[6ème jour sur la ZAD] "Me demande pas ce qui les pousse à casser des vitrines..."

Hier soir

La journée de la veille a été bien ensoleillée. Un peu partout sur la zone, des groupes se baladent ce qui semble vider quelque peu les discussions de l’après-midi. La beauté du bocage sous le soleil resplendit pour les personnes qui viennent sur la zone pour la première fois.

Après un énième dîner collectif réussi par la cantine de l’Intergalactique, une « intervention » se met en place dans le bâtiment central de l’Ambazada. Très vite, la salle est pleine à craquer et les baladeurs à traduction simultanée circulent dans l’assemblée.

Voyage à travers des décennies de lutte - épisode 4 - retour sur les mouvements français de 2005 à 2017 - des émeutes de 2005/CPE à la loi travail en passant par les zads

« L’intervention », c’est la transposition française de ce qui avait été déjà proposé lundi soir sur les mouvements autonomes italiens des années 70. Cette fois-ci, la présentation-lecture-théatre-son-image-··· évoque les luttes qui se sont passées dans l’État français depuis 2005.

Les émeutes de l’automne 2005 dans les banlieues françaises : c’est ce point de départ que choisit l’équipe pour lancer son intervention et dérouler le fil d’une Histoire des luttes de la dernière décennie. Sont évoqués pèle mêle les mouvements contre la loi égalité des chances en 2006, contre la réforme des retraites en 2010, contre les réformes lycéennes et universitaires en 2007-2009 ou plus récemment contre les lois « Travaille ! ».

Cette présentation est aussi l’occasion de revenir sur la constitution progressive d’une force autonome capable de porter un langage, des gestes et des perspectives qui lui sont propres. En miroir, c’est aussi la question de sa répression qui surgit dans les interventions.

Dans la forme sont projetés des souvenirs de moments de rue forts en intensité mais aussi la bande-son d’une génération. L’assemblée est joyeuse, réagit vivement lorsque la figure des ennemis apparaît, rigole allègrement lorsque de beaux moments de détournement musicaux sont proposés (avec la boulette de Diam’s qui ravit la foule), revit certaines journées lorsque sont projetées des images de manifestations déter, etc.

Lorsque le clap de fin retentit au bout de 2h, il est possible de voir cette soirée comme une tentative concrète de transmettre une Histoire de notre force, faisant écho aux discussions et envies évoquées durant la semaine. Et déjà se répand comme un murmure sur toutes les lèvres l’envie de voir cette soirée voyager de lieux en lieux, et prendre en consistance avec l’expérience.

Samedi matin, à Bellevue

L’été est définitivement de retour sur la ZAD. Les activités agricoles et non-agricoles continuent dans le bocage. Quelques téméraires se rassemblent à l’heure du petit déjeuner pour se mettre en mouvement.

Une assemblée de cloture de la semaine "reprendre du souffle" est programmée pour 9h à Bellevue. La fatigue est palpable, peu de monde est là à l’heure dite. C’est finalement avec un retard conséquent que démarre ce bilan. La discussion est plurielle, et permet de faire un retour sur ce qui s’est vécu durant la semaine. Un sentiment en ressort, beaucoup d’individu·e·s soulignent l’énergie qui a traversé les différents lieux de rencontre.

Assez vite, des interrogations émergent. Comment renforcer notre force commune ? Comment lui donner des directions, ou favoriser l’articulation entre la multitude en mouvement ? Quelles réponses face à la résignation du temps présent ? Quels actions, lieux, gestes communs ? Comment se lier davantage ? se rendre enviable ? Quels communs ? Quel fonctionnement ? Quelles échéances ? Comment entrainer des personnes avec nous ? Comment transmettre et proposer des apprentissages ?

La tentative de définition de cette nouvelle force autonome à l’oeuvre dans le paysage politique et social français est laborieuse. Et, comme le souligne un intervenant, ça ressemble étrangement à une chanson de Louise Attaque "on n’est pas ...". Essayer de se définir par la positivité est un exercice difficile ...

Toutes ces questions traversent l’assemblée sans qu’il soit possible d’y apporter des réponses concrètes, preuve que de nos discussions communes se détachent de nombreuses inconnues. L’ambiance n’est pas à la déprime mais permet de prendre concience du chemin qui reste à parcourir afin de renforcer les forces qui s’esquissent depuis quelques années. De nos surgissements n’émergent pas encore de nouveaux mondes...

Samedi après-midi : Territoires en lutte, troisième partie

Avant dernier jour de discussions sous le chapiteau, il fait chaud, les places à l’ombre sont chères.

Il est rappelé en premier lieu la grande mobilisation de fin septembre sur la ZAD, le week-end du 29 et 30 septembre : Terres Communes.

Cette troisième partie autour des territoires en lutte ne va pas prendre la forme d’une conclusion mais plutôt d’une ouverture, d’une mise en perspective autour de la question de la lecture, de l’analyse des moments de défaites, des victoires, de la composition, de la recomposition des luttes quand leurs objets se transforment.

Un membre de la communauté de Christiania décrit ce territoire de 40ha et de 1000 personnes. Il raconte le processus de légalisation, de normalisation du quartier de Christiania, squatté depuis 1971, constitués d’anciens bâtiments militaires.
La loi unique de 1979 à propos de Christiania a légalisé tout ce qui s’y faisait. C’était l’âge d’or du quartier.
En 2001, la situation politique a changé au Danemark. Les partis néo-libéraux comme le parti populaire danois est arrivé au pouvoir, ils ont annulé cette loi, ils ont voulu normaliser ce territoire.
La normalisation s’est produite progressivement. Certaines étapes ont été bien faites par le gouvernement, d’autres contre-productives pour lui.
Certains membres de Christiania ont pensé que c’était une victoire partielle. Il y a beaucoup d’aspects techniques dans cette loi.
Avant 2004, tou·te·s ceux et celles qui habitaient le quartier avaient la même adresse. Le gouvernement a fait changer la propriété du territoire du ministère de la défense au ministère des finances.

L’avocat du quartier a pensé pouvoir monter une structure légale qui allait protégé Christinia. Il a persuadé chaque habitant·e de faire enregistrer son habitation dans une fondation communautaire. Sur 650 adultes, 647 ont signé.

Depuis 2011, ils ont acheté un tiers du territoire de christiania avec de l’argent emprunté à l’état. Un autre tiers est loué à l’état. Le derniers tiers appartient à une fondation pour le patrimoine

Quatre choses ont changé avec le processus de légalisation :

- La psychologie de la négociation et de la signature d’un contrat avec quelqu’un est fondamentalement la représentation de ce contre quoi on se bat.

- Le langage de la négociation. C’est une chose qui a été plutôt bien géré dans la communauté, utiliser le langage contre le système.

- La transparence. Les personnes qui participent aux discussions avec les institutions peuvent expliquer ce qui se passe à la communauté.

- La volonté de prendre des risques.

Le camarade rappelle aussi à ce sujet la volonté profonde de l’Etat de faire la chasse à l’illégal en rappelant que cette semaine par exemple, des expert·e·s sont passé·e·s inspecter leur quartier et ont noté une cinquantaine de choses illégales dans la zone, rajoutant ces illégalités comme amende à payer en plus de leur emprunt...

Deux camarades interviennent ensuite pour revenir sur le Wendland et les luttes ayant eu cours sur ce territoire entre 1994 et 2011. Elles évoquent notamment la lutte contre le nucléaire et en particulier la lutte contre les trains de déchets nucléaires CASTOR. Elles reviennent aussi sur les créations de structures s’échappant des rapports marchands et permettant de déployer un imaginaire sur leur territoire.

Des camarades du quartier des lentillères à Dijon évoquent ensuite ce que pourrait être une victoire en rappelant quelques éléments de ce que cela pourrait signifier pour les personnes qui y habitent, en précisant de suite que c’est un point de vue spécifique et pas celui de tout le quartier. Les lentillères sont pour rappel un quartier de 100 habitant·e·s qui lancent une tentative en lancant une occupation des terres et d’habitation. La mairie se retrouve face à une occupation qu’elle ne sait comment gérer. Aujourd’hui, la revendication claire est l’abandon du projet d’éco-quartier. En creux, la volonté du maintien de l’existant.

Pendant que les intervenant·e·s expriment leurs analyses, des chiens s’entremêlent aux humain·e·s dans une sieste collective géante. De nombreux·se·s francophones monolingues se branchent sur le canal espagnol ou anglais pour se laisser bercer par la douce voix des traducteur·ices.

Un camarade italien explique qu’il n’est pas toujours possible de choisir de négocier ou non. Au Val de Suza, quand les flics arrivent à des milliers pour expulser l’occupation de la route, iels n’ont pas le rapport de force et la police les expulsent sans jamais négocier. Les Kurdes à l’inverse, alors qu’iels font la lutte armée avec des forces militaires importantes, sont pourtant bien obligé·e·s de négocier à des moments avec leurs ennemi·e·s quand c’est possible.

Un camarade affirme que lorsque l’État propose de négocier, c’est le résultat de rapports de force. Quand l’État arrive pour imposer la négociation, il est possible de tenter de voir ce qui est gagnable et à quel prix. À l’inverse, il est aussi envisageable de se dire que parler avec l’ennemi est impossible. Et dans ce cas une belle bataille aura été menée. Peut être sera-t-il possible d’en parler à ses petits enfants en racontant comment on a vaillamment perdu contre l’ennemi. Une attitude entière sera peut-être gardée mais la question est de savoir ce qui aura été gagné et perdu juste pour avoir fait une belle bataille.

Lorsque des personnes vont négocier, il y a un risque de perdre une forme de joie. Cette perte est liée à ce que veut dire le fait de se pencher dans des enjeux et des débats techniques. Le risque est de perdre des camarades qui ne trouvent pas désirables le fait de négocier. Pas désirable peut vouloir dire être contre le fait de négocier bien sur mais aussi le fait de ne pas trouver de la joie dans l’acte même de se pencher dans les actes administratifs.

Un camarade qui milite dans un syndicats d’habitant·e·s à Barcelone prend la parole. Négocier ne veut pas dire s’asseoir et discuter avec des ami·e·s mais continuer le rapport de force avec nos ennmies. Quand des choses peuvent être arracher sans négociation, tant mieux mais si il faut passer par là, il faut savoir le faire. Et en vérité, si souvent il n’y a pas d’envie d’aller négocier, c’est parce que notre camp n’a pas appris à négocier. Il faut apprendre à mentir, à manipuler, à user de ruse, à rompre la négociation, à comprendre les stratégies de nos ennemi·e·s et à les utiliser contre elleux. L’enjeu pour nous est de pouvoir gagner que ce soit par des moyen légaux ou illégaux.

Un·e autre encore dit qu’il n’est pas possible de gagner la guerre en un jour mais qu’il est par contre possible de gagner des petites batailles qui nous permettent de nous renforcer.

Les échanges sont polyglottes, l’écoute est présente et comme il est rappelé en italien au cours de cette discussion sur les négociations et les processus de légalisation : « Seule la vérité est révolutionnaire ».

C’est sur ces échanges que se clôt le cycle de discussions des territoires en lutte. Déjà, les fûts de bières sont installés dans les tavernes de l’Ambazada. La salle est quant à elle prête à accueillir une foule de danseur·euses impatient·e·s de fouler pour la première fois cette magnifique terre battue durant le mois d’août. Au programme de ce soir, un bal trad déchaîné et une BOUM endiablée. Les chantiers de la semaine donnent à voir une ZAD qui prend soin de son écosystème et de la communauté de lutte qui a pris pour habitude de s’y retrouver.

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