Lettre à un ami empêché

Un récit de la journée de manifestation de jeudi à Rennes.

Frate,

J’ai appris que tu étais finalement sorti le soir même. Et sans grand chose, à ce qu’il paraît. Une ordonnance pénale ? Je n’avais jamais entendu ce nom, je n’arrive pas à bien m’imaginer de quoi il pourrait s’agir de très différent d’une CRPC.
Je ne suis plus à Rennes, j’ai du bouger pour quelques jours. Sûr que je serai de retour mardi pour la prochaine !
Ils nous attendaient, c’est certain. Ils sont arrivés très vite et de tous les côtés à la fois. Si on avait appuyé l’importance de se séparer dès le début, vu notre nombre, on aurait au moins pu réussir un des deux blocages initialement prévus. Mais bon, tu l’as senti comme moi, la joie était trop grande de se voir aussi nombreux, et l’occasion trop belle de faire quelque chose tous ensemble, à autant de groupes ou tendances politiques différentes réunies au même endroit si tôt le matin.
Tu as été un des premiers mais d’autres ont été tirés de la nasse et embarqués, après avoir été fouillés et menottés. Il me semble que les principaux critères de sélection était le fait de porter un sac à dos et d’avoir dissimulé son visage. Mais la centaine de personnes qu’on était aurait du y passer, semble-t-il, en tout cas si l’on en croit ce que rapportent les amis qui ont vécu la fin de la nasse où les flics ont fini par relâcher tout le monde et partir parce qu’un autre blocage avait commencé à l’autre bout de la ville, et ton récit de GAV (qui m’est parvenu), dans lequel tu dis qu’au comissariat tout était prêt pour la conduite de nombreuses gardes à vue simultanées : les multiples bureaux réservés et les OPJ qui attendaient l’arrivée des premiers interpellés.
J’ai été moi aussi emmené au comissariat, mais seulement en vérification d’identité. Les flics avaient aménagé un parc de barrières sous leur parking couvert, où chacune des dix-sept personnes qui y ont été amenées a du patiemment attendre après avoir été prise en photo et fouillée une seconde fois. Ils nous ont finalement tous relâchés petit à petit tout au long de la matinée. On a eu le temps d’avoir froid, de ne plus sentir nos mains entravées par des serflexs trop serrés, mais aussi de bien rigoler. Certains ont tenu le faux nom, ça a très bien marché. Je crois que ce dispositif de GAV massive qu’ils avaient prévu était inadapté au déroulement simultané de plusieurs actions, et trop lourd à gérer pour un effectif qui devait de toute façon se déployer autour de la manif pour du maintien de l’ordre dès la fin de matinée. C’est bon à savoir pour la prochaine fois. Toujours prévoir plusieurs blocages en même temps.

Une fois que j’ai été libéré, j’ai attendu que sorte l’ami qui avait été pris lui aussi et nous nous sommes tous les deux rendus à Charles de Gaulle pour la manif. Bien que nous y soyons arrivés bien après l’heure du rendez-vous, une foule encore dense se massait sur le haut de l’esplanade, devant les Champs Libres. Nous voulions retrouver les amis avec qui nous nous étions organisés pour coller des affiches et animer le ver, cette mascotte inattendue de tous, y compris de nous même, il faut le dire. Je peux te dire qu’on ne s’attendait pas à serpenter dans une telle foule pour les trouver. Quand on les a finalement apperçus, alors qu’on commençait à penser qu’on avait du les louper en queue de cortège, on était déjà arrivés sur les quais, au bout de l’avenue Janvier. Et à gauche comme à droite, les quais étaient déjà noirs de monde et de drapeaux syndicaux. C’était impressionnant. Certains médisaient, arguant du fait que le cortège de tête s’était trompé de parcours, avait pris à droite alors que les syndicats prenaient à gauche, qu’on allait par là perdre la possibilité de donner le ton. Mais je t’assure que rien ne paraissait moins important. Certes, une partie de la foule tournait à droite pour aller faire demi-tour à la fontaine, comme d’habitude, et l’autre partie prenait directement à gauche devant le musée des Beaux-Arts, mais aucune confusion ne semblait régir cette séparation. Bien au contraire, on ne voyait là que le mouvement d’une foule qui est tellement dense qu’elle ne peut faire autrement que prendre tout l’espace qui lui est ouvert. C’est comme ça que la même manifestation a emprunté les deux rives de la Vilaine en direction de République et du centre-ville.

J’étais occupé à coller frénétiquement des affiches, mais pas assez pour m’empêcher de goûter au plaisir de retrouver République chaotiquement traversée par des milliers et des milliers de personnes, soit massées autour d’une discipline et derrière des banderoles syndicales, soit furtives, seules ou en petits groupes curieux et rapides, légers et ivres du bonheur d’enfin voler la rue à la police, qui s’en est tenue toute la journée à la stoïcité de son dispositif interdisant l’accès à l’hyper-centre.
Passée République, nous nous sommes tous retrouvés plongés dans les habitudes souvenirs de 2016. A gauche sur la place de Bretagne, puis le cortège s’est engagé sur le boulevard de la Liberté. Là, la casse s’est faite un peu plus soutenue, au rythme des cibles qui lui étaient offertes. Mais à la différence de 2016, en passant cette fois devant chaque vitrine affalée, chaque façade retournée, on n’entendait pas de grognements ou de vaines réprimandes. Ce qu’on pouvait capter de la réaction de la foule qui longeait les devantures attaquées, c’était la recherche répétée, et chaque fois fructueuse, d’une justification : "Ah, une agence immobilière", "Ah bah oui, c’était un bureau d’intérim", "Normal, les banques". C’était là la différence d’avec 2016 : si le plébiscite de la casse n’était pas total, l’évidence qu’elle soit légitimement partie prenante de la journée était très largement partagée.

Après être passé sous le balcon d’où deux pompiers agitaient des feux à mains, défrayant par là même la chronique quelques heures plus tard, le cortège s’engouffrait dans la rue d’Isly pour revenir à son point de départ, l’esplanade Charles de Gaulle. Là, le tracteur de la BIC qui était présent au début, attendait. Tu te souviens de la BIC ? La Brigade d’Intervention Champêtre, ces jeunes paysans de la Conf’ d’Ille-et-Vilaine avec qui on a déjà fait pas mal de choses sur différents mouvements. Eh bien jeudi ils étaient venu avec leur bar-bétaillère, comme ils avaient déjà fait, notemment pour le carnaval pour la victoire de la Zad en mars 2016. Mais cette fois, dans la bétaillère, il y avait un petit plus. Un petit plus d’un kilo et demi. Un kilo et demi de son sanglé à l’arrière de la remorque pour accueillir le retour de la manif. Tu aurais vu ça... Le cortège n’en finissait pas de venir s’échouer sur l’esplanade, et poussait immancablement jusqu’à cet étonnant tracteur-techno, derrière lequel on commençait à danser, à s’agiter dans tous les sens. C’était Pulco Turbo qui jouait. Quelle puissance ! Elle a rincé tout le monde, un sourire d’une oreille à l’autre. Incroyable.
A ce moment là, le ver-mascotte faisait son arrivée sur l’esplanade. Je ne sais pas pourquoi mais il se trouvait seul en tête d’un gros cortège CGT bien carré. Rien ne pouvait plus arrêter les amis qui l’animaient. Et je dois dire qu’à ce moment là, ils épousaient le rôle autant qu’ils en étaient habités. Ils le faisaient danser et crier avec une voix stridente des parodies uniquement instrumentales des même slogans syndicaux entendus depuis des années. Ca faisait rire tout le monde. Je ne sais pas si tu as déjà vu des vidéos de la Lion Dance en Chine, mais ça donnait vraiment ce même effet burlesque et chorégraphié. Sauf que là, c’était une créature étrange, un ver jaune cyclope. Va comprendre. Mais ça a fait son petit effet. Je crois savoir que cette petite structure animée a pu servir d’isoloire à quelques camarades qui voulaient ôter leurs habits de manif, relâchés en douce dans le gros de la CGT quand ce bout de cortège a finalement entrepris de dépasser le ver, le gratifiant de quelques blagues au passage. Un léger pied de nez.

Avec les quelques amis présents, on est vite partis en quête d’un deuxième tour, parce qu’on voyait bien qu’à mesure que le cortège arrivait sur l’esplanade, la foule ne grossissait pas pour autant. Il y avait donc forcément une fuite de motivés quelque part. Nous avons entrepris de reprendre le parcours habituel, mais en arrivant sur la fin du boulevard de la Liberté depuis les Champs Libres, nous avons très vite constaté que le cortège du deuxième tour avait tourné à gauche et revenait vers le flot incessant de la manifestation déclarée qui n’en finissait pas d’arriver en bout de course. Deuxième plongée en l’an de grâce 2016 : la rue du Maréchal Joffre, celle qui prolonge la rue d’Isly vers République et l’hyper-centre, se gorgeait de monde, remplie à la fois par les aspirant au deuxième tour et à l’accès au centre-ville, et par ceux qui arrivaient tout juste du premier tour et qui comprenaient bien que l’alternative à voir mourir la journée sur l’esplanade Charles de Gaulle se trouvait là, dans cette petite rue pavée, en direction du centre-ville et des grilles de la police qui en barrent l’accès lors de chaque manifestation depuis plus de trois ans. Tu te souviens de l’hôtel de luxe dans cette rue ? Le Balthazar, c’est son nom. Il avait déjà fait les frais du passage d’un cortège déterminé. Eh bien cette fois, rebelote. Une vitrine tagguée, l’autre attaquée au marteau. Ca libère de voir ça. D’autant plus quand tout le monde autour est d’accord. L’instant était chargé d’électricité, tout le monde tapait sur ce qu’il pouvait, une dame a paru à sa fenêtre avec une casserole et une spatule pour la battre en rythme. Quand on n’avait rien sous la main, on applaudissait le plus fort possible. Tout le monde hurlait et sifflait, faisait grossir le brouhaha. Personne ne savait pourquoi. On était simplement grisé, on reprenait vie après trop de calme dans cette ville de la petite-bourgeoisie bien-pensante de gauche où le mouvement des Gilets Jaunes n’a que très peu rassemblé et fait mouche. Ce n’est que lorsque la foule est arrivée au bout de la rue, au prémices de République, ce n’est que lorsque les vitrines d’une mutuelle ont volé elles aussi, que les flics ont chargé, verrouillant l’accès à place et donnant le premier coup d’un face à face qui allait durer un moment. De cet instant, tu l’imagines bien, s’est installé le ballet d’un resac opiniâtre, aux attaques tantôt timides, tantôt audacieuses. Toujours infructueuses. Mais qu’importe, on était tous là. On se tenait côte à côte, de nouveau nombreux et tournés vers un même objectif, pour la première fois depuis longtemps.

Et puis le dispositif a été près à faire reculer tout le monde. Les flics ont chargé, repoussant la foule vers l’esplanade. Et les canons à eau sont arrivés de chaque côté du boulevard. Trois canons à eau pour la seule ville de Rennes, ça te dis quelque chose ? Moi pas. Et l’étau a fonctionné, les canons à eau n’ont fait qu’avancer, et nous n’avons fait que reculer, mais pas sans harceler les lignes et les véhicules qui poussaient. La suite était évidente et tristement habituelle : une lente poursuite vers les quartiers sud de la ville, pour faire se dissiper la journée. Mais cette fois-ci, la scénographie n’aurait pu être anticipée tant elle était cocasse. Nous aurions pu, d’ailleurs, en tirer profit si nous n’avions pas déjà décidé, à ce moment-là que nous nous acceptions vaincus pour cette fois. Après que le tracteur-mur-de-son ait fait demi-tour et entraîné une nuée d’aspirants ravers à sa suite dans le haut de la rue d’Isly vers la rue de l’Alma, sont arrivés les canons à eau, balayant devant eux les prétendants à la suite du monde. Le même chemin fut emprunté. Quelques amis et moi-même avions alors décidé de nous arrêter là, voyant bien le peu d’intérêt que présentait l’option du sud à courir devant les flics. Mais alors, nous avons pu nous rendre témoins d’un spectacle qui nous a laissés songeurs. Celui d’une procession peu commune : le bar-bétaillère d’abord et sa traîne de fidèles danseurs, le reste de la tentative d’un deuxième tour venant ensuite, poussé par les canons à eau, les flics tout autour des camions, et à la suite des flics, un nouveau cortège, tranquille, curieux, attentiste, et au moins aussi important que celui que les bleus poussaient. La drôle de configuration n’est finalement pas allée bien loin. Une partie du groupe repoussé a fait le pari - malheureusement raté - d’une prise de la gare toute proche, l’autre celui de la dispersion dans les rues adjacentes. Et le cortège spontané des suiveurs s’est finalement lentement désagrégé en redescendant sur l’esplanade Charles de Gaulle, où la grand fête foraine avait déjà relancé ses manèges.

Tout autour, en fait partout en ville après ça, nombreux étaient ceux et celles qui stagnaient, restaient à discuter par grappes, à flaner par deux, trois ou petits groupes sur le parcours de la manifestation. On débrieffait, on se projetait, on discutait la réforme, et aussi le besoin de discuter la réforme. Les débris des enseignes attaquées aussi faisaient parler d’eux, invitant ça et là à commenter leur nécessité, à se positionner sur leur sens, à considérer l’esthétique de la nonchalence avec laquelle ils couvraient désormais les trottoirs.
Finalement, bien après la manifestation, c’est tout les abords du centre-ville qui battaient encore au rythme des applaudissements et vibraient encore au bourdon du brouhaha que je te décrivais plus haut. Et ça fait un bien fou, quand bien même la journée fut peu de chose en comparaison de ce qu’on a déjà pu vivre dans ces rues, et de ce qu’à coup sûr, nous nous aprêtons à vivre encore.

Voilà, il fallait que je te raconte cette journée que tu n’as pas pu vivre, sympathisant plutôt avec quelqu’autre détenu des cages du commissariat central. Tu en goûteras d’autres, très bientôt.

Ah, il reste une chose à raconter de cette journée.
Nous sommes quelques-uns sur la place Sainte Anne à nous détendre autour d’un verre en fin d’après-midi, lorsque nous entendons une clameur. Nous nous levons pour aller guêter le haut de la place et croisons des camarades qui nous préviennent de ce que les pompiers ont envahi la préfecture du centre-ville, rue de Paris. Le petit groupe qui arrive en fanfare sur la place venait en vain d’essayer de les rejoindre. Il se dissipait tranquillement maintenant. Nous retournons en terrasse lorsque quatre fourgons de la nationale, une section de la CDI, arrivent sur la place et se positionnent pour repartir avant de stationner un moment. Leur chef, ce fanfaron de première que tout manifestant ne peut que reconnaître à coup sûr, s’attarde dehors tandis que ses hommes sont tous dans les camions. Il hume l’air. Il sait qu’un sale coup peut lui agayer sa soirée. Il y a beaucoup trop de gauchistes au mêtre carré pour partir comme si de rien n’était. Alors il attend. Il sait qu’il n’a qu’à attendre. Pas longtemps. Il sait que ça énerve tout le monde dans ce quartier de voir des flics passer à longueur de journée, alors qu’ils se permettent de rester stationner pour revendiquer le terrain, ça ne passe pas. Surtout juste après une manifestation. Il sait que les terrasses sont pleines de ces puent-la-pisse aux cheveux longs qui respiraient ses gaz il y a à peine une heure. Alors il attend. Et il récolte avec un sourire les premières invectives. C’est un homme assis en terrasse qui a lancé le slogan tant et tant répété depuis la mort de Rémi Fraisse. Et c’est toute la terrasse qui l’entonne dès la première répétition. Avec colère. Et ça gagne. Ca se répend sur d’autres terrasses d’autres bars de la place. D’abord ceux tout proches, puis ceux un peu plus haut. Et ce sont maintenant ceux et celles qui zonaient sur le haut de la place qui la descendent pour se joindre au grondement familier, rageur. Les mots changent. De "tout le monde déteste la police", l’arrivée de personnes du haut de la place fait embrayer le choeur sur un "cassez-vous, cassez-vous !" de circonstance. Les flics commencent à filmer la terrasse depuis l’intérieur des camions. Puis une porte s’ouvre. Deux d’entre eux, en armures, se frayent tranquillement un chemin entre les tables pour entourer l’homme qui a lancé le slogan. Il tentent de le soulever par les épaules. Quand on dit qu’ils tentent de le soulever, on a en réalité tout juste le temps d’interprêter le mouvement qui nous laisse à penser qu’ils le font se lever. Car dès l’instant où chaque main gantée est passée sous les bras de l’homme, c’est la terrasse entière, comme la vague d’un typhon, qui prend à peine le temps de se mettre debout et trouver son équilibre pour se ruer sur les deux policiers en hurlant. Et d’un même geste, d’autres se lèvent instantanément des autres terrasses, et ceux qui descendaient du haut de la place courent maintenant, eux aussi, vers le rapt scandaleux. Et les chaises volent, et on se boucule, et on crie, on insulte, on veut toucher, balayer. On y parviendra. Pour l’heure, un nuage de lacrymo chasse les plus téméraires et permet aux flics d’interpeller. Mais ça se paiera, ça coure sur les yeux de beaucoup.

Fratello, je suis heureux de retrouver notre ville, finalement en bonne santé et pleine de promesse. J’y courerai à tes côtés dès mardi, c’est promis.

Ton camarade, ton ami.

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