la demande de classer les librairies en commerces de première nécessité, pour un confinement intellectuel, tant cela semble à la fois éloigné des réalités de la majorité de la population, et tant la situation de ceux qui s’y jettent à corps perdu nous semble désespérée même si elle n’est pas sans lien avec ce qu’il se joue en ce moment.

Rester productif

Ce qu’il s’est passé suite à la fermeture brutale des établissements scolaires semble assez significatif du maintien au travail de toute la population. Les cris de joie des élèves fêtant la fermeture des établissements scolaires (et certainement ceux d’une partie de leurs enseignants) se sont assez vite transformés en cris de peur face à la somme de travail qui s’abattait sur eux. Même chose dans les facs. Si la fermeture a été brutale, elle n’a pas été si surprenante. Une doctorante raconte que des bruits de couloir annonçaient une fermeture avant l’allocution présidentielle, il avait même été demandé aux enseignants de passer récupérer leurs copies de partiel « au cas où ». Il était déjà un peu clair qu’il allait falloir continuer de bosser. Les consignes ministérielles sur la « continuité pédagogique » étaient limpides sur le fond : l’école devait continuer. Comment ? 3 semaines plus tard, le mystère reste entier, chaque enseignant se débrouillant comme il veut et comme il peut, créant des situations très disparates, chacun étant incapable d’évaluer la quantité de travail globale imposée aux élèves. Pourquoi ? Pour notre amie doctorante, les choses sont très claires : « 1) l’idéologie de la productivité à tout prix, on ne peut pas nous payer à ne rien faire, et les étudiants sont inscrits à la fac pour qu’on leur fasse consommer du contenu, donc la machine continue de tourner, 2) pour une raison un peu moins idéologique à mon sens qui est une espèce de croyance partagée en l’institution qui devient quelque chose d’extérieur à nous, d’objectivé, à qui on a l’impression de devoir rendre des comptes, dont on a l’impression qu’elle est éternelle même dans des contextes extra-ordinaires.  »

S’il était évident que dans le contexte actuel, le gouvernement ne souhaitait pas payer des enseignants à rester chez eux, il s’agit évidemment, et d’ailleurs Blanquer ne s’en cache pas, de maintenir au travail une jeunesse qui s’est montrée quelque peu turbulente en s’opposant aux réformes du bac et à la crise écologique. En effet, l’injonction à la productivité ne s’impose pas aux seuls travailleurs, elle s’exerce sur l’ensemble de la population car elle est le propre de la religion économique : il s’agit, encore et toujours de travailler, de ne surtout pas rester inactif, sans qu’on sache trop où commence l’inactivité, tant l’activité constante est inscrite dans nos quotidiens. Elle rejoint la valorisation de l’effort, celle de l’individu libéral qui se construit lui-même. C’est d’ailleurs le propre de l’école que de transmettre la dynamique productive à tous ceux qui lui passent entre les mains. Alors, contre toute logique, contre toute attention à ce qu’ils pouvaient vivre, à leurs conditions matérielles d’existence, à leur possibilité ou non d’avoir accès aux outils informatiques, à leurs angoisses, les voilà bombardés de contenus, de notes, d’évaluation, certains enseignants n’hésitant pas à relever les « absences » et d’autres à mettre des zéros. Malgré le contexte. Ou à cause du contexte.

Une enseignante nous explique que les élèves de terminale sont littéralement épuisés. La FCPE, qu’on peut difficilement soupçonner d’être contre l’école demande de toute urgence l’arrêt de la continuité pédagogique. Mediapart laisse la parole à des mères de famille désespérées. Parce qu’en occupant les enfants, on occupe aussi les parents qui auraient eu la malencontreuse idée de prendre un congé maladie pour pouvoir garder leurs enfants. Quant à ceux, parents, élèves, étudiants qui bossent… pour eux, le cauchemar est double. C’est la même logique de productivité qui commande à la constitution par l’État d’un immense réservoir de main d’œuvre bénévole via une plateforme d’entraide créée par des communicants LREM, au nom de la guerre, de la solidarité, de la citoyenneté, on ne sait plus vraiment de quoi mais les prétextes ne manquent pas, pour aller aider les vieux, ses voisins, « les plus fragiles ». Il s’agit, somme toute, d’allier l’utile à l’agréable, de devenir soi-même un héros en assurant le service public que l’État n’assure plus depuis longtemps. Et de continuer d’être occupés, de ne surtout pas rester sans rien faire. Il est pourtant très clair que pour ce qui est de la solidarité comme du reste, nous ne pouvons faire confiance qu’à nous-mêmes et réfléchir à terme, à comment nous organiser en dehors de l’État dont nous sommes actuellement dépendants. Partout, ceux qui luttent avec les plus précaires se sont organisés efficacement pour maintenir des ravitaillements, mettre à l’abri, sans jamais collaborer avec la force publique. A Marseille, les salariés d’un McDo l’ont réquisitionné pour le ravitaillement des plus pauvres.

Ailleurs en Europe, nous assistons aux mêmes tentatives de sauver l’économie, à défaut de contrôler le désastre. Dans le sud de l’Italie, travail au noir est d’une telle ampleur que le confinement a brutalement jeté les habitants dans la misère les poussant à piller les supermarchés. Le gouvernement a alors mis en place très rapidement des mesures de rémunérations exceptionnelles. En Espagne, le gouvernement envisage la mise en place d’un revenu universel face à la pandémie. Il ne s’agit pas tant de protéger les plus pauvres que d’acheter la paix sociale et de sauvegarder l’économie face à une possible mise en commun des ressources et une suppression, même momentanée, du régime de la propriété privée. Preuve en est, en France, les descentes de flics, toujours à Marseille, sur les distributions alimentaires pour les migrants. Les gouvernements sont prêts à payer (de manière inégale selon les pays) pour que rien ne soit gratuit et qu’aucun acte de solidarité n’échappe à la marchandisation.

Le maintien dans le travail, qu’il soit rémunéré ou non, est la préoccupation principale de ceux qui appellent à les chômeurs du moment à constituer une « armée de l’ombre » pour aller aider aux champs. Et qui appellent les réfugiés vivant sur le sol français qui ont, en temps ordinaire, plutôt du mal à accéder à l’emploi, notamment dans un secteur où, paradoxalement, le vivier de main d’œuvre repose sur des travailleurs migrants ne résidant pas en France, embauchés le temps d’une saison. Ce maintien en activité, à tout prix, est le fruit d’une double logique. En mobilisant la rhétorique guerrière, le gouvernement ancre la situation dans l’extra-ordinaire et tente de mobiliser une unité nationale qu’il sait illusoire tant les applaudissements aux soignants se sont vite transformés en slogans revendicatifs. Il tente également de masquer son effondrement - puisqu’il est désormais admis que ce gouvernement ne tient plus que par son pouvoir de police - et son impuissance à agir sur la crise sanitaire en tentant d’agir sur l’économie. Par le maintien au travail, il tente au contraire, et ce n’est pas vraiment contradictoire, de maintenir un semblant de normalité. Tenir l’intégralité de la population occupée, l’empêcher de prendre goût à l’oisiveté, en priant pour qu’elle ne se révolte pas, ou pas tout de suite. Les annonces récentes de crise économique à venir permettent à la fois de légitimer la soumission à l’économie et sont peut-être autant de moyens de tenter de se prémunir de la révolte à venir.

Rompre l’isolement

Même si les atteintes au droit du travail semblent suivre la courbe exponentielle des contaminations, et malgré la colère face à la situation, se mobiliser en période de confinement semble particulièrement difficile, et pour une fois, encore plus pour les salariés en télétravail, qui sont isolés dans leurs domiciles respectifs. Par exemple, à la fac comme dans l’enseignement secondaire et primaire, les profs semblent aussi livrés à eux-mêmes que leurs élèves. Face à la situation, à l’impératif de continuité pédagogique, il semble particulièrement difficile de faire vivre les collectifs de mobilisation existant avant l’épidémie. Si les liens affectifs perdurent, ils sont pour l’instant dédiés au système D. A la fac, les présidences ont disparu et réapparaissent ponctuellement pour diffuser de pauvres tutos débiles sur l’enseignement à distance, sans jamais se soucier de comment vont les étudiants et les personnels. Des étudiants reçoivent des textos culpabilisants, s’inquiétant de leur manque de connexion à l’ENT et proposant de signaler les difficultés matérielles. S’inquiéter des difficultés de connexion n’est qu’un leurre enjoignant à rester productif, visant bien entendu à ne s’assurer que des possibilités de faire passer les partiels à distance. Si dans le secondaire, les notes semblent suspendues, dans l’enseignement supérieur, la pression est forte pour l’organisation des partiels en ligne, contre lesquels les étudiants semblent trop isolés pour se battre alors qu’ils ont réussi, il y a peu, dans le cadre de la mobilisation contre les retraites, à sérieusement perturber le déroulement normal de l’année. En dehors de l’école, les situations en télétravail semblent encore une fois inégales, entre les employeurs « tolérants » et ceux qui attendent des salariés confinés la même productivité qu’en situation ordinaire. Sans compter tous ces patrons qui ont vu dans les dispositifs de chômage partiel l’occasion unique de faire travailler leurs salariés sans les rémunérer, anticipant la question existentielle que se posait récemment le patronat sur BFM : « peut-on faire travailler les salariés bénévolement pour sauver l’économie ? ». En tout cas, la mise en route du télétravail est l’opportunité de déployer une multitude d’outils de contrôle de présence et de productivité, l’occasion aussi de restreindre encore plus la frontière entre travail et vie privée et d’étendre, encore, la disponibilité du salarié à son entreprise. Puisqu’il s’agit de sauver l’entreprise et son emploi face à la crise qui s’annonce, puisque les salariés en télé-travail sont « chanceux » d’être confinés, disponibilité constante et heures supp non payées sont de mises. La situation extraordinaire justifiant de continuer comme à l’ordinaire. Il se murmure toutefois dans les visioconférences et sur les réseaux sociaux que certains profitent de l’occasion pour s’occuper de manière plus agréable qu’en travaillant. A priori, il semble assez facile de laisser une notification de connexion allumée sur son ordinateur donnant l’illusion qu’on est au travail et de faire, pendant ce temps-là, plein d’autres choses plus essentielles à la vie. Ou de ne rien faire d’ailleurs. Ça marche aussi très bien pour les élèves et étudiants encore soumis à un contrôle d’assiduité (une panne de webcam ou de connexion internet arrive si facilement en ces temps troublés).

Pour ceux qui sont encore sur leurs lieux de travail, si les mobilisations sont difficiles, dans certains secteurs les usages du droit de retrait ont quand même permis quelques avancées. Dans l’industrie automobile comme à l’usine Getrag Ford Transmission de Blanquefort, ce sont les salariés qui ont ainsi pu faire fermer le site après la mobilisation de 180 salariés sur les 200 présents sur le site. A La Poste, le combat est toujours rude et l’usage du droit de retrait a été historique : le lundi 16 mars 2020 a eu lieu le plus gros arrêt de travail depuis 1974. Si la mobilisation a été particulièrement forte dans les bureaux de poste fortement mobilisés ces dernières années, certains facteurs n’ayant jamais fait grève ont eux aussi utilisé leur droit de retrait ce jour-là face aux contaminations de leurs collègues. Les revendications étaient claires : des protections et des dépistages pour tout le monde. Si les victoires ont été inégales selon les villes et les bureaux de Poste, les mobilisations auront obligé la direction à mettre en place quelques mesures de protection, toujours insuffisantes à ce jour. Tellement insuffisantes que suite au dépôt d’un référé par la fédération Sud PTT, la Poste a été condamnée à mettre en œuvre des mesures de protection. Cela ne l’empêche pas, comme beaucoup d’employeurs impatients, de tout faire pour reprendre une activité « normale ». La situation, à la Poste comme dans beaucoup d’autres endroits, est aussi le prétexte à la répression, à des menaces et à des sanctions. En outre, face au silence radio de la direction de la Poste, ce sont les Assemblées Générales qui ont pris par elles-mêmes la décision d’écarter les personnes les plus fragiles. Il semble évident, aujourd’hui plus que jamais, qu’il est indispensable, sur le modèle des luttes sectorielles actuelles et des révoltes italiennes de s’organiser partout où on bosse encore et où c’est possible pour imposer au moins le respect des mesures de protection, si ce n’est l’arrêt total de toute la production non essentielle. D’autant plus que la période en cours est l’occasion, pour le gouvernement comme pour les entreprises d’ouvrir un vaste champ d’expérimentation dans la mise au travail forcée de toute la population.

PRÉPARER DEMAIN

En effet, la sauvegarde de l’économie et l’imposition de l’urgence sanitaire ont permis au gouvernement, non seulement de suspendre le droit et de multiplier à l’infini les dispositifs de contrôle, mais aussi d’attaquer sauvagement les derniers vestiges du droit du travail. Si on nous promet une « durée limitée » dans leur portée législative, nul doute qu’elles annoncent la dystopie à venir. Déjà, les entreprises expérimentent de nouvelles organisations du travail : recours à des intérimaires et des sous-traitants pour doubler la distribution du courrier et assurer la distribution de la presse nationale, recours au travail de nuit dans la grande distribution, retour à la semaine de 60 heures, congés forcés en cas d’inactivité, réquisition des réfugiés pour faire face au manque de main-d’œuvre… Sous le regard des drones et la surveillance d’applications de géo-tracking dans nos téléphones. Paradoxalement, au moment où on nous impose la sauvegarde d’une économie dont la prise sur nos vies ne cesse de s’accroître absurdement, jamais l’économie ne nous est apparue aussi inutile face à l’épidémie. Nous en sommes à la fois dépendants, et pourtant, elle nous conduit au désastre. Pendant que les États se volent mutuellement des masques, les soignants et les autres salariés continuent de mourir, faute de protections. Pendant que les ordonnances pleuvent, ce sont les salariés qui s’organisent pour protéger les plus fragiles dans leurs entreprises. Pendant que les injonctions au travail se font toujours plus fortes, les ouvriers de PSA se portent volontaires pour fabriquer des moteurs à respirateur et refusent de fabriquer à nouveau des voitures. La CGT de Renault Cléon rappelle opportunément à une direction fort tentée par l’utilisation des ordonnances que sans les ouvriers, l’usine ne tournera pas. Le #StopProductionNonEssentielle fleurit sur les réseaux sociaux, devenus une des armes de lutte des confinés. S’il ne soulève pas totalement la question de l’arrêt total de l’économie, illusoire dans la période en cours, il permet au moins de réfléchir à notre rapport à l’économie et à ce qui nous semble essentiel. Et, à défaut de pouvoir stopper totalement l’économie pour l’instant, exigeons a minima l’arrêt du travail partout où nous pouvons nous en passer. Cela ne signifie pas se contenter d’un hashtag, mais de réfléchir à la manière dont nous pouvons, en période de confinement, soutenir les travailleurs en lutte un peu partout et nous organiser pour échapper, un peu, à la prise que l’économie a sur nos vies. Les réseaux de ravitaillement solidaires sont déjà actifs, même si les récups se font parfois difficiles. Envisager la manière dont nous pouvons les soutenir et y participer, c’est envisager une prise en charge collective de l’alimentation, pour les précaires et les grévistes. En Italie, les soignants ont appelé la population à faire grève à sa place, l’hypothèse est intéressante pour tous les télé-travailleurs. De la même manière, pendant le mouvement des retraites, beaucoup ont versé des journées de salaire aux grévistes, faute de faire grève eux-mêmes. Si la solution est plutôt faible, pour ceux qui le peuvent, remplir à nouveau les caisses de soutien est également un moyen de soutenir l’arrêt de la production « non essentielle ». Déjà, à Lyon par exemple, la réquisition de logements vides pour mettre à l’abri les plus précaires a recommencé. A l’échelle de certains quartiers, des réseaux communautaires se mettent en place.

Notre impuissance à reprendre collectivement la rue n’est que temporaire. La religion économique ne s’effondrera pas par elle-même, même si l’économie est déjà bien fragilisée. Ce monde est plus que jamais à bout de souffle. Ses derniers soubresauts n’en sont que plus violents et plus dévastateurs. En Italie, pillages et émeutes se multiplient malgré le confinement et à cause de la pauvreté qu’il renforce. En France, s’organise entre autres une grève des loyers. Des slogans apparaissent sur les murs à 20 heures. Malgré la pandémie, la rage est intacte. Inventons de nouveaux moyens de lutter, et de soutenir les luttes en cours. Et partout, fleurissent les appels à préparer l’après-confinement pour qu’il n’y ait pas, encore une fois, de retour à la normale, pour que l’après ne nous soit pas imposé mais que nous l’imposions par nous-mêmes. Clairement, s’il faut rester confinés maintenant pour prendre collectivement soin de nous, il ne sera que plus qu’urgent de se révolter dès que nous pourrons sortir et reprendre la rue. Nous avons vu passer quelques appels à se réunir devant les hôpitaux le premier samedi où ça sera possible. Préparer maintenant l’après veut dire être prêt à rejoindre toutes les formes de la révolte qui se prépare.

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