Appel à continuer

Un procureur qui s’étonne que des retraités ou des personnes hautement diplômées participent aux débordements. Un journaliste qui ne comprend pas que des manifestants « qui ont pourtant des choses à dire » se méfient des médias. Ou encore un professeur de sociologie qui questionne ses étudiants pour savoir « qui sont les radicaux et les casseurs », sans prendre conscience de la nature policière de sa question ni du caractère périmé de ses catégories ... Au fur et à mesure de ces quatre mois, dont l’avenir nous dira s’il s’agissait d’un mouvement social ou du début d’un soulèvement, le fossé n’a fait que s’accroître entre ceux qui vivent la lutte et ceux qui croient pouvoir la décrire.

Pour de nombreuses personnes côtoyées dans la lutte contre la loi travail, il semble dorénavant clair que la vérité n’est pas dans les tribunaux ni dans les journaux, mais qu’elle est à trouver dans l’expérience sensible d’un événement vécu collectivement. Tout aussi évident est le fait que, face aux charges de flics et aux jets de grenades, nous n’avons pu tenir que par la densité des liens et des amitiés dont les dimensions éthiques et politiques discréditent ceux qui n’y voient que la défense d’intérêts catégoriels.

C’est pourquoi, au fur et à mesure des déambulations des cortèges de tête massifs et bariolés, face aux solidarités et la création d’un commun brouillant les identités, les journalistes, sociologues ou agents du renseignement ont rivalisé de perfidie dans l’élaboration de dénominations toutes plus absurdes les unes que les autres, la palme revenant sans doute à la DGSI qui nous informait qu’il y aurait aussi « des émeutiers parmi les casseurs ». S’il serait déraisonnable de s’indigner des élucubrations de ceux qui sont payés pour médire, mentir ou ne rien dire, il convient d’observer que si autant d’énergie a été dépensée pour capturer des identités supposément présentes à l’intérieur d’une forme collective, c’est précisément parce qu’au fur et à mesure du mouvement, les composantes des occupations, manifs sauvages et autre cortèges de tête ont été de plus en plus inassignables.

Alors qu’il semble logique en Occident de considérer que la recherche d’une vérité consiste avant tout à dire la vérité sur ce que l’on est, les pans les plus déterminés comme les plus rejoignables du mouvement sont restés génériques, quelconques, et sans capture identitaire possible, insistant sur ce qui liait les êtres entre eux dans une commune détermination. C’est pourquoi, lorsque nous parlions à des journalistes, nous parlions le plus souvent contre les journalistes, insistant sur ce qui avait lieu, alors que nos interlocuteurs avaient pour seule préoccupation de savoir « qui était là ».

Nous n’oublions pas que ce qui rend possible le fait de gouverner est que les corps adhèrent à leurs qualités supposées, c’est-à-dire que chacun se reconnaisse dans ce qu’il est, dans sa propre différence et donc dans la place qui lui est octroyée. Face à un pouvoir souhaitant que chacun se conforme à une identité particulière (bien plus qu’à une loi commune, contrairement à ce qui est prétendu), les débordements ont consisté à agréger des réalités que les assignations visaient à maintenir séparées. Qu’il s’agisse de membres de la CGT défilant dans le cortège de tête plutôt que derrière le camion de leur syndicat, de syndicalistes préférant suivre le départ en manif sauvage plutôt que de rester sur une place à écouter les discours, de quelques professeurs d’université arrêtant de séparer les actes et les discours, ou d’étudiants renonçant aux révisions pour aller bloquer des voies avec les routiers en grève, les dépassements des identités ont été nombreux.

Corollaire de son caractère inassignable, la force du cortège de tête fut bien sûr sa solidarité, à tel point que les injonctions à « se désolidariser des casseurs pour mieux les identifier », comme les accusations de « complicité de la part de certains syndicalistes » sont devenues récurrentes. Les gouvernants semblent angoissés à l’idée que lorsque des manifestants taguent, que d’autres font reculer la police, soignent les blessés, tiennent des banderoles, cassent, applaudissent ou chantent, il ne s’agit pas de clivages entre différentes formes de lutte, ni d’une division du travail, mais de différentes manières d’être présents dans une lutte commune. S’il y a un clivage à trouver au sein du mouvement, il n’est donc pas dans les pratiques, ni entre les syndiqués et les non syndiqués, pas plus qu’entre ceux qui se masquent et ceux qui restent à visages découverts, mais entre ceux qui vivent et assument pleinement la lutte et ceux prêts à se dissocier dès qu’injonction leur en est faite : entre d’une part, un conseiller municipal ou une porte parole de la CNE affirmant face à des journalistes de BFM TV qu’ils ne se désolidariseront d’aucun manifestant et se borneront à condamner la violence de la police, et, d’autre part, quelques manifestants près à balancer des noms de « casseurs » pour se faire mousser sur facebook ou sortir d’une garde à vue sans être objets de poursuites.

Si l’on saisit toujours le monde par des intermédiaires, et si ce qu’on dit d’un événement est toujours un rapport de force entre différents intermédiaires, la solidarité des cortèges et les subjectivités créées dans la lutte réussissent parfois à mettre en échec la représentation. A priori, puisque la représentation colle au réel et aux événements, elle semble peu à même de saisir l’expérience subjective de la solidarité. Pourtant, si nous sommes si nombreux, parmi les manifestants, à regarder les vidéos de Taranis News tournées dans des manifestations où nous n’étions pas, c’est bien parce que nous devinons, et parfois éprouvons, la solidarité et le sentiment de force traversant les corps anonymes que la caméra nous donne à voir. Alors qu’une personne se tenant à distance de la lutte ne verrait que les vitres brisées, la peinture sur les murs et la foule au milieu des gaz lacrymogènes, nous observons la solidarité et la manière dont les gens se tiennent ensemble, jusqu’à ce que nous soyons rassurés quand la caméra montre une arrestation évitée, pour finalement nous esclaffer lorsqu’un flic trébuche et qu’un camarade peut s’enfuir.

S’il n’y avait pas eu de solidarités, d’amitiés, de force commune, la masse des manifestants n’aurait rien été de plus que la mise en commun des solitudes contemporaines, une foule plutôt qu’un cortège. Le tropisme du pouvoir pour les fan zones, les nasses, les contrôles avant les manifestations ou les rassemblements statiques et encadrés montre qu’il n’accepte les collectifs que comme des foules à gérer, de préférence après y avoir répandu la crainte et brisé les solidarités. Plus sophistiquées, les opération de communication ont aussi pour but de briser les solidarités, après avoir pris soin de créer, entre l’événement et son expérience sensible, une vérité qui soit conforme aux intérêts des gouvernants. Ce n’est donc pas un hasard si, au soir du 14 juin, le tapage médiatique autour de l’hôpital Necker, dont le seul but était de produire de la désolidarisation, ainsi que les débats facebook à mille lieues de ce que nous avions ressenti et expérimenté dans la rue, nous ont fait nous sentir impuissants. A l’inverse, à d’autres moments, lorsque le mouvement a su imposer sa temporalité et que nous avions pris des lieux pour nous retrouver, débattre et vivre ensemble, la vérité n’était plus celle des opérations de communication, des flux d’information, mais celle du mouvement réel qui avait réenchanté l’université ou le centre ville de Rennes. C’est donc cette force collective, cette constitution d’un camp, qu’il s’agira de faire perdurer dans les mois qui viennent. Nous l’appelons forme-de-vie.

Nous savons que la vie n’est l’enjeu de la gouvernementalité que pour être divisée (entre vie végétative et vie sensible, vie professionnelle et vie sociale, vie militante et ... vie des institutions), gérée, contrôlée et emprisonnée. A l’opposé de cette vision, nous avons politisé nos amitiés, mis de l’éthique dans nos actes politiques et créé des agencements où chacun se sentait, au contact de l’événement et près de ses camarades, affecté par une attraction, un goût qu’il n’avait peut-être jamais éprouvé. N’en déplaise à ceux qui nous interviewent, nos formes-de-vie ne se rapportent donc pas à ce que nous sommes, mais à comment nous sommes ce que nous sommes. C’est à dire, pour le cas présent, à comment nous pouvons dépasser les conditions sociales où nous nous trouvons vivre, comment mettre à leur place des désaccords qui ne doivent pas nous séparer, et comment la lutte peut, dès à présent, changer le réel.

Conscient de la création de cette force, et prenant à sa juste mesure le fait que de nombreuses personnes ont suffisamment de respect pour elles même pour ne rien pardonner à la police et au gouvernement, le PS a annoncé que son université d’été, qui devait se tenir à Nantes à la fin du mois d’août, était annulée. Son remplacement par diverses réunions dans différentes villes de l’hexagone nous semble un excellent prétexte pour organiser un championnat national de sabotage de la rentrée du PS, ainsi qu’une superbe occasion de commencer la campagne présidentielle en fanfare.

Tout en étant nécessaires, les manifestations épisodiques comme les émeutes éphémères ne sont pas suffisantes. Il nous faudra continuer à discuter, partager et nous rendre accessibles à tous ceux près à rejoindre la lutte. Le fait que la rentrée universitaire à Rennes 2 commencera par une Semaine de lutte et non par les habituelles campagnes de recrutement des organisations politiques et syndicales est un excellent signal. De plus, pour que le tissu d’amitiés politiques déjà présent se renforce et s’étende, la lutte contre le monde qui a engendré la loi travail doit être articulée à la défense d’une autre manière de vivre, ici et maintenant. Ce qu’il se passe à Notre-Dames-des-Landes depuis 2012 doit nous inspirer. En effet, la résistance à Notre-Dame-des-Landes n’a jamais faibli car elle a su partir d’un « Non » à l’aéroport pour que la ZAD devienne une terre où se développent d’autres manières de vivre. Les moments vécus entre nouveaux occupants et anciens habitants à construire des cabanes, cultiver des terres, partager des savoirs faire et à discuter ardemment en assemblée ou autour d’un verre ont rendu possible de s’organiser sans les formes partout désavouées de la politique classique, ni les contraintes de l’économie. Et, à observer comment l’occupation de la Maison du peuple a pu en l’espace de quelques jours changer l’ambiance dans le centre ville de Rennes, il n’y a aucune raison de considérer que ce qui est possible à Notre-Dames-des-Landes ne serait pas possible ailleurs. C’est bien sûr cela que le pouvoir veut abattre en menaçant d’expulser la ZAD, et c’est aussi cela qu’il nous faudra défendre ensemble.

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