De la justice en milieu militant

« Je trouve les mecs lents à s’emparer de sujets qui les concernent directement et qui pourraient les concerner exclusivement, comme le viol. Comme quand il y a Nuit debout et qu’on commence à entendre que beaucoup de jeunes filles qui restent la nuit se plaignent de mains au cul (...), ça me surprend que le lendemain les mecs n’éprouvent pas le besoin de se rassembler immédiatement pour dire : qu’est ce qu’on fait ? (...) Je trouve les mecs extrêmement lents à s’emparer de la question de la masculinité (...). A chaque fois qu’un mec viole, ça les concerne tous, au sens où c’est leur virilité qui s’assoit là-dessus. Quand ils se trimbalent en ville en maîtres du monde, c’est sur le travail des violeurs qu’il s’appuient. » Virginie Despentes

Au cours des différents mouvements sociaux, certains d’entre nous ont eu affaire à l’institution judiciaire, ont été condamnés après avoir manifesté, à tel point que beaucoup de manifestants en viennent à penser « répression » et « prison » à chaque fois qu’ils entendent le mot « justice ». Car la justice n’est évidemment pas neutre, elle est la forme rigide et pleine d’exceptions trouvée pour réguler la vie en société et maintenir l’ordre en place. En outre, l’exercice de la justice dans les tribunaux nous dépossède le plus souvent de notre capacité à régler nos conflits ou à penser ce que pourraient être des formes justes de sanction des comportements inacceptables et de réforme de leurs auteurs.

Pourtant, la libération progressive de la parole à propos des violences masculines (dont les récentes affaires médiatiques ne sont que la partie émergée de l’iceberg), y compris au sein des sphères militantes rennaises, démontre s’il le fallait l’importance de réfléchir aux formes de sanctions, de réparations et de changements des comportements.

Récemment, comme dans de nombreux autres milieux, des faits de harcèlement et d’agressions sexuelles commis par des militants ont dû être traités par différentes organisations politiques ou syndicales. Parfois, l’agresseur a refusé de se remettre en cause, de reconnaître les faits, l’un d’entre eux allant même jusqu’à tenter de créer une solidarité masculine en diffamant les femmes agressées ou harcelées. L’exclusion est alors apparue comme la seule solution, ne serait-ce que pour éviter que des femmes ne se retrouvent exclues de fait des organisations et lieux fréquentés par leur agresseur. Si cette décision est courageuse et légitime, il faut aussi convenir que ne pas réussir à faire prendre conscience à un homme du caractère problématique de ses actes est un échec dont nous devons toutes et tous prendre conscience. En outre, qu’un homme refuse de se remettre en cause et de changer de comportement après de tels agissements n’est pas rassurant, même si le risque de réitération se situe maintenant en dehors de l’université et des lieux de sociabilité militante ...

Dans d’autres cas, il arrive que les faits soient reconnus par leur auteur, qu’il accepte de présenter des excuses, d’être suspendu de son organisation et de se tenir éloigné de la femme ne souhaitant plus le croiser (en ne fréquentant plus certains lieux ou en changeant de ville). Se posent alors les questions des formes de la reconaissance de l’acte, de la réparation, de la sanction, de sa durée, et des dispositifs pouvant permettre à l’auteur de l’agression de s’interroger sur ses actes et de ne pas les reproduire (discussions avec des militants et des militantes, avec ses propres amis comme avec des proches de la personne agressée, ateliers et groupes de parole sur le consentement, etc).

Informer, éduquer, faire reconnaître les violences masculines et leur ampleur est une préoccupation féministe de longue date. Parfois, s’y ajoute la volonté de dénoncer nommément et publiquement l’auteur du harcèlement, de l’agression sexuelle ou du viol, de rendre la honte plus honteuse en la livrant à la publicité. Cette réaction semble avoir pour but de stigmatiser un comportement inacceptable, de faire un exemple et de dissuader.

Si cette politique et les buts qu’elle poursuit sont légitimes, il convient d’observer qu’elle implique des responsabilités, et notamment celle de faire face à un éventuel emballement. Nous avons ainsi pu voir, récemment à Rennes, le traitement d’un acte d’agression sexuelle (dénoncé par la femme qui l’a subie et reconnu par son auteur), une fois rendu public, livré à la concurence entre organisations militantes, les membres de l’une d’entre elles décrétant un banissement sans limite dans le temps ni dans l’espace de l’auteur de l’agression. Cette décision fut malheureusement prise en dehors des tentatives de prise en charge collective du cas, et sans contact avec la personne qui a subi l’agression.

En outre, s’il doit y avoir une présomption de véracité vis-a-vis des récits des femmes dénonçant les violences sexuelles qu’elles ont subies, leur parole ne doit pas être mise en conccurence avec la prolifération de rumeurs. Pour mentionner un cas précis, il n’est par exemple pas acceptable que des actes d’agressions sexuelles rapportés par les personnes qui les ont subis soient rebaptisés « plusieurs viols » sans qu’aucune femme ne dise avoir été violée par cet homme. Dans un autre cas, nous avons été consternés d’entendre plusieurs fois le récit des même faits de domination masculine, commis le même jour, dans le même cadre, attribués à … deux hommes différents.

La prolifération de ces rumeurs semble avoir pour effet de réduire l’ampleur de la domination masculine et des faits de violences sexuelles à quelques personnes identifiées. Pour une partie de ceux qui tiennent ces discours, le simple fait de rejeter quatre militants coupables d’agressions et de les considérer comme des prédateurs permettrait d’affirmer que leurs actes n’ont rien à voir avec de nombreux comportements masculins.

Pourtant, en plus de déposséder les victimes d’agressions de leurs récits et de les éloigner des réflexions sur la réponse à y donner, la création de la figure du monstre n’aide pas à la reconnaissance des faits, et empêche une remise en cause plus large de la domination masculine. C’est ce qui était expliqué récemment par la militante féministe Moana Genevey : « Nous aimons à répéter que les violeurs sont des monstres. Que ces gens sont différents, inhumains. C’est rassurant de se dire que seule une créature épouvantable pourrait faire une chose pareille, et que l’on n’a absolument rien en commun avec un homme qui harcèle, qui agresse ou qui viole. Mais en nous distanciant, nous nous déresponsabilisons. Et nous entretenons le mythe que seul quelqu’un de “dérangé” ou de marginal serait capable de commettre un viol ou une agression sexuelle. Les violeurs ne sont pas des êtres maléfiques et étranges, ni des loups solitaires détachés de la société. (…) Ce qui est monstrueux, c’est que je ne connais pas une seule femme qui n’a jamais été touchée, agrippée, caressée, ou embrassée sans son consentement. C’est la place du viol dans notre société qui est monstrueuse. Alors pour nous regarder en face, arrêtons de traiter les violeurs de monstres. »

Si nous refusons de traiter les violeurs ou les agresseurs de monstres, c’est à la fois pour ne pas minimiser leur nombre, mais aussi parce que nous assumons vouloir laisser une place à la reconaissance des faits, au remords, à la réflexion et au changement de comportement. En outre, nous nous alarmons de voir que les quelques garde-fous imposés à l’institution judiciaire n’existent pas au sein de milieux militants se croyant plus avancés. Si nous combattons l’institution judiciaire, nous sommes obligés d’admettre que nous aimerions voir l’ensemble des militants prêts à reconnaître le droit d’un agresseur qui reconnaît les faits à être entendu, puis à être informé de la nature et de la durée de sa sanction. Si nous n’oublions pas que derrières les discours « progressistes », la justice dans les démocraties libérales est au service de l’ordre social capitaliste, patriarcal et raciste, nous observons que la doctrine officielle des institutions en matière répressive n’est pas la vengeance et le souhait d’infliger le maximum de souffrances et d’humiliations aux condamnés, mais, en théorie, de mettre hors d’état de nuire l’agresseur en l’isolant temporairement, le temps de considérer qu’il a suffisamment évolué. S’il est évident que ces principes brandis hypocritement sont quotidiennement démentis en pratique par les institutions judiciaire et carcérale réellement existantes, nous ne pouvons nier qu’il existe dans ces discours une réflexion qui nous semble plus avancée que l’arbitraire absolu, celui qu’on qualifierait habituellement de justice expéditive.

Nous ne nous faisons aucune illusion sur une « justice de gauche » ; pour autant, nous ne pouvons que nous étonner de voir tant de militants « en lutte contre la justice bourgeoise » adopter des postures qui ressemblent fortement à une conception réactionnaire du droit. Nous avons bien sûr conscience qu’aucun groupe militant ne dispose aujourd’hui de la force et des moyens pour protéger toutes les victimes potentielles, ni d’éduquer tous les agresseurs potentiels, et encore moins de mettre en place des réparations satisfaisantes pour les personnes qui ont été agressées. Même si aucun problème quel qu’il soit ne sera jamais réglé de manière satisfaisante tant qu’existeront les rapports capitalistes et patriarcaux, il est cependant essentiel d’essayer d’agir en conciliant du mieux qu’on peut notre idéal en la matière et ce que nous pouvons réellement mettre en œuvre.

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