Pour un renouvellement du langage et de la pratique révolutionnaire

Le groupe ASAP a publié récemment un texte, présentant une critique de l’écologie et des formes politiques qu’elle suscite d’un point de vue communiste, auquel une réponse nous semble nécessaire.

« Lorsque les ouvriers communistes se réunissent, c’est d’abord en vue de se saisir de la doctrine, de la propagande, etc. Mais en même temps, ils acquièrent par là un besoin nouveau, le besoin de la société, et ce qui semble être le moyen est devenu le but. » Karl Marx

Le texte d’ASAP, malgré des analyses que nous pouvons partager mais qui n’ont rien d’originales, manifeste les signes d’une absence évidente d’esprit de « composition », un défaut d’imagination et un rapport à la politique étriqué dans laquelle tout mouvement ou toute lutte qui ne s’énonce pas sur la base d’une conscience de classe, dont les auteurs détiennent a priori la théorie véritable, serait nécessairement contre-révolutionnaire, « réformiste » pour les écolos et pourquoi pas « proto-fasciste » comme nous avons parfois et en substance pu l’entendre à propos du mouvement des gilets jaunes.

Nous ne pouvons qu’être consterné par un tel défaut de questionnements politiques et stratégiques d’un gauchisme plus attaché à sauver son « identité politique » et à s’assurer pour ses membre une qualité distinctive de « révolutionnaires » contre des idiots de marcheurs pour le climat incapables de comprendre que le capitalisme est l’ennemi à abattre ou encore des zadistes qui n’ont pas saisi qu’il est inutile de construire des lieux de vie politiques qui seront nécessairement écrasés par l’hydre capitaliste. En lieu et place de ces mouvements internationaux et de ces luttes territoriales, nous pouvons lire un appel incantatoire à subvertir l’ordre établi, à renverser le capitalisme pour réaliser le « communisme » qui est ainsi défini comme un mouvement de pure négation de l’ordre existant dépourvue du moindre signe tangible ou imaginaire de création, puisque tout ce qui peut être créé ici-bas, toute tentative d’associer à la lutte des manières de mener une vie désirable et d’habiter le monde présent, seront forcément corrompus par le mal capitaliste, nous obligeront à la trahison ou ne sont rien d’autres que des manières de déserter la lutte. Évidemment, le sujet sans cesse invoqué et convoqué, mais jamais défini ni décrit d’un tel processus est le « prolétariat ». Figure dans laquelle peu de gens parviennent à se reconnaître dans une société où une grande part du processus productif a été délocalisée et automatisée ne laissant subsister qu’une classe fragmentée d’agents de services destinés à assurer les conditions de réalisation du procès de valorisation du capital, c’est-à-dire la circulation et distribution des marchandises, ou encore à zoner au chômage de manière intermittente ou constante comme des superflus. Un certain « prolétariat » qui participe directement à la valorisation du capital (la classe ouvrière industrielle), a de fait été en grande partie délocalisée avec les entreprises et « atomisée » socialement, ce qui ne signifie évidemment pas qu’il a disparu, mais qu’il constitue d’autant moins une force d’attraction et de reconnaissance tangible.

Nous assistons donc pour l’essentiel à une forme de chantage selon laquelle il serait non seulement impossible de s’organiser pour vivre, mais qu’une telle tentative constituerait nécessairement une perte de temps et d’énergie qui aurait pu servir la Lutte, la vraie, bref, un dévoiement, un fourvoiement, une impasse sympathiquement étiquetée comme « alternativiste ». Pour notre part, nous nous refusons simplement à admettre que la lutte de classe se réduise seulement à la défense de nos intérêts (salaires directs et socialisés). Il nous semble que ce processus d’expérimentation politique qui associe le vivre en commun et la lutte a permis de nourrir l’imaginaire révolutionnaire de cette dernière décennie, de renouer avec certaines pratiques de luttes offensives dont le sens était d’autant plus partagé et partageable qu’elle s’inscrivait dans la défense de lieux de vie et d’usages, de susciter un esprit de composition et de rencontre au-delà de ces assignations politiques stériles de « citoyennistes » vs « radicaux », « réformistes » vs « révolutionnaires », « locaux » vs « zadistes » etc. sans pour autant nier encore une fois les différends politiques et stratégiques qui se présentaient. Le caractère partiel de la victoire au goût de trahison pour certains ne nous empêche pas d’y voir un précédent historique significatif là où toutes les luttes contre telle ou telle réforme ont échoué lamentablement. Au final, nous ne voyons pas trop la pertinence d’une telle critique du fait qu’il n’y a pas de différence pour nous entre la perspective d’ouvrir des squats politiques et des maisons du peuple en ville et celle qui consiste à créer des dynamiques politiques à la périphérie des métropoles en s’opposant fermement à tel ou tel projet industriel. Toute tentative d’assurer la pérennité d’un lieu repose souvent sur des négociations susceptibles d’entraîner des effets de dépolitisation ou de « normalisation » et ainsi d’être perçues comme une source potentielle de trahison par une partie des occupants et des soutiens. Ces accusations n’ont rien de nouvelles et n’apportent absolument rien aux problèmes auxquels nous sommes confrontés dans les luttes urbaines ou rurales.

Ensuite, la forme de la critique nous semble inadéquate tant elle condamne par a priori les trajectoires et l’évolution possible des mouvements et des pratiques qui les caractérisent.
Il est en effet nécessaire de combattre la stratégie gouvernementale et entrepreneuriale visant à responsabiliser les « individus et les prolétaires » et les culpabiliser pour leur « empreinte carbone » tout en déresponsabilisant les entreprises, opération qui permet de masquer le processus de production, de mobilisation et d’exploitation des ressources naturelles et de la main d’œuvre qui est la cause et la source des pollutions, nuisances, et du réchauffement climatique que nous connaissons.
Comme d’habitude, on tente de nous faire croire que l’écologie se réduirait à des choix de consommation de produit « éthique » ou de « qualité » qui constituent finalement autant de critères de valorisation marchande, source de rentabilité et de profit pour des entreprises qui cherchent à se distinguer de leurs concurrents. A travers cette opération autant marketing que politique, c’est l’éthique elle-même et la bonne conscience de soi qui sont transformées en marchandise payante dans un marché de niche à destination d’une clientèle solvable qui dispose des moyens financiers nécessaires à la conservation de son « capital santé » et « bien-être ». La « qualité de vie » a un coût auquel seules certaines classes socialement supérieures peuvent prétendre.

Mais derrière ces niches écologiques ce sont aussi des producteurs, comme certains éleveurs et maraîchers par exemple, qui cherchent à préserver et faire exister des alternatives techniques et existentielles aux formes de production capitalistes et industrielles. Du fait du caractère écrasant de ces dernières, ils n’y parviennent que sous la forme d’une sorte de marché parallèle, plus ou moins rentable. Une niche marchande qui subsiste bien souvent sur la base d’un sacrifice de soi qu’il est parfois difficile de ne pas confondre avec une forme d’auto-exploitation, malgré le sens que l’on trouve à sa propre activité.

Si la forme entrepreneuriale et marchande constituent les limites de ces « alternatives », ils n’en demeurent pas moins qu’il est possible de se les réapproprier pour disposer de nos propres espaces de production, d’apprentissage de savoir-faire, de partage et de distribution de biens à destination des luttes et des camarades qui s’organisent. Qu’une partie de cette production soit destinée à devenir des marchandises n’empêchent pas forcément qu’une autre partie soit mise à disposition de manière à accroître notre autonomie matérielle vis à vis des flux d’argent et de marchandises. De plus, la principale prise et force que nous avons face aux projets d’infrastructure industrielle et de production capitaliste de l’espace découle logiquement de notre inscription sur un territoire, des tentatives d’occupation et de co-construction qui s’y déploient et des formes de solidarité matérielle et politique qui s’y élaborent.
Enfin, nous ne pouvons nous contenter de condamner ceux ou celles pour lesquelles l’activisme permanent avec ses jeux de postures et de supériorité politiques ne constitue pas une grande passion, d’autant moins lorsque ces postures nous conduisent à des critiques acerbes dépourvues de la moindre pertinence et à passer à côté de mouvements et de luttes intéressantes.

Il nous apparaît de plus que l’appartenance sociale du mouvement des gilets jaunes et celui pour le climat sont « distinctes », qu’il n’y aura pas nécessairement de « convergence » entre ces deux mouvements, mais que tous les deux seront affectés par le même besoin d’une transformation radicale du monde présent, seront confrontés aux mêmes questionnements stratégiques et tactiques devant l’impasse du système productif actuel, au même souci de créer des formes de solidarités et d’habiter pérennes, que les positionnements des uns entreront en résonance avec celui des autres, que des points de rencontre s’établiront comme c’est déjà le cas qui viendront nourrir et faire croître une force politique hétérogène mais néanmoins efficace, que d’autres points de conflits s’ouvriront qui viendront renforcer ceux déjà existants. Même selon un point de vue marxiste, il est nécessaire de créer les conditions dans lesquelles une partie du prolétariat puisse être rejoint dans ces luttes par une partie au moins des classes moyennes et supérieures sans quoi, dans son isolement moral et politique, tout processus révolutionnaire est voué à l’échec. Cette nécessité a même débouché sur un ensemble de réflexions autour du concept d’hégémonie qui s’est d’autant plus imposé que l’hypothèse d’un sujet qui serait par essence ou par nature révolutionnaire, auto-suffisant à lui-même, et qui nous serait comme déjà donné par le capital, s’est dissoute. C’est pour cette raison qu’au lieu d’opposer le mouvement climat et les luttes territoriales à la défense de ses intérêts de classe, il est plutôt nécessaire d’établir des formes de communication, de ponts et de liaisons entre ces différentes luttes pour en faire circuler l’énergie, la vitalité, le sens, les savoirs, les savoirs-faires et les pratiques.
Plutôt que de venir renforcer des réflexes identitaires déjà nuisibles, l’expérience nous a montré qu’il est nécessaire de rester ouvert à à la rencontre, à ce qui émerge parfois en dehors de nous, et qu’il vaut mieux se rendre présent et disponible pour le débat conflictuel qui en résulte en continuant d’assurer le développement de nos propres positions politiques et notre capacité d’action. Ainsi, sous prétexte de nous livrer une critique de l’écologie capitaliste et des formes d’organisation « réformiste » ou « alternativiste » qui la conteste comme « extinction rébellion » et les « zads », ce texte résonne pour nous comme le symptôme d’un gauchisme autoréférentiel et navrant.

Face à cette forme d’intransigeance « idéologique », d’arrogance et de dédain, nous invitons nos camarades à rester au contact des luttes, à apprendre des mouvements qui naissent et s’épuisent plutôt que de leur cracher à la gueule sous prétexte qu’ils ne rentrent pas dans leur petit schéma dialectique étriqué ou qu’ils ne sont pas animés a priori par le feu millénariste d’un communisme toujours conçu, malheureusement, comme l’au-delà du monde présent et de la révolution. Le sens d’une critique est d’autant plus partagée et partageable qu’elle est émise à destination de personnes que l’on traite comme nos égaux, comme de potentiels camarades et alliés, plutôt que comme des ennemis à la moindre faute de langage ou au moindre défaut d’expérience politique. D’ailleurs, nous avons de plus en plus de mal à déterminer l’objet de la critique émise par certains camarades, s’il s’agit de certaines luttes en tant que telles, ou le fait que celles-ci n’empruntent pas nécessairement le langage théorique adéquate avec son cortège de références et de mots-clés sans lesquels on s’expose à leur condamnation, et cela vaut tant pour les analyses dites « marxistes » que celles plus « intersectionnelles ».

Si le communisme est « le mouvement réel qui abolit l’état des choses existant », c’est parce qu’il s’élabore et se déploie dans la lutte elle-même, dans les formes de la vie qui s’y inventent, les solidarités qui s’y construisent et qui tentent de persister. Un mouvement politique dépourvu de lieux de vie et d’organisation, dont la présence effective se réduit aux facs qui, à la manière des campus américains, ne sont plus que les bastions d’un progressisme libéral lénifiant, ne peut que s’épuiser dans un activisme réduit à l’état d’une mécanique épuisante voire absurde lorsqu’il n’est pas que l’expression de codes et de schémas préconçus auxquels les personnes et le réel devraient nécessairement se conformer. De plus, un mouvement politique autonome et révolutionnaire qui ne dispose pas ou ne cherche pas à disposer d’une partie au moins de ses propres conditions matérielles d’existence, dépourvu du moindre imaginaire des formes possibles de la vie « post-capitaliste », qui exclut la diversité des trajectoires et sensibilités politiques au nom d’une conception pré-définie de la révolution, ne pourra susciter qu’une forme d’aversion justifiée et se rendre imperméable aux luttes et à l’expérience.

Pour terminer, nous ne pouvons accepter la définition tirée de son étymologie du concept d’« écologie » tel qu’il nous est présenté dans ce texte. Il s’agit bien d’une manière de penser l’habiter et de la construction d’un savoir critique sur la place de l’homme dans le monde dans son rapport au non-humain et non d’une science « normative » de la gestion qui renvoie plutôt au terme d’« économie » dont l’étymologie, elle, renvoie clairement à une idée d’ordre et de loi. C’est pour nous la différence entre le logos et le nomos qui semble confondus. Comme nous ne souscrivons pas à la critique du terme d’« écologie » nous ne pouvons souscrire à l’idée que, de cette écologie, découlerait une seule manière de penser l’habiter « avec ordre, cohérence et parcimonie » à laquelle nous serions nécessairement soumis. Que l’écologie puisse en effet devenir une sorte de science au service du développement économique et du contrôle cybernétique du vivant n’en empêche pas moins qu’elle peut aussi nous permettre de nous ressaisir en tant qu’espèce parmi d’autres dans le monde vivant, de penser notre relation au non-humain et ainsi être à la source d’une redéfinition éthique de la perspective communiste qu’on ne peut plus vraiment envisager comme la socialisation, par l’État ou les travailleurs « autogérés », des forces productives accumulées par le capital. La force de certaines zads, au-delà d’être une source de conflictualité relativement coûteuse pour l’ennemi qui met directement en cause la production capitaliste de l’espace et sa « valorisation », est bien de constituer un signe tangible et réel de notre capacité à construire des lieux de vie et d’organisation politique qui durent.

Ainsi, que ce soit sur extinction rébellion et sur les zads nous conseillons à nos lecteurs de rester attentifs à nos publications et à celle de désobéissance écolo paris qui ont le mérite de poser avec tact et esprit de composition des critiques politiques, stratégiques et tactiques.
Pour ce qui est de construire une perspective révolutionnaire désirable dans un monde ordonné par les lois de l’économie, il nous semble qu’un détour par le passé et l’histoire des formes de vie et de luttes paysannes et ouvrières, de même que le recours à l’imaginaire et au récit, en sont des conditions essentielles.

Des camarades de Résistance Écologiste Rennes

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