[Lorient] Se débloquer pour un blocage...

C’est advenu par un matin de novembre. Ici, les personnes s’étaient données rendez-vous sur le plus grand complexe de rond-points de l’agglomération lorientaise : Lann Sevelin à Lanester. Une ville ouvrière qui traversa le vingtième siècle en ayant pour horizon indépassable le communisme. Le mur est depuis tombé mais Lénine y a gardé son avenue. Les références au communisme semblent elles se dissiper avec le temps présent...

Récit photographique par Léonie Pondevie son site web

Le surgissement eu lieu un samedi 17 novembre. Les classes populaires qui viennent pour partie de la périphérie ne semblaient pas enclines à sortir de leurs territoires. Elles se sont invitées là où elles s’entassent d’ordinaire. Ces zones commerciales si laides où l’horizon est obstrué par de gigantesques enseignes. Ou peut-être était-ce un splendide détournement. Bloquer ces lieux qui leur sont d’habitude dédiés...

Le premier week-end, les milliers de personnes qui convergèrent sur ces ronds-points facilitèrent le blocage des flux. Plus une voiture ne passait. C’est par un joyeux manège de camions de TP roulant autour des ronds-points que les premiers jours suivant ce 17 novembre, les axes demeurèrent obstrués.

Et puis très vite, l’intelligence collective qui émergeait de ce mélange hétéroclite d’individu.e.s se détourna pour un temps de l’objectif initial : bloquer le pays. La première semaine vit une foule se relayer pour occuper durablement le plus gros des ronds-points de cette zone. Un campement fit son apparition, et de tous les côtés, des gilets jaunes assurèrent une présence permettant d’aller au contact de la population. Lorsque l’on passait par là, c’était un vacarme incessant de klaxons et de flottement de gilets fluo par les fenêtres.

La deuxième semaine, l’évidence sautait déjà aux yeux de tou.te.s. Ce ne serait pas grâce à ce rond-point que le gouvernement plierait. Les prolétaires qui défilaient ici étaient à l’image de la situation. Sans repère politique très marqué pour la plupart, aux avis politiques souvent flous, mais motivé.e.s pour ne plus courber l’échine.

Dans le même temps, des patrons du BTP de la région qui avaient stationné leurs camions et engins sur le rond-point se dirent qu’il était temps de passer à la vitesse supérieure. Le prix du gazoil qu’ils avaient l’habitude de consommer allait quasiment doubler d’ici peu.

Nous n’avons pas les même intérêts de classe qu’eux. Les contradictions ne pourraient qu’à terme se faire jour. Mais dans ce marasme politique ambiant, il ne se trouva quasiment personne pour remettre en cause cette alliance qui s’était nouée ici depuis le début du soulèvement. Et c’est de cette manière qu’une partie des gilets jaunes et des engins s’en alla bloquer le dépôt pétrolier sur le port de Lorient.

Par un mardi nuageux de fin novembre, quelques dizaines d’engins s’enchevêtrent dans les deux rues bordant le dépôt et plus aucune citerne ne put entrer ni sortir. Au niveau de l’angle avec l’avenue de la Perrière, un nouveau QG fait de palettes et de bâches apparut durant la semaine.

De notre côté, nous avions pris nos habitudes dans ce début de moment pré-révolutionnaire. Passer sur les ronds-points, et surgir dans les grands centre-villes les week-end. Nous nous décidâmes à investir le port avec les gilets lorsque nous parvint la nouvelle d’une comparution prochaine au tribunal. Les chefs de ces entreprises du BTP devaient en effet passer devant le tribunal de commerce le mardi 4 décembre pour entrave à la circulation…

C’était un lundi soir. Le temps était encore une fois à la fête. Ciel gris, menaçant, et cette douceur hivernale si typique de l’Ouest côtier de la Bretagne. Sur le chemin, quelques jolies tags égayaient les murs ternes et délabrés de ce port de commerce sur le déclin. « Rends l’ISF ! » « Bloquons Tout ». Arrivé au QG, nous reconnûmes rapidement quelques têtes déjà aperçues sur le rond-point de Lanester. Et cette si belle scène des engins qui s’imbriquent pour ne former qu’un amas de machines indéplaçable.

Comme sur les autres points de convergence des gilets jaunes, il nous était difficile de prendre nos marques. Quel pouvait être notre rôle dans cette dynamique ? Comment interagir avec une multitude qui ne partage pas forcément nos codes et langages politiques ? Comment lutter avec des personnes nouvellement en mouvement lorsque depuis des années nous avons acquis un savoir et un savoir-faire révolutionnaire ? Comment transmettre ce que nous avons déjà vécu par le passé lors de luttes précédentes ?

Ces questions nous traversaient lorsqu’une amie me parla photographie. C’est ainsi que pris corps ce projet de raconter l’irruption des gilets jaunes sur le port lorientais.

Le lendemain, mardi 4 décembre donc, jour du procès, les patrons qui avaient entreposé leurs engins de chantier furent convoqués par le procureur au commissariat de la ville. Et alors que se propageait l’information que serait rendu le jugement le 11 décembre, quelques pressions pécuniaires du procureur et quelques annonces télévisées suffirent à forcer ces patrons à libérer les rues.

La nuit n’était pas encore tombée. Cet éternel ciel gris breton rendait la luminosité difficile à capter. Une cinquantaine de gilets jaunes se trouvaient là lorsque des employé.e.s desdits patrons partirent avec leurs engins. Certains de ces employés avaient déjà leurs habitudes sur le blocage. Les patrons se sentaient ici chez eux.

Quand les moteurs résonnèrent jusqu’à nous, une partie s’imagina l’huissier conduisant quelques engins avec ses sbires. Il n’en était rien. L’huissier grattait sa feuille, prenait quelques photos sans s’attarder sur le cadrage, et discutait poliment avec d’autres gentilshommes portant les mêmes belles chaussures cirées à pointe. Les sentiments étaient confus. Certain.e.s criaient déjà à la trahison. D’autres insistaient pour que soit salué et applaudi la détermination de ces patrons qui venaient de sacrifier une semaine de chantiers pour bloquer le dépôt.

Encore une fois, il nous manquait une grille de lecture à même de nous éclairer sur la situation. Après tout, comment pouvait-on imaginer que des patrons nous avaient trahi alors que depuis le début sautaient aux yeux les contradictions inhérentes à la situation ? Depuis notre surgissement, ces individus avaient été clairs sur les causes de leur présence. En face, nous n’étions encore qu’une multitude contradictoire de raisons de se révolter. Notre seul dénominateur commun entre gilets jaunes était notre condition sociale.

Nous pouvons analyser la situation d’une toute autre manière. Par tactique, nous avions besoin que ces patrons initient ce blocage. Y aller seul nous aurait exposé à une évacuation aussi rapide qu’aux dépôts pétroliers de Vern-Sur-Seiche près de Rennes et de Donges près de Saint-Nazaire. Mais cette alliance entre patrons et prolo si saugrenue ne pouvait durer.

Leur départ nous mis à nu. La rue était déserte de notre faiblesse. Et pourtant retenti très vite cette intuition : « Et maintenant des barricades ! ». Les engins n’étaient pas encore tous partis que des gilets jaunes se mirent en quête de matériels à même d’obstruer l’entrée du dépôt.

Notre désorganisation relative et notre très forte pluralité politique nous rattrapa vite. Une partie souhaita discuter de la suite et de ce qui nous arrivait. Une assemblée se forma. Il nous semblait pourtant que le temps pourrait presser. Que seul quelques minutes nous seraient laissées avant que retentissent les sirènes et que nous ayons à lâcher notre position. Vieux réflexes de personnes endurcies par les coups reçus durant toutes ces années à lutter. Et puis il nous faut avouer que la rencontre avec un partisan d’Asselineau qui n’avait que l’objectif « sortie de l’UE » à la bouche n’était pas pour nous inciter à nous étendre en paroles.

Lorsque se turent les quelques coups de gueules et prises de paroles plus ou moins prises par autorité, la valse des barricades repris. En seulement vingt minutes, et après quelques discussions techniques sur la meilleure position à leur attribuer, une grosse barricade aux portes du dépôt pétrolier émergea. Pour un temps au moins, rien ne sortirait de ce dépôt.

Les uniformes bleus rôdaient depuis déjà quelques dizaines de minutes. En moto principalement et peu armés. Repu de notre effort collectif, nous vîmes venir à nous un policier. Alors que nous nous attendions à une nouvelle mauvaise nouvelle, c’est cordialement, voir presque chaleureusement, qu’il nous souhaita une bonne soirée autour de la barricade. Il nous conseilla aussi de ne pas trop boire durant la nuit, de sorte qu’un alcoolisé ne finisse pas par avoir la mauvaise idée d’allumer un feu qui aurait été difficilement contenu si proche des cuves de pétroles.

Pour la deuxième fois en peu de temps, cette situation était à nouveau inédite et déstabilisante pour nous. Nous finîmes notre soirée en compagnie de nos nouveaux camarades de circonstances et quelques discussions nous rassurèrent sur le potentiel révolutionnaire de la situation.

Le lendemain matin, nous n’eûmes pas le temps de savourer notre brève victoire que deux fourgons de bleus vinrent pour libérer le passage. En faible nombre, conscient de notre incapacité physique et morale à aller au casse-pipe, nous laissâmes les schmitts faire leur sale besogne en les admirant autour d’un café pris depuis notre QG à l’angle de la rue du dépôt et l’avenue Perrière.

De nouvelles discussions nauséabondes eurent lieu avec un probable sympathisant des Le Pen, et avec d’autres s’échangea entre nous la volonté de ne pas s’arrêter en si bon chemin.

L’insurrection semble proche, et de puissantes questions politiques nous font face. Qu’est-ce que serait une révolution dans un pays gangrené par des idées nauséabondes et pourri par des oppressions systématiques lié au genre, à l’origine, etc ? Qu’est-ce que peut-être un mouvement révolutionnaire dans la situation actuelle ? Comment rejeter les vieilles formes de la politique et l’organisation autoritaire tout en facilitant la possibilité d’une organisation véritablement horizontale et la diversité des tactiques ? Comment politiser un mouvement qui rejette le politique et est en perte de repères ? Jusqu’à quel moment notre présence est-elle possible lorsque des forces contraires sont présentes ?

Beaucoup de questions qui nous traversent restent en suspens et nous ne pouvons pas forcément y apporter de réponses claires. Nous entendons déjà nos allié.e.s habituel.le.s nous resservir le discours qu’on sert la soupe à l’extrême-droite. Qu’il ne faudrait pas qu’on soit sali parce qu’on s’allie. Mais à l’heure où un soulèvement semble pouvoir emporter une grande partie des certitudes habituelles et acquis de ce vieux système capitaliste, nous ne pouvons pas passer à côté de cet instant potentiellement révolutionnaire.

Nous ne lâcherons pas nos convictions anti-racistes, communistes, anti-sexistes, anti-autoritaires ou encore anti-spécistes pour certain.e.s d’entre nous. Nous ne nous défilerons pas pour autant, et continuerons à confronter nos certitudes et praxis révolutionnaires aux rencontres qui s’opèrent. En espérant croiser beaucoup plus de camarades, et qu’ensemble, nous ancrions cette révolte dans une direction qui nous soit plus saisissable et enviable. Et qu’ensemble, nous redonnions matière à l’idéal de communisme.

Rien n’est encore acquis, le début est advenu, la suite s’offre à nous...

des gilets jaunes

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