Question animale et communisme

Contribution à l’élaboration d’une éthique du communisme.

(Texte mis en page disponible en pièce jointe)

« La manière dont l’Occident moderne se représente la nature est la chose la moins partagée. Dans de nombreuses régions de la planète, humains et non-humains ne sont pas conçus comme se développant dans des mondes incommunicables et selon des principes séparés ; l’environnement n’est pas objectivé comme une sphère autonome ; les plantes et les animaux, les rivières et les rochers, les météores et les saisons n’existent pas dans une même niche ontologique définie par son défaut d’humanité. »
Philippe Descola

Les phases d’expansion successives du capitalisme, c’est à dire l’industrialisation de toute forme de production, sa modernisation et sa mondialisation, ont contribué à produire et étendre un mode de vie déterminé à l’échelle du globe. Ce développement continue d’être présenté et perçu comme un progrès pour le bien-être matériel et moral des populations alors qu’il n’a cessé et continue de provoquer des désastres sociaux, politiques, militaires, écologiques. Sous ce régime insensé d’accumulation et de consommation, le monde n’est plus perçu et désigné autrement que comme un réservoir de ressources naturelles et humaines à gérer, exploiter, extraire, valoriser. Une relation instrumentale, chosifiante, s’instaure entre l’homme et son milieu de vie, dans laquelle la plupart des êtres vivants et des biens qui nous entourent se réduisent à des objets de consommation dont la présence est destinée à satisfaire notre jouissance immédiate.

Ce principe de vision anthropocentrique consiste donc à poser l’homme et le reste du monde comme deux réalités séparées que rien ne relie. Il y a l’homme et ce qui lui est extérieur qu’il perçoit comme un univers de choses et d’êtres dépourvus de qualité et de dignité propre. Ce principe de vision s’est trouvé radicalisé par le libéralisme qui a réduit la vie en société et la politique à un ensemble de procédures censées harmoniser le libre jeu des intérêts privés et particuliers de chacun en dehors de toute définition du bien commun, de ce qui est juste, éthique ou non. Il revient dès lors au droit de lier juridiquement et « d’harmoniser » le mouvement de ces petits « moi » égo-centrés en concurrence permanente pour maximiser leur utilité ou intérêt immédiat. Le capitalisme, comme forme de la vie moderne, est la face objective de ce processus anthropocentrique et individualisant. Il désigne selon nous la transformation de tout ce qui compose le monde en marchandises, comme source de valeur, de profit, et leur mobilisation totale dans le processus de production. Le travail devient une activité purement instrumentale dépourvue de sens et de finalité commune. La consommation n’est plus qu’un moment dans ce procès absurde d’accumulation autonome d’argent et de capital. Les supposés « besoins naturels » de l’être humain sont invoqués pour légitimer l’accroissement de la production qui nécessite, dans le même temps, l’extension de ces mêmes besoins qui n’ont donc rien de « naturels ». Ils coïncident plutôt parfaitement avec les besoins du développement sans fin de l’économie.

Libéralisme et capitalisme sont les deux faces subjectives et objectives de la déliaison des hommes entre eux et de ces derniers avec le « milieu naturel ».

En fait, on nous parle de l’économie comme d’une science dont les lois impersonnelles, quasi divines ou naturelles, auraient agi en tout temps et en tout lieu sans que les hommes en aient conscience. On nous la présente de façon innocente comme une manière d’organiser rationnellement la production et les échanges. Mais n’importe quel quidam sait bien que le but de toute entreprise est de faire des profits et, par conséquent, que le but de la science économique n’a jamais été autre chose que de déterminer comment augmenter sans cesse ces profits dont la condition est la croissance et l’expansion sans cesse de la production et de la consommation. L’économie est la politique du capital pour laquelle toute entrave morale, politique, juridique, à la liberté d’acheter et de vendre, de faire du profit et de valoriser les capitaux, est un crime de lèse majesté. Aussi, l’absence de principe d’action et d’orientation dans le monde, l’indifférence, le cynisme, sont les conditions indispensables d’une société marchande pour laquelle tout ce qui existe est amené tôt ou tard à se convertir en argent.

Face à ce processus, poser l’hypothèse que les êtres qui nous entourent ne sont pas naturellement destinés à notre jouissance participe de l’expérimentation d’une autre manière de percevoir et de faire l’expérience du monde.
L’animal est un être sensible à l’égal de l’homme, susceptible de faire l’expérience du plaisir et de la souffrance. Il appartient à une catégorie d’être entièrement réduite soit à un morceau de viande, soit à une sorte d’objet animé (et sciemment sélectionné et produit) dont la présence chaleureuse et consolatrice permet de compenser les effets d’une vie dans laquelle règne les « eaux glacées du calcul égoïste » (Marx). Avec la modernisation et l’industrialisation des sociétés, c’est la perception par le consommateur de l’ensemble du processus de production, de l’élevage à l’abattage en passant par la sélection génétique, qui est devenue abstraite (et déformée par la publicité). C’est ce qui a engendré une perte de l’expérience sensible quant au monde animal et au « milieu naturel » en général : notre existence s’écoule dans un décor, urbanisé, composé de béton, de verre et d’acier, de bureaux et de supermarchés sans cesse remodelé, qu’un flux constant d’informations et de marchandises vient traverser. Le lien avec « la terre », les êtres qui l’habitent et ce qu’elle produit subsiste néanmoins en certains lieux, sous des formes artisanales et localisées de production, à plus petite échelle. Ce sont les traces d’un monde d’où la paysannerie a disparu pour laisser place aux grosses exploitations, au salariat dans la grande industrie et les bureaux dans lesquels on passe notre vie devant des ordinateurs et des machines. On ne peut pas s’étonner qu’un tel environnement provoque une anesthésie générale de la sensibilité comme de tout sens moral et politique de même qu’un profond sentiment d’impuissance ou de folie pour ceux et celle qui ne s’y reconnaissent plus.
Il faut donc interpréter cette perte de l’expérience sensible comme un fragment plus général de la perte de toute forme d’expérience collective du réel qui ne serait pas médiatisée par l’argent ou par l’un des écrans qui peuplent désormais notre quotidien. Ainsi, pour nous, la réduction de l’animal à une marchandise, ou une « usine organique », exploitée sans vergogne dans le processus de production pour en augmenter la productivité et le rendement, participe radicalement de la destruction et de la dégradation de nos conditions de vie et d’existence. En effet, sans faire dans le détail, elle génère une surconsommation d’énergie, d’eau et de matières végétales (alimenter le bétail), une pollution importante (pesticides, rejets de méthane), une souffrance incommensurable (expérimentation-manipulation, reproduction artificielle, séparation vache-veau pour produire du lait, abattage en masse, enfermement, confinement etc.) et une artificialisation croissante (OGM). Ces pratiques d’exploitation constituent aussi un facteur de développement direct ou indirect de nombreuses pathologies : grippe en tout genre, cancer, stérilité, etc. Seulement l’enjeu déterminant n’est pas la dégradation de notre « capital santé » et les moyens d’y remédier, mais bien notre manière d’appréhender le monde, d’en apprécier la beauté, d’y vivre et d’y coexister avec les autres êtres vivants. Il y a une communauté de destin qui est déjà-là entre tous les êtres vivants et sensibles, et notre civilisation s’est clairement bâtie sur le déni de ce réel.

Notre postulat est simple : le capitalisme et l’individualisme libéral ont produit un monde dans lequel l’homme se perçoit comme séparé et indépendant du « milieu naturel » et de l’environnement dont il serait a priori le maître et propriétaire légitime ou, dans le meilleur des cas, le protecteur. C’est cette scission entre règne humain et règne naturel non-humain (animal, végétal, minéral) en deux mondes incommunicables que nous accusons. C’est ce fondement anthropocentrique là qu’il nous faut attaquer et c’est à partir de là qu’il s’agit de repenser nos modes de vie, de penser, d’action, de production et de consommation. Pour nous, le communisme et l’abolition de la domination marchande ne concerne donc pas seulement les hommes, mais ces derniers en tant qu’ils s’inscrivent et participent d’un ensemble bien plus vaste. Si le capitalisme est la liquidation de toute médiation symbolique susceptible de nous relier les uns aux autres avec le reste du « milieu naturel », le communisme est son antidote. Le refus de la transformation totale du vivant en chose, en objet (réification), est un des aspects essentiels de la guerre que nous devons mener contre le capitalisme et les gouvernements.

La conscience de la souffrance animale et de la critique du mode de production capitaliste dans une perspective anti-libérale et anti-utilitariste sont intrinsèques au déploiement du communisme. L’exigence éthique et politique minimale impose l’abolition de certaines formes de domestication telles que celles qui s’incarnent dans l’élevage industriel.

La critique de l’exploitation animale participe à notre sens de la définition du communisme au même titre que d’autres formes d’exploitation et de domination sans pour autant y être confondues. Le refus d’y participer appelle une ascèse, soit l’élaboration d’une réflexion et d’une action déterminée qui contribue à l’intensification croissante des pratiques de résistance au libéralisme et au capitalisme.

Le refus de consommer toute substance issue de l’exploitation des animaux chosifiés, participe pleinement de la praxis révolutionnaire définit comme l’ensemble des moyens et pratiques déployés pour atteindre un but déterminé et qui ne peuvent être pensés séparément l’un de l’autre. Aussi, le but n’est pas seulement contenu dans les moyens, il ne désigne pas une fin précise ni un état final à atteindre. Il est immanent au déploiement de la praxis révolutionnaire entendu comme ce qui participe du mouvement de l’abolition de l’état des choses présent et qui, historiquement, a pris le nom de communisme.

Le procès de séparation de l’existant entre différents règnes, humains et non-humains, considérés comme stock de compétences ou de ressources, et celui de fragmentation de nos vies en différentes sphères inconsistantes les unes par rapport aux autres, contribuent à faire du capitalisme un horizon indépassable. Le communisme, comme expérimentation et aspiration, désigne la fin de la séparation entre l’éthique et la politique, morale privée et affaires publiques, la sortie de l’aliénation et le processus de construction d’un monde habité et habitable en commun.


Nous ne défendons pas la nature,
Nous sommes la nature qui se défend !

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