Paniers à légumes sous surveillance #1

Rennes
Politiques sécuritaires - Surveillance

C’est pourtant un endroit de sociabilités et de rencontres pour beaucoup de personnes, mais l’autoritarisme s’immisce partout, jusque dans les marchés.
Un exemple avec celui de Jeanne d’Arc, plutôt bourge et calme, qui se retrouve de plus en plus enfermé et contrôlé, et dont la clientèle habituelle ne vient presque plus.

Interview d’une vendeuse sur l’évolution
de ce marché en cette période de confinement.
Épisode 1 sur 3 - Jeudi 2 avril


Ça s’est passé comment le 1er jour ? Est-ce que vous étiez
au courant en avance du déroulement de ce marché confiné ?

Moi j’m’en doutais un peu. Enfin, je savais pour les contrôles potentiels à l’entrée, que tu peux pas rentrer et que tu dois attendre qu’on t’autorise à rentrer. Et aussi qu’il fallait qu’on mette en place des règles, nous, les vendeurs.

Quand t’es toute seule dans ta bagnole en venant, c’est la vie normale quand même. Et puis en arrivant ça fait bizarre. J’avais pas trop imaginé comment ça ferait en vrai. Je suis tellement habituée aux marchés où c’est sympa, où les gens sont contents de venir. Alors rien que le fait que ce soit fermé et tout bloqué, ça fait un truc où te te dis "Ah oui c’est vrai. J’suis d’dans là..."


Du coup ça ressemble à quoi l’organisation du marché ?

Bah, c’est juste le bordel. Les commerçants ne sont pas mis au même endroit, ni rien. T’es complètement paumée dans tes repères. Déjà en tant que personne qui va vendre et qui travaille, tu n’sais plus qui est où, tu cromprends rien. Donc tu te dis que le client, lui, il doit encore moins comprendre.

Les gens ne sont pas là pour qu'on les contrôle ou quoi que ce soit. Ils sont là pour faire leurs courses et pour rencontrer du monde, parce qu'ils en voient plus beaucoup.

Ce jeudi 2 avril, en vrai, ça allait parce qu’ils avaient juste mis des rubalises des 2 côtés, le long du marché, pour bloquer les gens. Ce qui ne marchait pas du tout puisque les gens passaient dessous. Du coup ça allait. Y’avait juste une entrée où ils contrôlaient, et il faisaient rentrer tant de personnes à la fois.
Le marché est ouvert de 8h à 12h, et à 7h t’as déjà des gens qui attendent devant pour rentrer en 1er. En gros, t’attends de toute façon 1h.

Et puis il y avait plus de flics que d’habitude. Enfin, c’est pas sensé vraiment être des flics, je sais même pas c’est quoi, ils sont ASVP, Agent de la Sécurité de la Voie Publique. Mais normalement ce ne sont pas des flics dont t’as peur. C’est plutôt ceux que tu vois au coin d’rue de temps en temps.
Et là, tout de suite, tu sens qu’ils ont un petit rôle. Qu’ils sont contents d’être là et d’avoir un truc différent à jouer par rapport à d’habitude.


Dès ce jeudi ils étaient là ?

Ah ouai, de toute façon ils sont déjà tout le temps là sur les marchés. D’habitude ils sont 4, 2 placiers puis 2 flics. Ils se déplacent 2 par 2. Mais tu n’fais même pas gaffe qu’ils sont là, juste ils se baladent parce qu’en fait ils n’ont rien à faire.

Mais là d’un coup, c’est plus les mêmes.
Ce jeudi, j’sais pas, ils devaient être 6, 6-7 p’t’être. Pour être au moins 2 à l’entrée et 2 à la sortie, et ouai 2 qui s’baladent et qui surveillent les gens.

Et comment on fait quand on y arrive pas ? Ben on est autoritaire et on gueule contre les gens.

Et là ce qu’il s’est passé c’était marrant. Enfin c’est pas marrant, c’est ridicule plutôt...
Ils gueulaient contre les gens parce qu’ils ne savaient pas comment faire respecter le peu de règles qu’on avait dût leur donner d’en haut. En mode "Vous faites comme ça. Vous devez faire une entrée, une sortie, les gens doivent respecter tel ordre de circulation".
Mais en fait tu te rends compte que c’est pas possible. C’est compliqué de canaliser dans un marché des gens qui ont leurs habitudes, qui sont pas là pour qu’on les contrôlent ou quoi que ce soit. Ils sont là pour faire leurs courses et pour rencontrer du monde, parce qu’ils en voient plus beaucoup.


Il y avait simplement de la rubalise le long du marché ?
Les gens pouvaient aller et venir comme ils voulaient ?

Ah non, ils devaient rentrer et aller tout droit dans le marché, mais jamais redescendre. Et ressortir par le haut. Et c’est sur ça où les flics, enfin je sais pas comment on les appelle, se sont dit "Ah, mais en fait c’est super compliqué de faire gaffe à ça". Toutes les personnes qui faisaient semblant de reculer, ils allaient les engueuler avant même qu’ils aient fait quoi qu’ce soit.

C’était vénèr. Du coup tout le monde était surpris parce qu’on ne s’attendait pas du tout à ça. Personne ne disait rien, parce qu’on se dit : "Ah ouai, je m’attendais pas du tout à ça". C’est flippant, mais tu sais pas encore trop quoi penser.
Tu te dis qu’ils ne savent juste pas comment gérer le truc, et que ça va bien se passer.


Et les gens se laissaient faire ?

Hé ouai, les gens se laissent carrément faire. Y’en a quelques uns qui se regardent en mode "Oulà...", mais tu dis rien parce que c’est des flics, et tu leur dit trop rien. Ou alors : "Nan mais ne vous inquiétez pas, vous énervez pas trop, c’est pas trop grave".

Mais normalement c'est pas des flics dont ta peur. [...] Et là, tout de suite, tu sens qu'ils ont un petit rôle. Qu'ils sont content d'être là et d'avoir un truc différent à jouer par rapport à d'habitude.

Mais en particulier c’était une, une flic, qui engueulait tout le monde. Les autres ça allait.
Elle s’est quand même mis à engueuler des vieux qui passaient sous les rubalises parce qu’ils avaient pas envie d’attendre 1h. C’est compliqué de faire attendre un vieux qui peut pas forcément attendre 1h debout sous le soleil, alors qu’après il va sûrement passer 1h de plus dans son marché et prendre le temps.

Y’avait des gens handicapés, en fauteuil, qui du coup passaient sous les rubalises parce qu’ils ne pouvaient pas passer à l’endroit où on leur demandait de passer pour rentrer. Enfin tu vois, des trucs comme ça... Et elle leur gueulait dessus.


Et pour les commerçant, ils vous avaient donné des consignes ?

Bah moi non. Je n’sais pas ce que mon patron a eu comme consignes, mais j’crois qu’il a des consignes uniquement quand il arrive au marché. On lui dit juste "Tu te met là", à tel emplacement. Déjà, pour ton emplacement, on t’a pas demandé ton avis, ni dit pourquoi t’es ici.
D’habitude t’es tout le temps à la même en place en fait.
Mais nan, je pense pas qu’il ait eu de consignes. En tout cas il ne m’en a pas parlé.

Pareil, au niveau de l’hygiène, on ne lui a rien dit non plus, de ce qu’il fallait mettre en place. C’est des trucs qu’il a du faire par lui-même j’imagine, des choses qu’on a fait par bon sens.


Y’a des gens qui ont eu des contraventions ?

J’ai pas vu. Mais y’avait pas de contrôles d’attestation encore. En tout cas personne n’en a parlé.
C’était plus des contrôles sur le respect du sens de la marche, ou pour que tu restes bien à 1m d’écart à attendre dans les files. Et pour vérifier que les gens ne passent pas sous les rubalises.

Ça sentait vraiment le truc où ils ne savaient pas comment gérer. On leur avait donné des ordres, et ils savaient pas, ils avaient jamais fait. Et comment on fait quand on y arrive pas ? Ben on est autoritaire et on gueule contre les gens. Mais en fait ça marche pas, parce que les gens ne comprennent pas.

Je l’ai pas revu après la nana qui gueulait contre tout le monde, le dragon.
Car oui, on l’appelait le dragon du coup. (rire)

Toutes les personnes qui faisaient semblant de reculer, ils allaient les engueuler avant même qu'ils aient fait quoi qu'ce soit.

Ça a pas l’air d’être des gens hyper politisés dans ce marché. Pendant les élections, les gens ils évitent les tracts, ils veulent pas en entendre parler. Du coup, tu repères vite les quelques clients qui ont l’air un peu plus impliqué, à gauche.
Donc, il y en a une de ceux là qui a dit : "Moi j’vais leur parler aux flics, c’est pas normal, pourquoi ils sont comme ça. Elle faut qu’ils la virent". Elle est allé causer à un flic tout jeune qui a dit : "Ah oui mais moi, j’suis contractuel... Je vois bien, j’suis d’accord avec vous, mais je peux rien faire".

Nous on peut rien faire, les commerçant peuvent rien faire, même les flics peuvent rien faire. Du coup juste, elle reste là et continue à faire n’importe quoi. C’est tout de suite compliqué, comment on fait pour faire remonter un truc ?
C’est la galère, y’a rien qui est prévu. Ou alors il faudrait que tous les commerçant fassent une espèce de pétition.

Mais nous, ils ne nous ont pas trop embêtés.
Mon patron a mis en place un système de paniers et de commandes pour savoir ce qu’il allait vendre, parce qu’on vend rien en fait. Et faut bien prévoir un peu. 1 mois avant il a filé son numéro de téléphone à tout le monde pour prévoir le confinement.

Parce qu’il s’en doutait que ça allait être le bordel et que le marché serait compliqué.


Contact : douceuradicale@riseup.net

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