Journées des bricoles les 26 & 27 janvier

Noblesse conservatrice et tiers état progressiste causent le blocage des États pour des raisons opposées

Le 16 août, le ministre Necker, rapportant la décision de son prédécesseur Brienne, avait rappelé les parlements. Les États généraux étaient convoqués pour le 1er mai 1789, afin d’examiner leurs remontrances et en débattre. Des réformes s’annonçaient, redoutables pour la noblesse et le clergé, bien timides pour les gens du tiers.

Depuis quelques temps des feuilles rennaises attisent l’opinion : la Sentinelle du Peuple de Volney, imprimé rue Saint-Georges, puis au château de Maurepas, rue de Fougères, hors la ville, montent le tiers état contre la noblesse et ses privilèges et le Hérault de la Nation vise à rallier les ruraux à la bourgeoisie patriote rennaise. Alors même que Louis XVI a adopté, le 27 décembre, le doublement du tiers et le vote par tête pour les États généraux, lors des séances du 31 décembre 1788 et du 1er janvier 1789, noblesse (951 gentilshommes) et clergé (30 évêques et abbés) refusent d’obtempérer aux injonctions royales, veulent maintenir un vote séparé des trois ordres avec influence égale dans les délibérations et refusent de délibérer sur les réclamations des 47 députés du tiers ; puis ils occupent la salle de délibérations des États que le tiers déserte, ses commissaires refusant d’ailleurs de signer à la commission intermédiaire les délibérations des États. Henri de Thiard, le commandant pour le roi, prend acte de cette situation de blocage qui n’est pas pour lui déplaire, dépêche un courrier à Versailles pour informer le roi du refus des députés du tiers de délibérer sur aucune affaire et offre, à l’hôtel de Blossac un souper à 800 parlementaires et 120 dames. Une conciliation de l’évêque Bareau de Girac ayant échoué, le 7 janvier, Thiard communique un arrêt du Conseil, en date du 3, qui suspend la tenue des États, et l’arrêt ajourne la tenue au 3 février. Il impose aux membres du tiers de retourner dans leurs villes afin de recevoir de leurs commettants de nouveaux pouvoirs. De leur côté, les membres du clergé et de la noblesse, craignant pour les franchises des États et les "lois constitutionnelles de la province" qui stipulaient que les impôts et tout changement dans l’ordre public de la Bretagne dépendaient de leur consentement, et devant le refus du tiers de continuer à siéger avant renouvellement des mandats, dirent qu’ils ne siègeraient pas dans une assemblée autre que celles en vigueur. Le tiers vit là la volonté de ne jamais accepter les réformes qu’il demandait.

Un nouvel arrêt royal du 20 janvier vient favoriser le tiers contre la noblesse, en satisfaisant sa revendication d’un nombre de députés du tiers égal à celui des deux autres ordres réunis. Mais le tiers reste ferme sur ses revendications, poussé par les étudiants en droit qui avaient proclamé "infâmes et traîtres à la patrie ceux des membres du tiers qui auraient la hardiesse de braver les décisions sacrées du peuple". Ils se référaient au cahier des charges établi fin décembre par cent-cinquante députés du tiers assemblés à l’hôtel-de-ville, retenant notamment l’abolition du tirage au sort pour les milices, l’attribution d’un député par 10 000 habitants, l’extinction de la corvée, la répartition égale des impôts entre les trois ordres, l’égalité d’honneurs entre dignitaires du tiers et ceux des deux autres ordres, l’admissibilité du tiers dans les tribunaux et offices, la création d’un fonds pour le passage des troupes dans les villes, exonérant les pauvres du logement des troupes. Le parlement, venant à l’aide du clergé et de la noblesse, décréta d’ajournement à sa barre les syndics des communautés, arrêt qui opposa encore plus le peuple à la noblesse.

Lundi 26 janvier 1790 : la journée des bricoles
Une manifestation "populaire" bien organisée par la noblesse

Les paroisses, les étudiants en droit et la municipalité protestent en faveur du tiers mais voici que la noblesse ouvre trois bureaux en ville pour recueillir des signatures contre les prétentions du tiers. De jeunes gentilshommes ont imaginé une manifestation populaire regroupant des petites gens contre le tiers, et le matin du 26 janvier, plusieurs centaines de personnes sont effectivement assemblées sur les champs de Montmorin, au sud de la ville,actuelle Esplanade Général De Gaulle. Le concierge de la commission intermédiaire, bon orateur, s’y emploie à démontrer que les États faisaient vivre ici nombre de laquais, portefaix, porteurs d’eau et porte-chaises, ces porteurs de bricoles (lanière de cuir passée autour du cou pour traîner une voiture) et que le "haut tiers", en travaillant à dissoudre les États, affamait ceux qui vivaient de leur présence à Rennes. Des champs de Montmorin la multitude court au Palais, aux cris de "Vive la noblesse" où le Parlement était assemblé. Il y reçut l’orateur et une délégation qui déposa une "protestation du peuple en faveur du maintien de l’actuelle constitution" et promit d’y faire droit.

Emeutes sur la place du Parlement à Rennes. Estampe. La seule illustration connue des journées de janvier 1789 est très postérieure aux événements (on distingue en haut à droite la rue Victor Hugo qui ne sera percée qu’en 1829) et est en fait une caricature qui se plaît à représenter les nobles en armures médiévales, afin d’insister sur la dimension conservatrice de leur combat - Musée de Bretagne, D960.0007.1

En ville, des heurts sanglants les 26 et 27

La foule, ravie, se répand en ville et des heurts ont lieu entre porte-chaises et jeunes bourgeois, déçus de la position du Parlement et qui pensent qu’il y a des valets des nobles et des membres nobles des États déguisés en laquais et porte-chaises. Des étudiants menés par Jean-Victor Moreau, ("type d’étudiant perpétuel, ayant mis huit ans à conquérir la licence et qu’on voyait moins souvent à la faculté qu’au café, surnommé "général du Parlement") [2] commencent à parcourir les rues, armés de sabres, de pistolets et, le 27, au café de l’Union, rue de Bertrand, leur "p.c.", un teinturier qui avait, la veille, assisté à une réunion à l’école de droit, arrive, agitant une main ensanglantée par le coup de couteau d’un laquais et s’évanouit après avoir demandé que l’on protège sa famille si on l’assassine.

Éconduits par M. de Thiard, commandant de la province, auquel ils étaient venus se plaindre, les étudiants, aile marchante de la contestation des bourgeois "patriotes", se rendent au Parlement et demandent des poursuites contre l’agresseur et qu’on leur livre le concierge orateur de la veille mais n’obtiennent pas de réponse claire. Aussi se retournent-ils contre la noblesse qui siège tout près, au couvent des Cordeliers, et cognent aux portes du couvent. Celles-ci s’ouvrent pour une décharge de coups de pistolets sur les groupes et une mêlée commence entre nobles armés de fusils doubles et les jeunes gens munis d’épées ou de pistolets et se répand sur la place du Palais. Deux jeunes nobles sont tués, MM.de Saint-Riveul et de Boishüe, "premières gouttes de sang versé par la Révolution" écrira François-René de Chateaubriand, présent, qui donnera une autre version des faits.

Plan de 1726 du couvent des cordeliers. Le couvent (à l’emplacement de l’actuelle rue Victor Hugo) accueillait souvent les états de Bretagne au XVIIIe siècle, qui étaient ainsi symboliquement placés sous le patronage du grand défenseur des libertés bretonnes, Bertrand d’Argentré, inhumé dans la chapelle. Situé face au parlement, non loin du présidial, mais aussi (non visible ici) des hôtels du commandant en chef, de l’intendant et de l’évêque, ce haut lieu de la vie politique bretonne était au cœur du quartier décisionnel rennais.

Le 28, essai de réunion des inconciliables
Les étudiants nantais à la rescousse

Le lendemain, mercredi 28, recommencent les échauffourées. Six cents nobles et leurs domestiques s’assemblent aux Cordeliers et des citoyens se retrouvent à l’hôtel-de-ville où le gouverneur accepte d’assumer une difficile médiation entre nobles qui voulaient que les jeunes rendent leurs armes et les bourgeois qui repoussaient cette prétention. Enfin la noblesse cède mais déclare "renoncer à sa vengeance", laissant ainsi entendre qu’elle a été la victime. Mais voici qu’alertés par un étudiant en droit de Rennes, Omnés-Omnibus, quatre cents étudiants nantais, très chauds, arrivent à Rennes où ils sont accueillis à bras ouverts, non sans qu’on leur ait demandé de déposer leurs armes.

Suspension indéfinie des États de Bretagne

Mais l’on apprend que le roi venait de suspendre indéfiniment la tenue des États, en fait sur incitation du comte de Thiard, en considération de l’excitation des esprits, alors qu’ils devaient se réunir le 3 février. Les gentilshommes voient dans cette mesure le dernier coup porté à la province ; six d’entre eux se rendent à une réunion des étudiants rennais et nantais à l’école de droit et supplient la jeunesse du tiers de s’unir à eux pour tenter de faire rapporter l’arrêt de suspension, mais celle-ci refuse et les renvoie vers les communes qui siègent à l’hôtel-de-ville où le tiers ne voit aucun intérêt à soutenir une constitution si favorable aux nobles et si défavorable pour lui-même. Les étudiants nantais ne quittèrent Rennes que le 6 février après avoir signé un pacte d’entraide avec leurs condisciples rennais. En définitive, noblesse et clergé se soumirent tout en protestant contre les perspectives de réforme élaborées à Versailles et à Paris et votèrent les impôts, ce que firent plus tard les députés du Tiers tout en persistant dans des revendications qui allaient bien au-delà des réformes envisagées.

La fracture politique entre les ordres privilégiés et le tiers était désormais irréparable. À Rennes avait été donné le premier signal de la Révolution à venir.

P.-S.

Sources : http://www.wiki-rennes.fr
Contre-Révolution et radicalisation : les conséquences de la journée des Bricoles à Rennes, 26 et 27 janvier 1789

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