Harz-labour n°27 : Tous en grève !

Voici le numéro du journal Harz-labour diffusé à Rennes le 5 décembre. 4 pages à propos des soulèvements en cours aux quatre coins du monde, et des raisons de se révolter ici. Nous reproduisons le texte ouvrant ce numéro, et attirons par ailleurs votre attention sur sur la dernière page, où figure l’article écrit par une amie franco-iranienne à propos de la révolte en Iran et de sa répression.

Nous aussi, nous voulons la chute du régime.

« Je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte. Je ne vous conseille pas la paix, mais la victoire.  » Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Après plus d’un an de manifestation des Gilets jaunes, une partie de la France est en grève, et, parallèlement, le monde s’embrase. La population d’Hong-Kong est en insurrection depuis plusieurs mois contre l’État chinois. Au Moyen-orient, du Liban à l’Iran en passant par l’Irak, les peuples se soulèvent, se soutiennent, et font face à la répression. En Irak, pendant qu’un consulat iranien est incendié en signe de protestation contre l’influence de la République islamique et la répression menée par ses milices dans différents pays, le soulèvement du peuple iranien contre l’ennemi commun est salué.

En Syrie, huit ans de lutte et 500 000 morts dus à la guerre civile déclenchée par la répression du régime ne sont pas venus à bout du soulèvement. De nouvelles manifestations de masse contre Bachar Al-Assad ont lieu dans les zones rebelles mais aussi dans celles reprises par ce qu’il reste de l’État. Sous les bombes du régime et se son allié russe, la population d’Idlib a tenu à saluer les révoltes en Irak, au Liban et en Egypte. En Palestine, des manifestations et des grèves massives ont dénoncé la reconnaissance par les États-unis de l’annexion de larges pans du territoire palestinien par Israël.

Au Soudan comme en Algérie, la chute des dirigeants suite aux révoltes populaires n’a pas entamé la détermination des manifestants. Aucune soi-disant « transition démocratique » assurée par des tenants de l’ancien régime ou des militaires ne saurait masquer que ce sont des régimes entiers qui doivent tomber, et non un seul de leurs représentants.

Au Chili, la révolte tient depuis deux mois, malgré la répression féroce, la vingtaine de morts, les milliers d’arrestations, et les viols de manifestantes par des flics. En réponse, des milliers de femmes se mobilisent et dénoncent les policiers violeurs. En Bolivie, le mouvement d’opposition à la pauvreté et à l’autoritarisme d’Evo Morales a entraîné sa chute, mais la situation semble reprise par l’extrême- droite, qui vient d’y mener un coup d’état. Depuis, la répression et la violence raciste se déchaînent contre les syndicalistes et les autochtones, qui organisent la résistance.

En France, le mouvement des Gilets jaunes a retardé l’annonce des mesures d’austérité de plusieurs mois. La réforme chômage maintenant promulguée et la réforme des retraites annoncée, nous sommes face à nos responsabilités. Nous devons comprendre ces réformes pour ce qu’elles sont, dans leurs dimensions économiques et politiques. La réforme de l’assurance chômage a pour but d’accroître la pression et les contrôles sur les chômeurs, de faciliter les radiations, et d’ainsi faire baisser les dépenses sociales de l’État. Quant à la réforme des retraites, et à la volonté du gouvernement d’instaurer un régime par points, c’est François Fillon, qui, dans un rare moment d’honnêteté, en a le mieux parlé : « La retraite par points, j’y suis favorable, mais il ne faut pas faire croire aux Français que ça va régler le problème des retraites. Le système par points, en réalité, ça permet une chose, qu’aucun homme politique n’avoue : ça permet de baisser chaque année le montant des points, la valeur des points, et donc de diminuer le niveau des pensions. Voilà. »

L’économie étant bien plus un mode de gestion et de gouvernement qu’une science, ces réformes sont hautement politiques. En supprimant les cotisations et en finançant la réforme des allocations chômages par la CSG, le gouvernement redéfinit ce revenu comme une prestation, qu’il choisit d’octroyer ou non, et non plus comme une assurance, dont on peut bénéficier après avoir cotisé. L’État ayant maintenant la main sur le financement de cette caisse anciennement gérée par des syndicalistes et des représentants du patronat, il peut utiliser ces prestations, et la possibilité d’interrompre leur versement aux chômeurs pas suffisamment « méritants », comme outil pour mettre les citoyens au travail. Les pensions de retraite sont elles aussi reprises en main par l’État, grâce à de subtils changement sur les fiches de paye et la suppression des cotisations. Le budget de la sécurité sociale, anciennement co-géré par les syndicats de patrons et d’employés, est maintenant voté par l’Assemblée nationale.

Alors que ces changements pourraient sembler anecdotique, cette évolution dit au contraire beaucoup de ce qu’est le néo-libéralisme : la prise en main par l’État des institutions du travail et de la protection sociale pour les mettre au service du marché du travail. Cette solidarité entre rationalité gouvernementale et logique économique s’établit sous couvert d’ « incitation » à travailler et de « responsabilisation » 1 .

Ces réformes sont autant économiques que politiques dans la mesure où elles sont aussi des manières de gouverner, de diriger les conduites. Contrôler puis forcer un chômeur à travailler quelques heures pour presque rien n’est pas seulement une façon d’exploiter sa force de travail, mais aussi une manière de le priver de l’usage de son temps. Menacer de couper les vivres est aussi une façon de remplacer des questionnements possiblement subversifs par l’angoisse du lendemain, et d’accroître ainsi le pouvoir des gouvernements. Comme l’ont rappelé récemment les étudiants, la précarité tue, mais elle rend aussi plus difficile la révolte.

L’austérité est évidemment une manière de tenter d’éviter la baisse du taux de profit des entreprises, mais elle est aussi une vision du monde, un mode de gouvernement. Ce n’est probablement pas un hasard si l’un des premiers pays européen sur lequel s’est jeté le FMI ces dix dernières années fut la Grèce, qui avait connu peu avant une vague d’émeutes dans tout le pays. Dans les années 1970, nombre de manuels destinés aux managers ne cachaient pas le but des réorganisations du travail. Il s’agissait d’élever les cadences et d’accroître la précarité pour faire augmenter les bénéfices, mais aussi, dans le contexte de l’après 68, pour empêcher de parler, de penser, de se concerter, et de s’organiser 2 . Comme le chantait La Rumeur, le travail est souvent la meilleure des polices.

Fort de ces enseignements, nous devrons cibler l’économie et une certaine idée de la politique. La grève libère du temps et de l’énergie. La lutte permet à des réalités de se rencontrer quand tout les séparait. Quand des potentiels différents se rencontrent, l’événement peut avoir lieu. Pour gagner, il nous faudra allier des manifestations massives et débordantes, la généralisation des grèves, et le blocage des flux de marchandises. Nous ne savons pas encore si le mouvement naissant sera capable de tenir sur la durée, ni s’il s’avérera assez puisant pour renvoyer Macron et les militants de l’économie dans les poubelles de l’histoire, mais une chose est certaine : nous n’aurons que ce que nous saurons prendre.

1. Voir, sur youtube, la vidéo d’Usul, Sale temps pour les chômeurs.

2. Lire à ce sujet le livre très complet de Grégoire Chamayou, La société ingouvernable : une généalogie du libéralisme autoritaire.

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