À qui s’adressait "l’AG des personnels de Rennes 2" du 4 octobre ?

Mardi dernier 2 Octobre, l’AG de Rennes 2 (et non « l’AG étudiante », j’y reviendrai) a voté le blocage du campus de Villejean pour la date du 9 octobre, afin de permettre la participation à la manifestation nationale appelée ce jour-là. En urgence, le Président de l’Université a donc convoqué tou⋅te⋅s les personnels de l’Université à une AG spécifique, le jeudi 4 octobre. Je pensais y venir pour débattre de la situation, je me suis trompé⋅e.

  • Le président de Rennes 2 appelle son personnel à former une milice contre l’AG

    Jeudi 4 octobre 2018, Olivier David, président de l’Université de Rennes 2 convoque l’ensemble des personnels à participer à ce qu’il appelle une "assemblée générale". A cet effet l’ensemble des cours sont banalisés de 10h45 à 11h45, et les personnels réunis dans trois amphis, dont un seul permet véritablement de participer au "débat", ou pas (voir texte sur expansive.info). En fait d’assemblée générale, il s’agit pour Olivier David de réunir l’ensemble de ses employés pour tout à la fois pratiquer un exercice de thérapie collective victimaire, mettre en scène théâtralement son autorité et passer en revue ses troupes. En effet, cette "AG" est une manœuvre de réaction à l’AG tenue deux jours plus tôt par celles et ceux qui souhaitaient organiser la lutte contre la batterie de réformes en cours, notamment le nouvel "arrêté licence" et les réformes du chômage et des retraites. Celle-ci avait décidé de participer à la mobilisation unitaire du 9 octobre, et ce par le blocage du campus Villejean suivi par un départ en cortège de l’université pour rejoindre la manifestation interprofessionnelle.

    Lire plus sur le FB de l’Assemblée Générale de Rennes 2 : https://www.facebook.com/notes/assembl%C3%A9e-g%C3%A9n%C3%A9rale-rennes-2/le-pr%C3%A9sident-de-rennes-2-appelle-son-personnel-%C3%A0-former-une-milice-contre-lag-ex/882107248645806/

À la tribune, le Président et l’ensemble des Vice-Présidents.

L’AG a duré 1h15, le temps a été réparti comme suit : 45mn, monologue du Président. 15mn, discussion sur les solutions présentées par le Président lors de son monologue. 15mn, corrections mineures sur un communiqué préparé à l’avance par le Président. Le but était de faire voter massivement le communiqué en question, afin de montrer que le Président était unanimement soutenu par le personnel. Et devinez quoi, cela a marché. Pourtant, je ne me sens pas très à l’aise avec ce qui (ne) s’est (pas) passé pendant cette "AG".

Nous étions réparti⋅e⋅s dans 3 amphis (L1, L2, L3), avec retransmission vidéo de celui où se trouvait le Président. Ainsi, seul⋅e⋅s pouvaient prendre la parole les personnes qui avaient pu se placer dans le bon amphi avant que l’AG ne commence. Par la suite, nous étions tellement nombreux⋅ses qu’il était impossible de se déplacer. Naturellement, il n’était pas possible de savoir avant de rentrer dans un amphi, si c’était ou non celui du Président : c’était le jeu de la porte mystère. Ainsi, seul⋅e⋅s quelques informé⋅e⋅s et chanceux⋅ses pouvaient vraiment participer à cette "Assemblée Générale", soit un tiers des présent⋅e⋅s au total.

Lors du quart d’heure d’échanges qui a suivi le monologue bien rôdé du Président, à l’exception de 2 courtes interventions, ce dernier connaissait les prénoms de toutes les personnes à qui il a donné la parole. J’ai entendu lors de cette AG qu’il y avait 1500 personnels travaillant à Rennes 2 : ainsi, soit Olivier David, dans un souci de connaître la totalité du personnel de Rennes 2, passe ses nuits à réviser ses trombinoscopes, dans une démarche qui l’honore ; soit il faut convenir que l’échange s’est fait entre initiés. Celles et ceux qui se connaissent déjà. Qui échangent déjà ensemble d’habitude dans les divers Conseils de l’Université. Toutes ces interventions des gens que le Président appelait par leurs prénoms étaient dans orientées vers son soutien. De là à émettre l’hypothèse qu’un certain nombre de ces interventions étaient décidées à l’avance, il y a un pas que je me refuserais à franchir, pour ne pas transformer la suspicion en malveillance. Mais effectivement, cela éveille la suspicion. Pour ma part, j’ai dû me contenter d’assister passivement à ces pseudo-débats entre personnes qui se connaissaient déjà mutuellement, tout en m’entendant dire que je participais à une AG démocratique. J’en retiens l’allocution très propre-sur-elle du vice-Président étudiant, spécialiste des stratégies électorales (c’est son objet de recherche), marquant un sens de la langue de bois qui lui assurera sûrement une bonne place au sein du PS d’ici une vingtaine d’années.

Lors de la discussion du texte, deux interventions sont allées dans un sens légèrement contraire au projet présidentiel. La première demandait à remplacer la condamnation de « tout blocage » par celle de « ce blocage », pour laisser ouverte la possibilité que certains blocages puissent être considérés comme légitimes. Il ne s’agissait donc même pas de s’opposer au blocage du 9/10, mais d’éviter un propos trop général sur le blocage. Le Président a dit « Cela fait débat. Je comprends ta position. », et l’on est passé à l’intervention suivante, sans modifier le texte. L’autre intervention s’inquiétait d’une formulation qui donnait l’impression que l’AG des personnels donnait le blanc-seing aux forces de l’ordre pour toute opération de déblocage au 9/10. Même traitement : le Président a dit avoir « entendu » l’argument, mais la formulation concrète n’a pas été changée. Rassurez-vous chers collègues, vous avez été « entendus » : c’est déjà bien, non ?

Au terme d’un tel pseudo-débat, le Président a proposé de voter pour ou contre l’adoption du texte s’opposant au blocage, à main levée. Je suis un⋅e enseignant⋅e précaire et je ne souhaitais pas forcément adopter ce texte. J’avais potentiellement, près de moi, me voyant voter, des collègues titulaires qui se réuniraient dans quelques mois pour décider de mon éventuelle reconduction voire titularisation. Dans ces conditions, avais-je vraiment la liberté d’afficher une divergence ? Au moment du vote contre le texte, histoire de ne pas en rajouter en matière de pression, le Président a cru bon de déclarer : « Je ne veux pas vous influencer, mais dans notre amphi, personne n’a voté contre ». Pour ma part je voulais voter contre, et je n’ai pas pu le faire, car l’organisation de l’AG ne me le permettait pas. Formellement, j’aurais pu le faire, mais être le seul à voter contre une décision, à main levée, devant des collègues qui décideront de votre avenir profesionnel, cela aurait été suicidaire. C’est aussi pour cela que je ne signe pas ce texte. Je me demande combien de personnes auraient voté contre le texte, si le vote avait été effectué à bulletin secret. Je sais bien que le communiqué aurait été approuvé malgré tout, mais peut-être que quelques "contre" auraient permis d’écorner l’image d’unanimité que cette grande messe s’efforçait de construire, à destination des média. Car c’est bien cela dont il s’agit, en fin de compte.

L’objectif du Président en convoquant cette AG n’était pas de proposer un lieu de débat quant aux éventuelles solutions. Le blocage du campus a été présenté sous la forme d’un « spectre » dès les toutes premières phrases du Président ; il était entendu que toute personne présente dans à cette AG y serait forcément opposée (sûrement car adulte et responsable), et la discussion portait simplement sur le meilleur moyen de s’y opposer. Malgré les deux cas que j’ai mentionnés, la plupart des proposition de reformulation du communiqué ont été approuvées par le Président : il s’agissait de remplacer « L’AG étudiante » par « une AG étudiante » pour refuser de la reconnaître comme instituante, ou d’ajouter des qualificatifs comme « exceptionnelle » ou « statutaire » derrière le nom de notre propre AG, pour montrer que la nôtre était quand-même plus légitime que la leur. À ce jeu qui rappelle d’autres comparaisons de cour de récré, les heureux élus de l’amphi présidentiel se sont pliés avec zèle et dévouement, et le Président enregistrait ces modifications qui renforçaient sa légitimité, contre l’AG dite « étudiante », dans les discours médiatiques. Car tout cela, c’était bien pour les journalistes, afin de pouvoir publier dans un communiqué de presse que notre AG était légitime (elle est "statutaire", ah non mince on n’a pas le droit légalement d’écrire ce mot car il n’y a pas d’AG des personnels dans les status de Rennes 2), unanime (« Je ne veux pas vous influencer, mais dans notre amphi, personne n’a voté contre »). Bref, un tour de force, un coup de comm’, mais décidément pas ce que j’appelle une "Assemblée Générale".

Au passage, je voudrais rectifier un point concernant l’AG dite « étudiante » : il a bien été rappelé au début de l’AG du 2 octobre que, depuis le mouvement contre la loi travail (2016), les AGs de Rennes 2 se définissaient comme interprofessionnelles, et pas destinées uniquement aux étudiant⋅e⋅s de Rennes 2. Cela peut soulever des problèmes de légitimité (comment des personnes extérieures seraient-elles autorisées à voter le blocage d’un campus ?), mais cela signifie surtout, dans le cas qui nous occupe, que si les personnels sont opposé⋅e⋅s au blocage, il leur suffit de se rendre à l’AG, et de voter contre. Puisque, selon les mots du Président, les 1500 personnes travaillant à Rennes 2 seraient unanimement opposées au blocage, et le blocage aurait été voté à 100 personnes mardi dernier, il suffirait qu’un dixième de ces personnels se déplace à l’AG de Rennes 2 pour outrepasser le nombre de votant⋅e⋅s pro-blocage. Mais il est sûrement plus simple d’ignorer ce qui se dit dans les AG de Rennes 2 pour pouvoir davantage le caricaturer par la suite, de jouer le jeu d’une polarisation "étudiant⋅e⋅s irresponsables" contre "personnels consciencieux⋅ses", et d’organiser de son côté une grande messe qui permettra de proclamer un soutien unanime dans les médias.

Je suis conscient⋅e que certain⋅e⋅s collègues ont très bien vécu cette AG : notamment les titulaires, de conviction social-démocrate, qui sont d’accord avec l’idée que le blocage c’est mal, que cela entrave leur « liberté de travailler » (lol), et que les bloqueur⋅euse⋅s les « prennent en otage », comme les cheminot⋅te⋅s et les postier⋅ère⋅s l’an dernier (c’est le principe d’une grève que de bloquer pour être entendu⋅e, c’est ce qui a permis les avancées sociales en 1936, mais passons). Ces gens-là n’ont sûrement même pas remarqué qu’il pouvait y avoir un problème : et pour cause, cette AG était faite pour elles et eux, pas pour moi. Il leur était donc impossible de voir que quelqu’un qui aurait pensé différemment d’elles et eux n’aurait même pas eu la possibilité de s’exprimer dans cette mise en scène si bien ficelée.

Au départ, je n’ai pas une position inconditionnelle concernant le blocage, et je ne suis pas foncièrement hostile à la gestion de la situation par le Président de l’Université, qui doit concilier des exigences opposées de toutes parts. La seule chose que je ne veux pas, c’est que l’on soit dupe de cette mascarade que les média conservateurs ne manqueront pas d’appeler « opposition unanime des personnels au blocage, décidé lors d’une AG démocratique ».

un⋅e enseignant⋅e précaire de l’université de Rennes 2

P.-S.

PS : le Président envisage le recours à un vote électronique sur la question du blocage. Si je me sentais intimidé⋅e à l’idée de voter à main levée, vais-je vraiment me sentir plus rassuré⋅e à l’idée d’un vote électronique ? La chercheuse Chantal Enguehard a bien montré que le vote électronique ne permettait ni de garantir la transparence du comptage des votes, ni l’anonymat des décisions des votant⋅e⋅s.

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