De la théorie à la pratique, la grève féministe n’est pas automatique

Féminismes - Genres - Sexualités

Ces dernières années, la force du mouvement féministe a permis de faire de nouveau émerger la question de l’oppression des femmes comme lutte politique incontournable, s’articulant autour d’un agenda propre et s’organisant de manière autonome vis-à-vis du mouvement ouvrier. En ce sens, la question de l’exploitation peut sembler aujourd’hui secondaire dans le mouvement féministe, qui la reléguerait au champ d’intervention appartenant strictement à la lutte anticapitaliste. Pour autant, la question des imbrications entre patriarcat et capitalisme mérite de se poser au sein du mouvement féministe. En effet, l’aspect très théorique de cette question ne doit pas faire oublier l’implication concrète de sa réponse dans les luttes et des choix stratégiques qui s’offrent à nous.

Débats historiques dans le mouvement : les féministes matérialistes et les féministes marxistes

La question de l’articulation patriarcat/capitalisme a été une question centrale du féminisme dans les années 1970. Deux théories sont entrées en discussion et se sont complétées : d’un côté le féminisme marxiste avec en tête de file Silvia Federici et de l’autre le féminisme matérialiste avec Christine Delphy.

Deux questions principales ont structuré leurs débats. Premièrement, patriarcat et capitalisme sont-ils deux systèmes séparés ? Sont-ils interdépendants ? Deuxièmement, quelle est la place du travail domestique ? S’agit-il d’un travail productif ? Productif, entendu ici au sens marxiste, c’est-à-dire un travail créateur de sur-valeur, donc vecteur de plus-value pour le capitalisme.

Les féministes matérialistes – ou féministes radicales – vont proposer une approche, certes inspirée des théories marxistes, mais affirmant une autonomie du système d’oppression de la catégorie femme par rapport au capitalisme. Elles vont nommer ce système « patriarcat ». La volonté de ces féministes est de tenter de remonter à la racine – d’où le qualificatif « radicales » – de l’oppression historique des femmes. Pour ce faire, elles vont rompre avec la vision des féministes marxistes en affirmant que le patriarcat n’est pas un rapport contenu dans le capitalisme mais qu’il est bien un système autonome.

Pour les féministes marxistes, l’exploitation capitaliste est à l’origine de l’oppression des femmes. En ce sens, elles ne distinguent pas deux systèmes autonomes : le système qui est à combattre pour mettre fin à l’exploitation des femmes est le capitalisme dans son ensemble, et notamment la division genrée du travail qu’il a instaurée. La fin de l’oppression des femmes se produira après l’abolition du capitalisme car la fin de la société capitaliste et de sa division en classes conduira à la disparition de la famille conjugale grâce à la mise en place de la propriété collective.

Au-delà de ces désaccords, les féministes matérialistes et marxistes vont contribuer à un approfondissement théorique majeur : l’analyse de l’exploitation du travail et du corps des femmes dans le mode de production domestique. Cet apport fondamental va modifier durablement la compréhension de ce que vivent les femmes dans la société capitaliste et donner de nouvelles armes au mouvement féministe.

La question du travail reproductif

La théorie de la reproduction sociale montre que si les femmes et les minorités de genre 1 sont dominé·es, ce n’est pas dû à un simple biais idéologique qui aurait perduré. L’oppression a une base matérielle : l’assignation des femmes et des minorités de genre dans le cadre d’une division genrée du travail, à un type de travail spécifique, qu’on appelle le travail reproductif. Cette oppression n’est pas accessoire au capitalisme, elle lui est essentielle.

Ce travail consiste à produire et à reproduire la vie, c’est-à-dire de produire et de reproduire la force de travail, à savoir – dans le cadre de l’économie capitaliste – les travailleurs et les travailleuses.

La division sociale du travail pousse à l’extrême la séparation de la sphère productive (travail salarié effectué au sein du marché) et de la sphère reproductive (travail domestique, effectué en dehors du marché) pour que le capitalisme puisse se ­développer et perdurer.

Ce travail reproductif se traduit concrètement par des tâches quotidiennes, comme faire à manger, laver le linge, nettoyer la maison, des tâches qui permettent aux travailleur·euses d’être disponibles et productif·ves. Le travail reproductif se traduit également par la reproduction de la force de travail dans le temps, c’est-à-dire par la production des enfants et leur éducation.

Pour Silvia Federici, le foyer est le lieu du travail reproductif. Aurore Koechlin, féministe marxiste, explique quant à elle que ce travail reproductif ne s’effectue pas qu’au sein des foyers : on le retrouve dans les services publics de la santé, de l’éducation, etc., autrement dit tous les métiers dits du care. Cette partie collective du travail reproductif est très largement assurée par les femmes et les minorités de genres, majoritairement de classe populaire et racisées, avec une rémunération et une ­reconnaissance sociale très faibles.

Le travail reproductif est donc nécessaire au capitalisme pour pouvoir engranger des profits : il permet de produire la force de travail qui est la seule marchandise qui produit de la plus-value, soit du profit. Le travail est donc central pour penser les rapports sociaux genrés et de race car c’est autour du travail en tant que base matérielle que se nouent les rapports de domination, contrairement à ce que laissent penser les féministes libérales. Dans l’histoire, les capitalistes ont déterminé les modalités d’exploitation des femmes y compris lorsqu’il s’agit du travail productif : elles sont ainsi une variable d’ajustement du capitalisme.

Bien évidemment, l’approche par le travail productif et reproductif n’est pas la seule manière de penser l’oppression des femmes et minorités de genre et la façon de la combattre. Pour autant, il nous semblait important de développer ces arguments car penser l’articulation entre patriarcat et capitalisme offre des perspectives stratégiques à moyen terme pour le mouvement féministe, notamment celle de la grève, outil historique du mouvement ouvrier.

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