Sans contact ! - Chronique des évènements courants

Aménagement du territoire Politiques sécuritaires - Surveillance

Journal de confinement, Nantes.

Nantes 17 mars

Dans le hall de la garde de Nantes à 18h30. Un pianiste soulève un peu la chape de plomb tombée à midi sur la ville. Elle était déjà à demeure dans les têtes depuis quelques jours. « interdit de sortir sans nécessité », sans une « attestation sur l’honneur ». Mais il suffit d’un cabas à la main, d’un chien, d’un équipement sportif pour être plutôt tranquille dans les rues. Ce qui est terrible c’est le vide des perspectives. Place royale règne un silence de mort, parce qu’en surplus de vide de vivants, l’eau manque dans la fontaine. La police fait des rondes lentes en voiture. Des équipes commencent à patrouiller ce soir. Je cherche des regards complices.
Je sais depuis hier au soir que le confinement général commence à midi aujourd’hui. Pourquoi rester dans une grande ville ? Pour continuer de vivre. Pour être là où les points de tension sont les plus forts.Mais ce ne sont pas des points. Plutôt des plaques qui se frottent. Être au contact. « Ne pas être à l’arrière » comme disait Simone Weil. Ne pas supporter d’être sous « protection », sous cloche et d’oublier. D’abord parce que ça ne marche pas. Ensuite être aussi bien responsable, être pour quelque chose dans ce qui m’arrive. Quoi qu’il m’arrive.
Le hall de la gare. Un jeune noir s’installe au piano. Il balaie le clavier avec son coude et crie : « Coronavirus ». A deux reprises.
Mais il ne sait pas jouer. Une pocharde rigolard d’une soixantaine d’année tapait des mains. Le jeune s’en est allé. Elle s’approche de l’instrument en faisant des moulinets avec ses poignets.
Elle s’assoit. Ses doigts caressent les touches comme des coups de pattes de chat. C’est le miracle : une déesse est tombée dans la gare dans ses habits de gueux. Elle joue un jazz impressionniste, impressionnant. Délicat. Un jazz debussien pour le dire au plus près. Limpide. Toujours avec des mouvements circulaires des poignets. Elle enroule le piano et le son. Gand merci de ma part.
Après-minuit : le centre de la ville a traverser pour rentrer chez moi depuis la rue k. Je n’en reviens toujours pas de la soudaineté des mesures prises qui font de moi un hors la loi pour le seul fait de marcher dans la rue sans « nécessité ». Mais que savent-ils de ce qui nous est nécessaire ?
Prendre la mesure de la sidération. Ça n’est possible que par des gestes de transgression par lesquels échapper au discours obligé du confinement. Au discours-œillère qui calibre, conditionne, bride le simple exercice de la pensée et du langage.
Hier. Juste après l’interdiction d’ouverture des bars, librairies et autres lieux non « nécessaires », nous avons ouvert une terrasse devant la librairie café des bien-aimées rue de la paix, apportant chaises, petite table et bouteilles pendant une heure (j’aurai dû l’appeler le courtois au premier anniversaire de sa mort). Ce fut l’occasion de soulever quelques complicités de regards et de paroles. Ce geste là n’est plus possible. Quels autres ?

18 mars

Je sors. Croisées des trams à Commerce. Les filets de contrôle se sont considérablement resserrés. Contrôle des nouveaux papiers. Je passe d’un tram à l’autre. Ça passe. La gare conserve et renforce son air de salle des pas perdus. C’est toujours ça de gagné. Rendez-vous au bord de l’écluse qui réunit et sépare l’Erdre et la Loire. Rien ni personne ou presque sauf le bruit de l’eau. Impression d’un autre monde dont le décor serait resté le même mais vitrifié ici, liquéfié là : liquidé.
Retour à la gare. Quelques uns attendent le train et d’autres sont là, les mêmes que la veille dont la pianiste. Pas si pocharde qu’elle en a l’air mais sans logis. Le relais journaux ferme à 18h et ne rouvrira pas avant 15 jours au moins.
(ce carnet. Pour noter pas à pas ce qui s’expérimente en matière de gouvernement. Plus tard, il sera temps de relier les actes, les consentements. Les résistances. Les éclatements).
Vu ce soir un film de John Ford. Les gens se touchent, s’embrassent, se battent, se groupent, se livrent en corps à corps. Étrangeté de voir ces simples gestes devenus interdits. Tenus pour empoisonnant. En quelques jours.
Demain sera décrété « l’état d’urgence sanitaire ». A la jubilation des journalistes, qui gobent tout. Pour que cette machinerie tourne si parfaitement, c’est que les corps étaient déjà apprêté à cela. Les politiques et les campagnes de santé publique se multipliaient depuis quelques années. Elle se sont subitement resserrées jusqu’à n’en faire qu’une seule, permanente. Un tel coup, je ne l’avait pas vu arriver.
Prés du miroir d’eau, des adolescents jouent au football, comme à leur habitude autour de 18h. Délogés par une ronde de police.

19 mars

G. est revenue de Vendée en voiture. Pas le moindre contrôle ni à l’aller ni au retour pour la personne qui l’a amenée vers 10h30 du matin.
Personne au miroir d’eau à jouer au football.
Contrôles desserrés au centre de la ville. (il se pourrait que la hausse des policiers contaminés y soit pour beaucoup).
A la gare, relais journaux fermé. Table haute où se plaisait quelques jeunes gens interdite. Et surtout : piano enlevé.
Dans la rue, on entend que les trams rouler. Quelques voitures.
Au bord de l’eau, les pigeons et les canards sont déboussolés. Pas une miette à picorer alors qu’il fait si beau. Que sont devenus les humains ? Avant, pour vider les rues,il fallait au moins 100 000 morts ou des bombardements massifs. Quel progrès !
L’église Saint-simillien est grande ouverte. Pas un chat, pas le moindre chrétien à l’intérieur.
Par contre dehors, que de coureurs, que de joggers, en uniforme sur les trottoirs. Car tous les parcs et jardins sont fermés. J’entends que les plages sont interdites. (il fait un ciel magnifique après des mois de pluie).
Interdit de marcher à plus de 2 kilomètres de chez soit. Balades en forêt et randonnées en montagne proscrites. Des drones commencent à être déployés à Nice. La culpabilisation médiatique de quelques quartiers de Paris va bon train. Le gouvernement évoque le prolongement de ce confinement mais commence à éprouver quelques contradictions entre ses appels à travailler et la multiplication des arrêts de production. On peut s’attendre à des pannes plus ou moins massives dues au défaut prévisibles de la maintenance des réseaux.
Pour couronner le tout : des sondages marquant la profondeur du consentement à la bio-politique. 96 % des français approuvent le confinement. 85 % estiment qu’il aurait dû être décrété plus tôt !

20 mars

La boulangerie de plus en plus verrouillée : entourage de plastique transparent. Une seule personne dans le magasin. De moins en moins de pain. A quand la fermeture ?
Des contrôles dans la ville : aujourd’hui c’est dans les rues piétonnes par des patrouilles plutôt rares ; ils sont par deux, soit à pied, soit en scooter.
L’après-midi, nous avons enterré un vieil ami et nous étions sept : nombre limité autoritairement. Durée fixée à un quart d’heure.

A 20h des fenêtres s’ouvrent : quelques applaudissements. « Pour nos soignants ». C’est la même rhétorique de l’ « Union sacrée » qu’en 1914. A l’époque c’était « Pour nos soldats ». Mécanisme de culpabilisation de ceux qui sont « à l’arrière » et pas « au front », de discrédit de toute critique du gouvernement qui centralise l’ »effort de guerre ». Inventer un « art des fenêtres » qui donne du souffle.

21 mars

De source sûre, les dénonciations affluent vers la police municipale : les petits groupes dans la rue sont visés principalement. Une cycliste dans la rue stoppé par un agent, questionne : - j’ai droit à quoi ? À quelle distance ? - Téléphonez ! Réponse de la Mairie : 100 mètres. - Mais 100 mètres, c’est trois coups de pédales ! - Bon je sais pas, appelez le ministère de l’intérieur. Réponse : deux kilomètres. - Mais en circonférence, en rayon ? - débrouillez vous ; rédigez votre papier au crayon de bois et effacez...fin de la communication. (le lendemain, obligation de remplir les formulaires au stylo à bille). 15h, la ville encore plus vide, les contraintes plus fortes, plus intégrées. Je suis devant la gare. Je n’ai pas vu un policier sur le chemin, juste une de leurs voitures au loin. Dans les trams, les places de devant sont interdites d’accès, barrées par des rubans rouges et blancs bien accrochés. Le hall de la garde nord est désormais fermé. Reste un distributeur de boissons et quelques places assises dans une petite salle gare sud.
Hier (20 mars), la police cernait et contrôlait la gare. C’était l’objectif et la propagande du jour : intimider et empêcher les gens de voyager d’une ville à l’autre par le train. Aujourd’hui, les contrôles se concentrent sur les chemins des piétons, particulièrement au bord des fleuves. Un passant nous prévient que des policiers sont à l’affût au bord de l’Erdre, dans une barque. Il a deux livres dans la main. Lesquels ? Un sur Foucault, un autre de Novarina. J’avais moi-même « Naissance de la biopolitique » dans mon cabas , entre deux pains. Je le sors. Manière de complicité ; ébauche de résonance.
Il y a certainement bien des façons de chercher à respirer dans ce temps de séparation forcée. La mienne, c’est d’être dans la ville sans « papiers » et de trouver des mots qui redonnent du souffle.
Plutôt accordéon que poumon.
20h. L’ »Union sacrée ». A quoi se joignent les cloches de l’église ? Le sabre et le goupillon. Mais les églises ouvertes sont toujours aussi vide. Si elles se remplissaient, elles se fermeraient d’autorité : pas de messes, pas de cérémonies, pas d’enterrement en nombre.
Partant : pas de rites. Pas de conjurations.
Un grand bouleversement qui va changer (ou révéler) les êtres. Le pire : c’est à l’échelle individuelle. A la botte d’un gouvernement qui veux passer pour habile : qui fait passer le peu de bien qu’il commet pour tout le bien.
Quatre ou cinq petits fourgons de CRS sont stationnés à Commerce entre 19h30 et 21H. Les Crs sont à l’intérieur il me semble : je ne me suis pas approché.
Rue Joffre vers 16h30, des militaires de vigipirate (deux groupes de quatre) ont commencé à patrouiller. Je n’ai pas vu s’ils examinaient les « papiers », sans doute pas : nous étions soudainement pressés d’acheter du pain. Les plus grands possibles pour dépasser des cabas, pour échapper aux vérifications, aux délations déjà nombreuses. Ouest france a consacré quelques lignes à expliquer que délation et dénonciation, ce n’était pas du tout la même chose. Dénoncer étant une bonne pratique selon le journal.

22 mars

10h. C’est dimanche. Ville morte. J’ai juste aperçu deux policiers en scooter au loin. Le couvre-feu s’est durci pour la nuit à Nice, Perpignan, Béziers. Les drones de surveillance se multiplient : Nice, Paris (au-dessus des bois de Vincennes et de Boulogne), à Saint-Malo, sur des plages (avec des messages vocaux comme dans 1984). Quelques hélicoptères aussi. Pas encore à Nantes.
16h. Je sors. Il fait frais et du vent. Quelques bouts de papiers roulent sur le sol. Personne. L’image d’un monde où tout le monde est mort. Ou celle d’une ville où tout le monde est rentré chez soi parce qu’un duel entre deux bandes armées se prépare.
Est-ce plus absurde que le fait de se parler dans la rue entre voisins comme en Lombardie soit passible d’une amende de 5000 euros ?

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