Réponse critique à l’article "pour une nouvelle éducation sentimentale"

Chaque mouvement, chaque avancée féministe, connaissent leur retour de bâton, c’est le Backlash théorisé par Susan Faludi. Il ne manque jamais non plus, dans les milieux de gauche et anarchistes, de faux-amis qui, pour notre bien, nous expliquent que nous ne faisons pas comme il faut ; ils le font parfois de manière vraiment tordue, qui pourraît nous faire croire, si l’on n’y prenait garde, que c’est parce qu’ils sont encore plus féministes que les féministes, bien plus radicaux que les femmes qui se lèvent, et bien sûr qu’ils parlent en leur nom et pour leur bien.

Mais pour mes camarades et moi, qui sommes de la deuxième vague et demie, qui avons reformé des groupes non-mixtes au milieu des années 90 justement car nous n’étions pas entendues dans nos groupes anarchistes un peu partout en France, ce stratagème est plus que connu. Mais il nous fatigue. Nous avons autre chose à faire que de nous défendre toujours et encore de ces mêmes agressions qui n’ont rien d’original, mais qui doivent tout au masculinisme le plus éculé, et qui nous fait, encore et toujours, violence.

Ici, ça commence fort, une citation de Deleuze qui parle de désirer une femme, qui pourraît s’entendre comme une métaphore du désir en général, sauf qu’ici, elle est bien en exergue d’un texte qui parle des femmes.

C’est donc bien des hommes désirant des femmes qu’il s’agit. Puis on nous parle d’une "certaine" parole qui se libère. Pourquoi ce qualificatif de "certaine" qui cherche bien évidemment à minimiser, et à rabaisser la parole qui oui, se libère, dans une lucarne, une toute petite fenêtre, de "me too".
On en arrive bien vite à la question du contrat, reprenant ainsi tout ce que la droite réactionnaire ne cesse de clamer : "oui mais bientôt les féministes elles vont nous faire signer un contrat". Or, ce ne sont pas les féministes qui demandent celà, mais bien les administrations ou entreprises qui cherchent à se couvrir, et tous les agresseurs qui souhaitent se dédouaner, et ne pas être dénoncés. Alors que dénoncer, selon ce texte, ne sert à rien non plus, il faut s’attaquer au système.
Qu’est-ce que celà dit ? Très clairement que les féministes ne font pas ce qu’il faut. Alors que l’on se demande bien en quoi dénoncer les agresseurs ne serait pas attaquer le système, étant donné que le système, c’est justement une immense proportion d’hommes agresseurs ? Que la violence qui nous fait taire, nous considère comme des objets, sert à nous remettre à notre place, est constitutive du système hétéro-patriarcal. Lorsque Asia Argento dénonce ses agresseurs en les prenant à partie, c’est bien ce système qui permet et couvre toutes ces agressions qu’elle dénonce.
Puis nous avons le droit à ce que Fun Radio mettrait dans la tête des garçons, selon l’auteur. Mais cette liste des pratiques imposées aux femmes n’apparaît pourtant sûrement pas, même dans cette émission bien sexiste, de manière aussi explicite. En revanche, dans la tête de la personne qui écrit, c’est bien comme ça qu’elle apparaît, et nous, lectrices, potentiellement victimes, n’avons pas besoin de le savoir. C’est ce que les féministes peuvent reprocher à la libération de la parole des hommes, par exemple autour des réunions non-mixtes hommes, si c’est pour énoncer toutes les pensées oppressives qui les habitent, sans filtre, ce n’est d’aucune utilité d’une part, et c’est violent pour les victimes, car ces pratiques renvoient à des violences qu’elles ont subies.

En clair, et c’est ce que nous vous disons depuis que nous nous organisons en non-mixité : démerdez-vous avec votre merde, nous avons déjà à soigner les traumatismes que vous nous avez fait subir.

Et on voit alors ici le problème de mettre tout le monde (ici les hommes et les femmes) au même niveau. Alors que dans un système hétéro-patriarcal, il y a une classe qui en exploite et domine une autre. Ne pas prendre en compte que nous ne vivons pas la même chose dans ce système, c’est déjà nous nier.

Le pompon se trouve dans la phrase finale, où l’ (les) auteur (s), qui pourtant reprochaient que l’on ne s’attaque pas à un système en dénonçant les agresseurs, soudainement s’extraient sans problème de ce système, en vivant des expériences qui échappent à toute oppression. Désolée de dire que tant qu’on vivra dans un système patriarcal, et quelles que soient la plus grande égalité, la plus grande inventivité, le plus grand respect dans lequel pourra s’échanger du sexe hétérosexuel, celui-ci ne se situera jamais complètement en dehors des rapports d’oppression. Cette phrase s’apparente vraiment à l’habituel rengaine "mais moi je n’oppresse pas", qui demande une reconnaissance absolument pas justifiée. Or, lorsque l’on est féministe depuis longtemps, celà a plutôt tendance à susciter la méfiance. Les camarades vraiment pro-féministes savent qu’ils ne s’extraient pas du rapport d’oppression.
Mais ceci n’est pas étonnant venant d’un texte qui ne parle jamais de féminisme, qui ne parle d’hommes et de femmes que pour imaginer que l’on pourrait sortir du jour au lendemain des problèmes de consentement et d’agression. Comme si nous, les femmes, pouvions avoir une sexualité égalitaire au milieu des agresseurs. Comme s’il nous suffisait d’"imaginer les diverses possibilités et situations désirables". Ah ben oui, c’est sûr que les hommes nous laissent sans problème les imaginer et les mettre en oeuvre, c’est pour ça que ça sert à rien de dénoncer les agressions !!! En fait ça c’est le deuxième pompon : c’est de la responsabilité des femmes de ne pas assez imaginer ; et nous sommes égaux, hommes et femmes dans cette entreprise.

Je vais tâcher de rester calme, mais si les mecs soit disant anars, rebelles ou révolutionnaires, ne commencent pas à voir le problème, ça risque vraiment de se retourner contre eux quand ils se seront solidarisés de toutes les actions et théories anti-féministes. Et la convergence des luttes, ben non, en fait, les féministes ne convergent pas avec leurs agresseurs. Et en patriarcat, il existe des classes différentes, dont celle des femmes et celle des hommes.

A Rennes, il n’y a pas eu de "me too", et encore moins dans les milieux militants. Des agresseurs ont une place de choix dans certains groupes, la solidarité masculine est prédominante, les gars se cooptent et s’admirent comme grands militants. Alors, le minimum, ce serait d’éviter les crachats envoyés aux féministes et aux victimes de violence sexuelle.

P.-S.

Je ne peux que conseiller, à toutes et à tous la lecture de textes féministes concernant les violences afin d’en avoir une compréhension vraiment féministe, systémique et politique, et tout simplement de s’informer avant de parler : Andrea Dworkin, Colette Guillaumin, Patricia Romito, ou en plus court, les textes publiés sur internet du seum collectif.

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