Jaune et le haricot magique

Cultures - Contre-cultures

Jaune et le haricot magique - Petit conte de la fin d’un monde
A toustes les camarades GJ confiné.es et leurs enfants qui comptent les heures

Il était une fois une grande ville, dans cette grande ville une grande tour, et dans cette grande tour un petit appartement. Le plus petit, le plus en bas, qui se confondait presque avec le sol.
Là vivaient Jaune et son père.

La mère était morte au travail l’année passée et le père ayant sombré en dépression après le décès, son auto-entreprise de livraison en trottinette électrique s’était effondrée. Depuis, la famille surnageait plus durement encore dans la pauvreté. Mais dans tout ce malheur, Jaune arrivait toujours à faire à mauvais sort joyeux visage. Le destin s’en vexa et mit en place un confinement autoritaire, sous prétexte d’épidémie… Ainsi arrivait le printemps, et déjà le souvenir des résistances passées se couvrait du bruit des bottes.

***

Depuis la faillite, il ne restait plus au père qu’une seule trottinette, et le moment vint où il fallu la vendre pour s’assurer de quoi manger. Jaune s’apprêtait à se connecter sur Voltazon pour la brader en ligne, quand des hurlements aux balcons voisins l’attirèrent à sa fenêtre. Un pauvre colporteur couvert de bric et de broc se faisait huer depuis les hauteurs. Et déjà d’assassines sirènes retentissaient au loin.

Jaune avait vu trop des siens partir pour le commissariat et finir dans la tombe… Une solidarité bien classe lui dicta alors de jeter sa trottinette par la fenêtre. Celle-ci tomba aux pieds de l’homme qui bondit dessus sans demander son reste, et passant les vitesses, disparu au coin de la rue, ne laissant derrière lui qu’un sourire et un petit paquet, que Jaune s’empressa d’aller chercher.

« Haricots Mansonto » pouvait-on lire dessus, ce qu’un rapide coup de marqueur corrigea vite en « Haricots Magiques ».

Le soir, le père de Jaune fut bien déçu d’entendre que leur dernière trottinette avait été offerte à un homme sans autre contrepartie marchande qu’un sourire et un paquet de haricots gribouillé au marqueur. Vaincu comme à l’ordinaire par un système qui broie jusqu’à l’âme des hommes, méprisant les rêves de Jaune, il se contenta de jeter ceux-ci par la fenêtre d’un geste las, avant d’éteindre la lumière… « Qui dort dîne ». Et Jaune dormit mais ne dîna point.

***

Le lendemain, le soleil se fit attendre, pour finalement ne même pas venir. C’est vers midi que Jaune et son père se décidèrent à aller voir à la fenêtre quel étrange mystère se produisait. Une immense tige avait brisé l’habituel béton du trottoir et partait à l’assaut du ciel, cachant le soleil sous de larges feuilles.

Tandis que son père, terrifié par tant de verdure se replongeait dans ses contemplations internet, Jaune refusa d’oublier le merveilleux, et commença à escalader la tige, grimpant de feuilles en feuilles jusqu’à ce que la rue en dessous disparaisse dans les brumes polluées de la ville. L’énorme plante semblait ne pas avoir de fin, jusqu’à ce que, soudain, le bleu d’un azur jamais vu si pur éblouisse Jaune.

Plus aucun immeuble ne se dressait encore alentour, sauf celui où habitait Jaune, qui se finissait manifestement sur un immense dôme transparent, abritant un merveilleux jardin. La dernière et plus haute feuille du haricot géant s’étirait justement jusqu’à une fenêtre ouverte de ce dôme, et Jaune franchit d’un bon courageux le vide jusqu’au rêve.

***

A peine les pieds de Jaune touchaient-ils la terre ferme, que déjà un homme venait à sa rencontre, et l’apostrophait d’une voix rauque :
« Je suis Jordan, le jardinier, et je te souhaite la bienvenue dans le jardin suspendu d’une des multiples résidences de l’ogre. J’ai du accepter d’être confiné ici plutôt que dans le monde d’en bas pour pouvoir continuer à envoyer de l’argent à ma famille, mais elle me manque. Je suis content de voir quelqu’un de mon monde, car il y a fort à faire ici. Depuis le temps que l’ogre mange la vitalité des gens qu’il fait travailler dans ses nombreuses usines, il fallait bien qu’un jour vienne la revanche. Prends ce sac, et va jusqu’à la gloriette là-bas, tu y trouveras un robot qui génère des lingots d’or, extraits directement de l’énergie volée aux prisonniers et prisonnières des industries de l’ogre. Ce robot, ramène-le en bas, et utilise le au moins pour rendre aux pauvres les richesses de leurs vies exploitées. Si tu réussis, je n’aurais plus peur pour ma famille car un monde sans misère est la plus grande sécurité dont je puisse rêver pour elle... »
L’homme, comme tous les hommes, parlait trop, et déjà Jaune s’élançait en direction de la gloriette où devait se trouver le robot promis.

***

A travers les fleurs aux effluves enivrantes et les plantes étonnantes qui parsemaient le jardin – un jardin tel que Jaune n’en avait jamais imaginé, le chemin se perdit peu à peu, au fil des pas, des tours et des détours que fit Jaune dans la beauté de ce nouveau monde.

Mais bientôt le souvenir de ses amis d’en bas et de son père souffrant revint, et ce monde-jardin ne lui parut plus si beau, tant il était vide de chaleur humaine. Quittant alors les rêves de cet Eden, Jaune hâta ses pas vers la gloriette, et y entra à bonne allure, pour tomber nez à nez avec une femme semblable à celles des livres d’Histoire. Celle-ci était en effet couverte de tant de magnifique parures qu’on aurait difficilement pu imaginer plus solides chaînes dorées.

Elle étouffa un petit cri surjoué en l’apercevant, avant de se reculer prudemment de l’entrée jusqu’à s’asseoir sur un banc ouvragé, laissant Jaune discerner dans la gloriette une belle poule bien ronde qui trônait au milieu d’un tapis de fleurs exotiques.
« Vous… Vous n’êtes pas membre du personnel de mon mari… Ceci est une effraction ! Oh il voudrait sûrement que je prévienne les drones policiers, s’exclama la bourgeoise effrayée au plus haut point. Quittez cet endroit sur le champ, où, en rentrant, il vous attrapera, ses bras vous frapperont, sa bouche vous jugera et vous finirez vos jours dans l’infâme prison de son estomac ! »

Il n’y avait guère de robot sous la gloriette, et les menaces paniquées de cette femme manifestement dépossédée de toute autonomie poussèrent Jaune à s’adresser à elle avec empathie : « Pardonnez cette intrusion Madame, je ne cherche point à vous nuire mais bien à récupérer le fruit du labeur que l’ogre, votre mari, vole, aux gens que ses usines exploitent, aux monde que ses usines mangent. Des que cela sera fait, je promets de partir et de vous laisser en paix dans votre triste routine. Car en effet il faut avoir bien peu le goût de vivre pour s’acoquiner durablement à un ogre et faire sa vie comme une plante parmi d’autres dans le jardin de celui-ci. »

La femme eut un petit hoquet indigné, et commença à répondre à Jaune : « Se moquer est facile pour vous qui avez la liberté de vagabonder. Moi, cette vie, on ne m’a jamais dit que je pouvais la refuser, on ne m’a jamais laissé le choix, ni demandé mon avis. Mon père avant l’ogre décidait tout à ma place... »
Mais rapidement un bruit assourdissant se mit à retentir. Elle reprit d’un ton plus affirmé « L’hélicoptère de mon mari vient de se poser, il sera la dans quelques instant, disparaissez tant que vous le pouvez encore ! »

Mais Jaune ne pouvait pas partir ainsi, et resta là, immobile, entre horreur et fascination. Alors la femme, qui venait de se découvrir un cœur après des années de soumission aveugle à l’ogre, cacha Jaune sous un banc et s’assit dessus, couvrant le tout de ses grands jupons richement colorés.

Et la vitesse de sa réaction sauva Jaune car la minute d’après l’ogre entrait dans la gloriette.

***

« Fee-fi-fo-fum !
Je renifle le sang d’un pauvre,
Qu’il soit vivant, ou qu’il soit mort,
J’exploiterai jusqu’au dernier os de sa carcasse dans mon entreprise. »

Et sa femme de lui répondre : « Mais non mon doux, c’est bien Jordan le jardinier qui a encore toussé ici ce matin, car il est de plus en plus usé ! »

L’ogre sembla trouver l’explication pertinente, et grommelant son mépris à l’égard de Jordan - qu’il comptait bientôt remplacer par un jardinier robot, il oublia son intuition initiale et s’approcha de la poule qui trônait au centre de la gloriette pour lui presser vigoureusement la tête.

COT… COT… COT… CODETTT !

Tandis que les yeux de la poule lançait des lasers et qu’un nuage de vapeur sortait de son bec, celle-ci relâcha une douzaine d’œufs en or massif dans le nid floral où elle reposait. L’ogre s’en empara et quitta la pièce sans un regard pour sa femme, qu’il gratifia simplement d’un « je t’aime » bien froid en s’éloignant.

***

Jaune sortit de sous le banc, et s’approcha de la poule, qui était donc le fameux robot, comme de bref coups d’œil entre les dentelles de la robe lui avait permis de comprendre. D’un mouvement celle-ci fut dans son sac, et alors que, sans un bruit, Jaune pensait quitter la gloriette, la femme, sûrement ramenée à la raison par la peur classique de la perte de ses richesses, se mit à hurler.

Alors Jaune couru à toutes jambes à travers le jardin, et l’ogre alerté par les cris, s’élança à sa poursuite. Jaune courait vite, mais l’ogre plus encore et c’est un saut périlleux sur la tige du haricot qui lui permit d’échapper à l’avide étreinte du monstre. Jaune descendit ensuite à toute allure, sautant, tombant, allant même jusqu’à se laisser glisser à une vitesse vertigineuse le long de la tige.

Et tandis que l’ogre tentait de descendre tant bien que mal à sa suite, Jaune, son père et les Gilets Jaunes de l’immeuble d’en face firent un grand feu de poubelles au pied du haricot, et les flammes montèrent tant et si bien qu’elles firent rôtir la tige et le monstre qui la descendait dans un grand feu de joie.

Et Jaune pressa la poule, et celle-ci pondit, et les œufs volèrent jusqu’à chaque foyer voisin.

Alors apparurent aux balcons tous les humains terrés dans leurs appartements, et bientôt, la peur fondant comme neige au soleil à la chaleur du brasier de la révolte, sur tous les visages heureux d’enfin récupérer les fruits du labeur de tant de vies volées, naquirent de grand sourires.

Quant à Jaune, après cette aventureuse auto-réduction qui fut le cœur de notre conte, elle* vécu heureuse et eu beaucoup d’autres camarades, avec lesquels elle organisa la Révolution…
Mais ceci est une autre histoire, notre Histoire.

* (vous croyiez vraiment que c’était un Homme ?)

P.-S.

Ce conte est une ré-écriture politique du conte anglais "Jack et le haricot magique", réalisée pendant le premier confinement français (lié à la crise sanitaire de la COVID-19) en avril 2020, et publiée pendant le second confinement en novembre 2020.

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