Harz-Labour n°32 -
Le capitalisme, ce champ de ruines

Rennes
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Trente-deuxième numéro du journal rennais Harz-Labour, diffusé le jeudi 27 janvier, dans le contexte de la grève interprofessionnelle.

Au sommaire :

  • La fièvre antivax.
  • Lectures récentes (François Bégaudeau, Geoffroy de Lagasnerie, Xavier Calais).
  • Retour sur le mouvement des fossoyeurs rennais contre la privatisation.
  • Soutien à Nantes révoltée contre les menaces de dissolution.
  • Pavés.
  • Poème de Barney Bush, poète shawnee né dans l’Illinois et décédé récemment.

La fièvre antivax.

« La colère des imbéciles m’a toujours rempli de tristesse, mais aujourd’hui elle m’épouvanterait plutôt », écrivait Georges Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la lune. Ce livre, charge contre le franquisme, l’éloigna des milieux les plus réactionnaires. La colère constitue une force, et son objet est parfois légitime, mais elle n’est pas toujours porteuse d’émancipation. Quiconque a déjà entendu son voisin ou son oncle pester contre les immigrés, les pédés et les bonnes femmes en sait quelque chose.

Souvent, la colère rend le discours approximatif. Et lorsque ceux qui se rassemblent ont pour seul point commun d’être en colère, alors la parole est sans objet. Dans les manifestations contre le pass sanitaire qui, dans l’hexagone, ont rempli l’été et se sont prolongés de façon moins massive ces derniers mois pour protester contre la vaccination des enfants, contre la troisième dose ou contre le pass vaccinal, le principal mot d’ordre, « Liberté », sonne creux. Néanmoins, les raisons de s’opposer au pass sanitaire ou au pass vaccinal ne manquent pas. La technologie n’est jamais neutre, elle induit une vision de l’existant, elle modifie nos perceptions. Le pass vaccinal renforce la segmentation de l’espace et la séparation des corps. Le dispositif nous enjoint, encore plus qu’auparavant, à percevoir chaque espace en fonction d’une frontière entre l’intérieur et l’extérieur, et à nous demander qui est autorisé ou non à se trouver à tel ou tel endroit. Le pass vaccinal contribue à marginaliser les personnes les plus isolées, et il accentue la centralisation de données relatives à la fois à notre état de santé et, via l’application TousAntiCovid, à nos déplacements. A Singapour, malgré les garanties de confidentialité antérieurement énoncées, le gouvernement a finalement admis que les données de son programme de recherche des contacts covid étaient consultables par la police, et seraient possiblement utilisées dans des enquêtes. En Allemagne, la police a aussi dû admettre avoir utilisé, dans des enquêtes sans rapport avec l’épidémie, les données personnelles d’une application anti-Covid.

Pourtant, ces arguments ne furent pas ou peu mis en avant par la majorité des manifestants contre le pass sanitaire puis contre le pass vaccinal, qui préfèrent défendre défendre la liberté du commerce et du travail contre les restrictions, ainsi que leur droit individuel à ne pas se faire vacciner. Lorsque quelques militants courageux ont, à la marge de ces manifestations, tenté le parallèle entre la mise en place du pass sanitaire et l’extension d’autres dispositifs de contrôle, tels que la surveillance par drones, la reconnaissance faciale ou le renforcement du flicage des chômeurs, ils n’ont rencontré, au mieux, qu’indifférence polie. Quand d’autres de nos amis prenaient la parole cet été pour y faire entendre de manière concomitante leur opposition au pass sanitaire en tant que dispositif sécuritaire, et la nécessité de lever les brevets sur les vaccins afin de les rendre accessibles au plus grand nombre, ils étaient massivement hués et ne pouvaient aller au bout de leur développement.

Alors que ces manifestations ont pu dans un premier temps être interprétées comme une dénonciation de l’extension de la société de contrôle par les plus volontaristes de nos proches, force est de constater que dans ces cortèges, la remise en cause du pass sanitaire ou de l’obligation vaccinale se confond souvent avec une opposition à toute politique de lutte contre l’épidémie, et va de pair avec un refus de consentir au moindre effort pour les autres, au nom de sa liberté propre. Alors que dans les Antilles l’opposition à l’obligation vaccinale est explicitement liée à un refus de la gouvernementalité coloniale, et que la contestation s’est rapidement élargie aux questions économiques, à l’inverse, dans l’hexagone, toute préoccupation sociale était soigneusement mise à distance par la grande majorité des manifestants anti-pass et antivax. Aussi, en errant au cœur des cortèges, entre les panneaux se référant à des théories fumeuses sur la modification de notre ADN par le vaccin ou l’efficacité de l’ivermectine contre le covid, nous avons, pu lire des appels à laisser circuler le virus et opter pour l’immunité « naturelle » (y compris dans le cas de variants plus létaux que celui qui circule actuellement), ce qui, de fait, reviendrait à laisser crever les plus faibles.

A l’automne 2020, dans une interview pour France Soir (ancien journal de fait divers transformé en blog putaclic après qu’un homme d’affaire eut racheté le titre et licencié l’ensemble des journalistes), Louis Fouché, médecin antivax et anti IVG, l’une des personnalités les plus citées par les manifestants contre le pass sanitaire et dont nombre de vidéos cumulent des centaines de milliers de vues sur youtube, refusait toute politique vaccinale contre le covid, insistait sur la nécessité de laisser circuler le virus. Fouché admettait qu’une telle politique conduirait à devoir sélectionner plus drastiquement les patients à l’entrée des services de réanimation. Et comme pour rendre ce dommage plus acceptable, il insistait dans le même entretien sur le fait que les restrictions diverses visant à limiter la circulation du virus nuisaient aux commerçants et aux petits épargnants.

Autre vedette antivax, Fabrice Di Vizio, avocat de Didier Raoult, ancien soutien de Christine Boutin, aujourd’hui proche de Florian Phiippot, est quant à lui connu du grand public pour ses happenings chez Cyril Hanouna consistant à annoncer fréquemment en direct qu’il ne souhaite plus s’exprimer à la télévision. Lorsqu’il développe ses vues sur C8 ou en live sur les réseaux sociaux face à des centaines de milliers de spectateurs, il insiste, entre deux mensonges à propos de l’inefficacité du vaccin, sur l’autorité familiale qui serait sapée par la vaccination des enfants et par la possibilité pour les adolescents âgés de plus de 16 ans d’être vaccinés sans l’accord des parents.

Dans les manifestations, pendant que des centaines de personnes hurlent « Touche pas à nos enfants », divers panneaux dénoncent des élites apatrides et pédocriminelles souhaitant détruire la famille. Si le manque de confiance dans les autorités est légitime, et s’explique en partie par les mensonges répétés de Macron et de membres du gouvernement tout au long de la crise sanitaire, la culture politique acquise sur youtube par des millions de personnes confinées à la recherche d’un discours rassurant et d’une autorité alternative (incarnée notamment par Raoult, Bolsonaro ou le Général de Villiers) ne doit pas être sous-estimée.

En outre, réduire la prolifération de rumeurs à leur excroissance la plus folklorique (les puces 5G dans les vaccins, les reptiliens et la terre plate) nous ferait passer à côté de l’essentiel : le problème n’est pas de constater que les fake news ne décrivent pas le réel, mais de prendre au sérieux l’imaginaire politique réactionnaire sur lequel nombre d’entre elles s’appuient. Nous n’avons entendu aucune rumeur à propos d’une prochaine baisse du SMIC ou du RSA, mais été à de multiples reprises confrontés aux considérations diverses sur la vente de la France aux Rothschild, le projet sioniste de dépopulation mondiale et les élites pédocriminelles souhaitant détruire la famille. Il en est de même de la question du fascisme : le problème ne réside pas seulement dans la présence au sein d’une manifestation de quelques groupuscules d’extrême-droite (qu’il serait possible d’expulser du cortège s’ils n’y étaient pas comme des poissons dans l’eau). Le danger est surtout constitué par le renforcement d’un imaginaire politique basé à la fois sur la liberté du commerce et du travail qu’il ne faudrait surtout pas entraver et sur l’acceptation de la mort des plus fragiles. Les manifestations peuvent ainsi mêler énergie contestataire contre les élites et défense des structures traditionnelles, ce qui constitue la définition même du fascisme.

Parfois, la défense de la liberté individuelle de ceux qui ne craignent pas la mort peut s’abriter derrière une dénonciation simpliste du « Biopouvoir », proférée par des personnes qui n’ont jamais lu Foucault, mais qui ont beaucoup trop écouté Onfray, Raoult et Philippot. Pourtant, la critique du biopouvoir, tel que défini par Foucault dans La volonté de savoir, ne se confond pas avec le refus de toute politique de santé, y compris préventive (comme la vaccination). D’ailleurs, Foucault appelait dans les années 70 et 80 la gauche à se doter d’une nouvelle gouvernementalité, et alimentait ses réflexions de ses dialogues avec des syndicalistes soignants ou des médecins de quartier. Les proches de Foucault, dont Daniel Defert, son compagnon, ont, suite à sa mort, fondé l’association Aides, dénoncé la stigmatisation des malades et la situation dans les hôpitaux, en même temps qu’ils menaient des politiques de prévention contre le VIH et les hépatites. Ils furent en cela bien plus fidèles à la démarche de Foucault que ceux qui s’y réfèrent à tort et à travers sans avoir ouvert un seul de ses livres.

En outre, contre ceux qui se croient révolutionnaires en se demandant « Qui » sont les responsables à châtier, avant d’aligner les noms d’Attali, Soros et Rothschild, citons ces propos de Foucault, tenus en 1976 dans le cadre de son cours au collège de France : « chaque fois qu’un socialisme a, au fond, insisté surtout sur la transformation des conditions économiques comme principe de transformation et de Passage de l’État capitaliste à l’État socialiste (autrement dit, chaque fois qu’il a cherché le principe de la transformation au niveau des processus économiques), il n’a pas eu besoin, immédiatement au moins, de racisme. En revanche, à tous les moments où le socialisme a été obligé d’insister sur le problème de la lutte, de la lutte contre l’ennemi, de l’élimination de l’adversaire à l’intérieur même de la société capitaliste ; lorsqu’il s’est agi, par conséquent, de penser l’affrontement physique avec l’adversaire de classe dans la société capitaliste, le racisme a resurgi, parce qu’il a été la seule manière, pour une pensée socialiste qui était tout de même très liée aux thèmes du bio-pouvoir, de penser la raison de tuer l’adversaire. Quand il s’agit simplement de l’éliminer économiquement, de lui faire perdre ses privilèges, on n’a pas besoin de racisme. Mais, dès qu’il s’agit de penser que l’on va se trouver en tête à tête avec lui, et qu’il va falloir se battre physiquement avec lui, risquer sa propre vie et chercher à le tuer, lui, il a fallu du racisme. »

A propos des dénonciations des restrictions visant l’activité économique, rappelons que tout au long de la crise sanitaire, la plupart des gouvernements se sont borné à mettre en place une politique sécuritaire cloîtrant des millions de personnes chez elles, tout en contraignant de nombreux salariés, souvent les plus précaires, à continuer de se rendre au travail malgré les risques d’infection. Dans le cadre des confinements que nous avons vécus, c’est autant l’arrêt des loisirs, la chasse aux sociabilités que le maintien d’une production au dépend de la santé des travailleurs, par la menace du licenciement ou la culpabilisation, dans le cadre d’une surveillance accrue de la population, qui peut renvoyer au premier des deux pôles du biopouvoir identifiés par Foucault, à savoir l’anatomo-politique, « centré sur le corps comme machine : son dressage, la majoration de ses aptitudes, l’extorsion de ses forces, la croissance parallèle de son utilité et de sa docilité, son intégration à des systèmes de contrôles efficaces et économiques, tout cela a été assuré par des procédures de pouvoir qui caractérisent les disciplines : anatomo-politique du corps humain. »

« Le second [pôle du biopouvoir], ajoute Foucault, s’est formé un peu plus tard, vers le milieu du XVIIIe siècle ». Il « est centré sur le corps-espèce, sur le corps traversé par la mécanique du vivant et servant de support aux processus biologiques : la prolifération, les naissances et la mortalité, le niveau de santé, la durée de vie, la longévité avec toutes les conditions qui peuvent les faire varier ; leur prise en charge s’opère par toute une série d’interventions et de contrôles régulateurs : une bio-politique de la population. »

Ces dernières mois, nombre d’orateurs au sein des manifestations antipass et antivax ont pu relativiser les millions de morts du covid dans le monde, sous prétexte que la majorité d’entre eux étaient âgés ou fragiles. Les appels à laisser circuler le virus, à faire travailler ceux qui le peuvent et laisser mourir les plus faibles et les improductifs, situent ces manifestants dans une plus grande proximité vis-à-vis de Macron et de son exercice du biopouvoir qu’ils ne seraient prêts à l’admettre. « La philosophie antique nous apprenait à accepter notre mort. La philosophie moderne, la mort des autres », écrivait encore Foucault.

Dans ce contexte, nous n’avons évidemment rien à gagner dans le tête à tête savamment mis en scène entre pro-pass et antivax, ni à accepter le face à face annoncé entre Macron et l’extrême-droite. Face à ceux de tout bord qui défendent de façon abstraite la liberté ou souhaitent pouvoir continuer à vivre « comme avant », nous devons à la fois développer une politique de refus de l’autoritarisme et une politique de solidarité, notamment sanitaire.

Ces derniers mois, pendant que des manifestants français braillaient « Touche pas à nos enfants » et dénonçaient le « viol vaccinal », Amnesty international informait sur la pénurie de vaccins dans les pays pauvres organisée par les laboratoires pharmaceutiques afin de maintenir des prix élevés, des Thaïlandais manifestaient contre la monarchie et pour l’accès au vaccin, tandis que les habitants des favelas du Brésil se révoltaient avec pour mots d’ordre « Pain – Vaccin – Éducation – Bolsonaro dégage ! ». Ces populations en révolte formaient des collectifs, se retrouvaient pour échanger ou s’organiser pratiquement face aux problèmes de la vie quotidienne, alors que la défense égoïste de la liberté individuelle par les antivax n’a, évidemment, permis l’émergence d’aucun collectif digne de ce nom, d’aucune assemblée, d’aucune occupation de rond-point ...

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