Cycle "Politique des femmes"

Penser la différence, tisser les fils d’une politique des femmes - cycle de discussions à la maison de la grève du 12 au 14 septembre.

Programme et texte d’invitation :

Programme :

Jeudi 12, 18h à la maison de la grève, 37 rue Legraverend :
Soirée en récits et images des mouvements de femmes qui ont animé les années 70
en France.

Vendredi 13, 18h à la maison de la grève, 37 rue Legraverend :
Nous accueillerons Isabelle Stengers pour aborder la question du déterminisme à travers la pensée de Donna Haraway.

Samedi 14, 10h à la salle Bourg L’Evêque, 16 rue Papu :
Nous échangerons avec Anne-Emmanuelle Berger autour des notions de visibilité, identités et pouvoir.

Samedi 14, 14h30 à la salle Bourg L’Evêque, 16 rue Papu :
Elise Gonthier-Gignac interviendra autour du féminisme italien de la différence et certaines pensées décoloniales.

Invitation

Nous sommes les enfants de l’égalité, nous sommes les enfants de 68, nos parents nous ont dit (pour les plus malins) tu peux faire comme… comme qui ? Les garçons. Les femmes peuvent autant. Nous avons profité de cette affirmation, nous n’avons pas eu la vie de nos grands-mères et ce n’est pas un détail.

Nous, cette génération instruite par une République Française récemment convertie à l’égalité homme-femme, avons grandi avec ce grand principe là, celui de l’égalité ; ce grand principe qui veut que le fin du fin serait donc d’avoir la possibilité de faire comme les hommes. Et pourtant quelque chose bloque. Certaines pourront y voir un problème de politique institutionnelle : l’État n’aurait pas encore fait tout son job pour arriver à cette égalité formelle. Pour notre part, nous avons l’intuition qu’il s’agit d’autre chose, dont il n’est que trop peu question.

Quelque chose bloque, quelque chose empêche. Si nous devions décrire en trois mots la condition féminine, nous dirions : manque de confiance en soi. Qu’est-ce qui rend nos assises si peu solides ? Et si le fond du problème n’était pas justement de devoir « faire comme… » ? On en arrive à survaloriser ce qui est généralement attribué aux hommes. On en arrive à s’interdire des désirs, des façons d’être, des types de relations qui soient différents - différents du modèle masculin.

Nous sommes des femmes de la Maison de la Grève. Ce lieu, mixte, est un moyen parmi d’autres pour tenir ensemble le « vivre et lutter », héritage des années 70 et particulièrement des luttes des femmes. L’organisation matérielle au quotidien s’y mélange avec l’intervention dans les luttes. Depuis cet ancrage aux antipodes du jeu de la politique classique, il se développe une pensée politique et un agir qui entendent répondre à l’hostilité de notre époque. Cette pensée a trouvé des
points de force dans le refus de partir des identités (femme, chômeur, homo, etc.), privilégiant l’indistinct comme basede rencontre pour tisser des relations en lutte. Cette volonté de ne jamais se satisfaire des catégories, de toujours vouloir
dépasser les frontières en ne se laissant pas assigner, nous en avons profité : pour chacune à notre manière, cela nous a permis des dépassements et a été source de puissance. Mais le fait de s’empêcher de partir, tout simplement, du fait d’être
femme constitue un point aveugle de notre manière d’appréhender le politique. Aujourd’hui, nous voulons questionner cet impensé, qui sonne trop comme une façon de mettre des choses encombrantes sous le tapis. De là part l’envie de mettre en travail cette condition féminine à l’intérieur même de notre histoire politique, avec l’intuition d’y trouver des points de force et de liberté.

« Il faut se trouver à l’origine de sa propre liberté pour en avoir une possession sûre [...]. Sexualiser l’ensemble des rapports sociaux jusqu’à leur fondement a pour objectif de porter les femmes jusqu’à l’origine de leur liberté, avant les bouts de papier qui s’appellent lois ou constitutions, avant le mode sur lequel s’organise la production matérielle ou la recherche scientifique qui maintenant me donne une bouteille de lait, puis une pilule, puis je ne sais quoi, avant les conventions sociales qui commandent aux hommes de respecter l’autre sexe ».
Librairie des Femmes de Milan, Ne crois pas avoir de droit, 1987.

Il faut dire que cette envie n’est pas arrivée par hasard. Il y a deux ans maintenant nous accueillions à la Maison de la Grève les amies traductrices de Ne crois pas avoir de droit, ouvrage italien paru dans les années 80 et écrit par le collectif de
La Librairie des Femmes de Milan. Ce livre, parce qu’il prend sa source dans l’expérience de vingt ans de politiques des femmes, de tentatives pour des femmes de se constituer en propre, d’aller puiser dans autre chose que le référentiel masculin pour se rapporter les unes aux autres et pour appréhender la politique ou la révolution, nous a inspirées.
Ce livre venait aussi nous parler de notre misogynie intégrée, du peu de foi que nous avons en nos consoeurs et surtout du peu de foi que nous avons en nous-mêmes. On pourrait dire aussi que ce qui nous réunit pour ce cycle est un attachement
à laisser apparaître les affects qui nous traversent dans notre façon d’aborder la théorie ou l’offensive. Pour les Femmes de Milan, le « féminisme de la différence » est ce qui doit permettre l’établissement de liens entre les
femmes et entre les femmes et le monde, sans besoin du recours à la médiation, pratique ou symbolique, des hommes. Cette politique est avant tout une pratique. Son principe premier est de toujours partir de l’expérience vécue.
Concrètement, elle s’élabore et se confronte, en non-mixité, dans des groupes de parole (qu’elles nomment groupes « d’autoconscience »). Cela implique immédiatement de considérer que la différence opère aussi entre les femmes et
invalide toute tentative de faire de la politique des femmes un tout homogène.

«  En ce qui nous concerne, nous ne partons pas d’un cadre général, mais de contradictions vécues à la première personne (comme le blocage de la parole en lieux mixtes, l’attraction-répulsion pour le pouvoir, l’indifférence de la société face à des sentiments ressentis personnellement comme très importants, etc.), que nous mettons au centre du travail politique. Aussi arrive-t-il que des éléments que la représentation dominante du monde reléguait aux marges, retrouvent un rôle central, qui correspond au fait qu’ils se trouvaient déjà au centre de la vie telle qu’elle est vécue. Beaucoup d’entre nous s’y sont reconnues, et cela a donné lieu à ce que l’on appelle le mouvementdes femmes.  »
Lia Cigarini et Luisa Muraro, de la Librairie des Femmes de Milan,
Politique et pratique, 1992.

C’est, pour résumer, une politique qui part du principe que le combat contre la domination passe non pas par l’abolition de la différence, mais au contraire par l’expression même de cette différence. Ce qui nous parle dans ce féminisme, c’est de pouvoir faire quelque chose du fait d’être femme sans que cela implique de coller à une identité ou à une essence. C’est un devenir, une promesse : on ne sait pas ce que peut une femme libérée du rapport binaire et surdéterminant d’avec les hommes.
Il n’y a donc pas pour nous d’essence féminine. Il n’y a pas non plus de déterminisme social ou culturel qui assignerait strictement leur place aux femmes sans marge de manœuvre possible. Sur un plan politique, on part du principe qu’il n’y a pas de raison de considérer différemment ce qui relève de la biologie et ce qui relève de l’éducation dans la construction de la condition féminine. Il nous semble que sortir du débat biaisé entre essentialisme et constructivisme permet de remettre du jeu dans les identités en leur donnant plus d’une dimension (sans pour autant nier l’importance de la biologie ou de l’éducation, bien au contraire).
Par exemple, si nous sommes convaincues qu’une politique des femmes laisse la part belle aux affects qui nous traversent, cela ne veut pas dire que les femmes seraient forcément, par nature ou par construction, plus sensibles. Cela est plutôt
lié au fait que cette part sensible se trouve niée dans le modèle classique (ou neutre, en fait masculin), et que c’est justement tout l’intérêt de la mise en travail de la différence que de permettre de la réintroduire.

Pour aborder cette question du déterminisme (qu’il soit « culturel » ou « naturel »), nous accueillerons la philosophe Isabelle Stengers qui interviendra à propos de la pensée de Donna Haraway, vendredi 13 septembre.

« Le féminisme des années 70 se base sur l’intuition que les femmes ne manquent pas de prothèses pour ressembler aux hommes, mais manquent de mots pour s’exprimer à partir d’elle-mêmes ».
Ida Dominjanni, The Contact World, 1998.

Mais si tout est affaire de devenir, ce devenir ne se conjugue pas seulement au futur : la politique des femmes a une histoire. Les luttes féministes des années 70 sont notamment passées par là et y ont largement contribué. En France, dans
le sillage de Mai 68, les femmes commencent à se mettre en mouvement, mais pas n’importe lequel : elles cherchent leur propre mouvement ou plutôt leurs propres mouvements. Et pour cela, il faut réussir à prendre la parole et c’est par là
que ça commence : prendre la parole, mais d’abord sans les hommes, entre femmes, en non-mixité. Le mouvement de libération des femmes, dit MLF, est en train de naître.

La soirée du jeudi 12 septembre permettra de mettre la focale, par des récits et des images, sur certains de ces mouvements qui ont animé les années 70 françaises et au-delà.

« On ne sait pas ce qu’on veut faire, on sait que jusqu’ici nous n’avons rien fait qui vienne profondément de nous.  »
Claude Hennequin, à propos de ce qui a motivé pour elle la création du MLF, dans une émission télévisée en 1971.

Plus que des « conquêtes » sur le plan juridique et sociétal, nous nous sentons héritières des luttes féministes en cela qu’elles ont chacune à leur manière ouvert la possibilité d’une politique des femmes.
Ainsi nous reconnaissons dans la pensée queer des points de forces dans le rejet des binarismes, la volonté d’une politique en acte, non hégémonique. De nombreuses penseuses, telles Judith Butler et Joan Scott, s’appuient sur la crise du sujet
occidental pour réintroduire du trouble dans le genre. Le féminisme est constitué de très nombreuses voix, souvent dissonantes mais toujours incarnées. Il nous semble alors vain d’opposer le féminisme de la différence version italienne ou french theory des années 70 aux plus récentes théories queers américaines. Dans nos recherches, nous tentons de ne pas séparer ce qui serait de l’ordre de questionnement philosophique, psychanalytique, anthropologique ou militant.

Samedi 14 septembre à 10h, nous échangerons avec Anne-Emmanuelle Berger, professeure de littérature et autrice du livre Le grand théâtre du genre, à propos des imbrications des pensées féministes françaises et américaines et sur les filiations inattendues du concept de différence sexuelle, de Freud à Hélène Cixous, de Gayle Rubin à Judith Butler. Elle abordera également les notions d’identités, de visibilité et de pouvoir.

« Ainsi, la « différence sexuelle » pour Derrida ne renvoie-t-elle pas à des identités séparées et stables, fussent-elles « jouées », « produites » ou « construites ». Or, la production d’identités stables et séparées est une condition sine qua non à l’établissement et au maintien de hiérarchies. […] Mais alors, pourquoi tenir à l’idiome de différence sexuelle ? »
Anne-Emmanuelle Berger, Le grand théâtre du genre, 2013.

L’irruption des femmes sur la scène politique ne l’a pas laissé indemne. La politique des femmes, comme politique de la différence, a contribué à refonder la compréhension des antagonismes structurels. On pourrait dire qu’elle est une manière de destituer un modèle qui se prétend comme neutre pour mieux assurer son hégémonie. La reconnaissance d’un conflit avec un certain ordre masculin n’exclut pas que nos camarades hommes ont leur part à prendre dans cette destitution, d’où le fait que le cycle que nous organisons leur est ouvert même si nous l’avons préparé en non-mixité.
D’autre part cette reconnaissance d’un conflit tranche fondamentalement avec la promotion de la « diversité » à la sauce libérale, qui s’accommode fort bien des « différences » tant qu’elles ne remettent pas en cause le rapport hégémonique économiciste. Au contraire, nous voyons dans la pensée et la pratique de la différence une proposition faite par le mouvement des femmes à toute lutte contre un ordre dominant et c’est aussi ce qui nous anime dans la volonté de les mettre en partage lors de ces trois jours de discussion.

Samedi 14 septembre à 14h, Elise Gontier-Gignac interviendra sur la rupture avec le paradigme de la reconnaissance opérée par le féminisme italien de la différence sexuelle et certaines pensées dé coloniales. Nous échangerons autour de ce que l’élaboration d’une "politique de la différence" pourrait bousculer dans nos pratiques politiques, sur le plan des rapports de genre et au-delà.

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