Briser les frontières : pour une analyse conséquente du conflit syrien

Dans un contexte d’agression turque au Rojava et de reprise en main de larges pans du territoire syrien par le régime de Bachar Al-Assad et son allié russe, nous avons publié une « Mise au point sur l’agression turque au Rojava ». L’article de réponse adressé par le Collectif des Combattantes et Combattants Francophones du Rojava a fait réagir plusieurs auteurs, ayant suivi de très près la situation en Syrie. Ils se sont réunis pour répondre à ce texte, à leurs yeux rempli de contre-vérités.

Au printemps 2018, suite, d’une part, à l’attaque d’Afrin par l’armée turque et ses mercenaires et, d’autre part, à la chute de la Ghouta après les bombardements et massacres commis par le régime d’Assad, certains d’entre nous publiaient Le point d’explosion de l’idéologie au Kurdistan [1]. Il s’agissait, entre autres, de revenir sur les dégâts sur les populations civiles (notamment de Deir-ez-zor et Raqqa) des différentes opérations menées par la coalition internationale au nom de « la lutte contre le terrorisme », sur le peu de critique au sein de la gauche de celles-ci, ainsi que sur le contexte qui a rendu possible une guerre fratricide entre rebelles syriens et forces kurdes du YPG au bénéfice des seuls dictateurs – les premiers dorénavant alliés à Erdogan, les seconds ayant noué une entente avec Poutine contre l’insurrection syrienne. Dans ce texte, était critiquée l’idéalisation du PYD (équivalent syrien du PKK) et du YPG (sa branche armée) par la gauche occidentale.

Ce texte insistait par ailleurs sur le fait que cet engouement s’était développé parallèlement aux évolutions diplomatiques des différentes chancelleries européennes et américaines, en miroir de leur alliance avec les Forces démocratiques syriennes (FDS, la milice arabo-kurde dominée par le YPG) contre Daech, au moment où l’Occident cessait peu à peu la politique de sanctions contre le régime syrien, pour aboutir à la réhabilitation en cours de ce dernier. Ce texte rappelait que l’État islamique n’est pas la seule force criminelle en Syrie, et que le régime et ses alliés étaient, de loin, responsables de la grande majorité des 500 000 morts du conflit – dont des dizaines de milliers de civils délibérément « disparus » ou pris pour cible par les bombardements.

Ce mois-ci, dans le triple contexte d’agression turque visant à mettre fin à l’existence de l’administration du Rojava par le PYD, de remise de territoires au régime de Damas par un PYD acculé, et en parallèle de siège et bombardements quotidiens sur la population d’Idlib par le régime et son allié russe, plusieurs d’entre nous ont publié une Mise au point sur l’agression turque au Rojava et la situation en Syrie, visant essentiellement à sortir des simplifications idéologiques. Ce texte explique notamment comment, au fur et à mesure des défaites de l’insurrection syrienne, un ensemble de brigades de l’Armée syrienne libre ont été transformées en mercenaires d’Erdogan, jusqu’à être enrôlées dans sa guerre contre les Kurdes. D’autre part, au moment où le PYD remettait de larges pans du territoire au régime, il était rappelé que l’entente du parti avec Assad et le combat du YPG contre les rebelles syriens ne datent pas de cette opération, mais que le YPG a été parti prenante de la répression de manifestations contre le régime en 2011-2012, et participait, dès 2015, à la reprise de zones rebelles au bénéfice du régime et avec le soutien aérien russe.

Aujourd’hui, nous devons refuser tout discours d’apologie de la « guerre contre le terrorisme », qui invisibilise les millions de civils subissant ces opérations militaires conduites par la Turquie, la Russie et le régime d’Assad, et appeler à un soutien franc et sans discrimination des peuples de Syrie, contre tous les crimes commis à l’encontre de civils, contre le maintien du régime criminel de Bachar Al-Assad, et pour l’autodétermination du peuple kurde.

Apparemment choqué par ces positions, le Collectif des Combattantes et Combattants Francophones du Rojava (CCFR) a fait parvenir un droit de réponse, que Lundi matin qualifie, dans un bel euphémisme, de « réponse incisive ». Si nous ne nous formalisons pas outre mesure du ton de la réponse, celle-ci apparaît comme fallacieuse à différents endroits. C’est pourquoi nous tenons à réaffirmer quelques principes, et notamment le refus de la désinformation. En effet, nous qui souhaitons appeler à soutenir tous les Syriens manifestant contre le retour du régime, et les Kurdes s’opposant à l’offensive turque, nous considérons que cela ne peut être fait abstraitement, et nécessite au contraire de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Même quand le contexte est dramatique, nous ne pouvons accepter la propagande de guerre, et ce quelle que soit son origine. Nous répondrons donc, nous aussi, point par point aux affirmations du CCFR.

Contre la propagande de guerre, rendre à nouveau visibles les luttes populaires

Le moment de la publication de la mise au point sur l’agression turque au Rojava a fait débat, le communiqué du CCFR évoquant un « timing indécent », considérant probablement qu’on ne peut rappeler les liens du PYD avec le régime syrien quand il est attaqué par la Turquie. Nos objectifs sont pourtant clairs. Appeler à la défense des Kurdes contre la Turquie, et au soutien à l’ensemble des Syriens contre Assad. Le « timing » dont parle le CCFR est non seulement celui de l’attaque de la Turquie au Rojava, mais aussi celui de la reprise de plusieurs villes par le régime, et de bombardements russes sur les habitants de l’enclave rebelle d’Idlib, qu’une majorité de la gauche française comme les signataires du « droit de réponse » réduisent à un ramassis de « djihadistes », dans un contexte de recrudescence de la propagande. Le contexte est aussi celui de combats où le YPG et l’armée syrienne opèrent ensemble, et de remise par le PYD de larges zones du territoire syrien au régime criminel d’Assad, mettant en danger de mort un nombre important de personnes connues pour s’être opposées au régime.

Ici encore, nous ne cherchons en aucun cas à entraver le nécessaire soutien aux populations kurdes, comme à toutes celles du nord-est de la Syrie, mais bien à adopter un point de vue global sur cette situation et sur ses conséquences. Puisque les lignes se déplacent maintenant, c’est donc maintenant qu’il faut comprendre et agir en conséquence.

Nous avons jusqu’ici pris de nombreuses précautions pour contextualiser les différents jeux d’alliance, et nous avons parfaitement conscience du peu de marge de manœuvre pour les uns et les autres. Il ne s’agit pas d’une condamnation morale ou d’une posture stérile accusant tel ou tel acteur de ne pas incarner nos fantasmes révolutionnaires, mais bien au contraire de la compréhension d’une situation de guerre multi-latérale dans toute sa complexité. Les États qui dominent la région ont réussi à imposer leurs récits jusqu’à ce qu’on les retrouve repris tels quels par des organisations de gauche et d’extrême-gauche. Ces discours diabolisent l’insurrection syrienne, la réduisant le plus souvent au « djihadisme ». Sur ce point, la convergence du discours du régime de Bachar Al-Assad avec celui du PYD et de ses partisans est flagrante.

Or, il nous semble qu’une position révolutionnaire digne de ce nom doit s’efforcer d’identifier – au milieu des récits étatiques, para-étatiques, confessionnels ou ethnicistes – les lignes de classe et les mobilisations populaires. Puisque de nombreux internationalistes qui soutiennent le PKK et le PYD se disent marxistes, nous leur rappelons que l’autonomie politique des prolétaires syriens (kurdes ou non) se réduit à mesure que les États reprennent le contrôle de la situation, et c’est pour cela qu’il est plus que jamais nécessaire d’être en rupture avec les discours campistes. Nous dénonçons la reprise en main de la situation par le régime, avec l’aide de ses alliés russe et iranien, et le partage des territoires du nord de la Syrie en zones d’influence entre Erdogan et Poutine. Pourtant, les membres du CCFR sont choqués que notre soutien à tous les peuples de Syrie ne se borne pas à une défense du YPG mais soit critique de la politique menée par le PYD, et nous demandent quel bataillon ou faction de l’insurrection syrienne nous défendons. Nous nous sommes efforcés de rappeler qu’une révolution relève avant tout d’un processus civil, et c’est pourquoi les injonctions à soutenir telle ou telle faction sont devenues absurdes.

Quant aux invectives allant jusqu’à nous qualifier d’ « idiots utiles de l’offensive turco-djihadiste », est-il bien nécessaire d’y répondre ? Dans n’importe quelle autre situation de lutte, les personnes qui nous attaquent sont capables de faire la différence entre les cadres de tel parti ou syndicat et sa base, de même que nous n’avons plus besoin de rappeler que les gouvernements expriment des intérêts différents des populations. Pourquoi cela devient-il aussi difficile lorsqu’il s’agit de la Syrie ou du Kurdistan ? Rappeler les intrigues politiques menées par les cadres du PYD avec Assad, Poutine ou Trump deviendrait-il une insulte au peuple kurde dans sa totalité ? Nous refusons que la solidarité internationale soit subordonnée à tel parti ou État. L’histoire des manifestations de solidarité internationale regorge d’ailleurs d’exemples de mobilisation en soutien à des populations qui ne se sont pas alignées sur un parti ou des institutions. L’idée, par exemple, qu’il faudrait s’aligner sur les discours de l’Autorité Palestinienne ou sur ceux du Hamas pour défendre les Palestiniens qui luttent contre le colonialisme israélien semblerait absurde à de nombreux militants, qui répondraient, à raison, que c’est la population qui doit être défendue et les mobilisations populaires qui doivent être appuyées, et non les intérêts de telle ou telle bureaucratie.

Or, il n’est à aucun endroit question des civils dans la réponse adressée par le CCFR. Le paragraphe consacré à Idlib n’est pas seulement marqué par de grossières erreurs factuelles (sur lesquelles nous reviendrons). L’existence de populations, d’une société civile et de ses nombreux activistes ou « simples citoyens » engagés au service de leurs semblables – et qui y sont pourtant parmi les plus actifs et créatifs en Syrie depuis 2011, et parmi les plus constants dans leur opposition au joug d’Assad -, ne semble pas même envisagée. Parce qu’ils représentent les dernières manifestations (visibles) de la révolution de 2011 à l’ouest du pays, l’élimination de cette opposition, qui a manifesté de nombreuses fois contre Assad et contre l’autoritarisme de groupes radicaux, fait partie des actuels buts de guerre russo-syriens.

Environ trois millions de Syriens, dont une majorité de femmes et d’enfants, vivent actuellement dans la province d’Idlib et dans l’ouest de la province d’Alep. Ils se trouvent désormais pris au piège entre, d’un côté, le siège du régime et, de l’autre, une frontière cadenassée par la Turquie afin d’éviter tout nouvel « afflux de réfugiés » – une situation aussi inhumaine qu’intenable, et dont on pourrait légitimement attendre qu’elle préoccupe davantage les internationalistes dans nos contrées. Environ la moitié des habitants actuels d’Idlib (soit 1,5 million de personnes) ont fui ou ont été déplacés de force par le régime syrien vers Idlib, au fil de ses campagnes de reconquête des zones les plus farouchement opposées à sa domination (Daraya, Alep, la Ghouta orientale, Deraa…). Elles continuent aujourd’hui à résister à une pression militaire permanente, et à tenter de maintenir une existence vivable. Ce sont bel et bien ces populations qui sont ciblées depuis de longs mois (précisément depuis fin avril) par les bombardements incessants des aviations russe et syrienne. L’objectif de tels crimes massifs et répétés – auxquels il faut ajouter la famine – a été éprouvé durant toutes les campagnes et sièges précédents : il s’agit de briser la population pour précipiter la chute de l’opposition armée. Cette négation de l’existence de l’opposition civile et de sa résistance à Assad ne nous semble malheureusement pas sans lien avec la proposition du YPG de participer aux côtés du régime à l’offensive sur Idlib, exprimée par exemple par le commandant général Sipan, lors d’une interview au journal Al-Hayat en 2017, et réitérée en septembre 2018 [2].

Prisonniers d’une grille de lecture de toute évidence figée dans les carcans de la « guerre contre le terrorisme », les membres du CCFR répondent à nos interrogations sur le sujet en renvoyant spontanément, et de façon très parlante, aux aspects militaires, et aux aspects militaires seulement. Ils nous demandent, en substance, quelle « faction » nous soutenons : « Quelle est la réalité de l’existence des autres acteurs dont vous parlez ? Combien d’hommes ont-ils ? Quelles localités sont sous leur contrôle ? Quel est leur programme politique ? Vous serez bien en peine de répondre à ces questions. » La réponse à ces questions, bien au contraire, est pour nous très simple à formuler : ils sont des centaines de milliers, ce sont des Syriens et des Syriennes, qui ont une soif inépuisable de liberté et nous ne les avons, pour notre part et depuis des années, jamais perdus de vue.

Ces personnes ont, depuis 2011 et dans des villes assiégées, élu des conseils locaux qui ont assuré la gestion des services n’ayant pas été réduits à néant par les bombes d’Assad et de Poutine. Elles animent des maisons de femmes. Elles portent secours aux victimes des bombardements ensevelies sous les décombres. Elles font vivre des écoles souterraines, des hôpitaux clandestins, des médias indépendants – parfois au péril de leur vie, comme l’illustre l’assassinat de Raed Fares et de son ami Hammoud al-Jneid, le 23 novembre 2018 à Kafranbel par des hommes masqués dans la province d’Idlib. D’autres activistes informent régulièrement de l’actualité de leur combat. Plusieurs centaines d’habitants d’Idlib ont de nouveau manifesté dans les rues de la ville ce mercredi 25 octobre contre le retour du régime, et pour soutenir les manifestants en Irak, au Liban et en Égypte [3]. Nous nous en sentons évidemment solidaires. Quoi qu’en dise la propagande, ces personnes et leur résistance existent toujours malgré l’œuvre exterminatrice du régime, et leur programme politique n’a pas changé depuis 2011 : elles veulent la chute d’Assad et la liberté.

Pour justifier la suppression et le remplacement des conseils locaux révolutionnaires – mis en place souvent dès 2011 – par des conseils contrôlés par le PYD, le CCFR balaie l’expérience d’un revers de main en assénant que « ces conseils locaux organisés par l’ASL n’avaient aucun pouvoir réel et étaient tenus par des chefs de tribus.« . Cependant, ces conseils ont à l’origine été mis en place pour organiser les manifestations, avant même la création de l’Armée Syrienne Libre. Ensuite, aucun conseil local ne ressemblait à un autre, puisque chacun était le reflet des dynamiques locales, ce qui est tout à fait logique pour un mouvement émergeant de la base, contrairement à une structure uniforme imposée par un parti d’inspiration marxiste-léniniste [4].

Dans certains conseils locaux, des représentants religieux ou des chefs de tribus pouvaient être influents. Dans d’autres, c’était l’engagement révolutionnaire qui était déterminant pour le choix de ses membres. La province d’Idlib en a vu fleurir beaucoup. A Daraya, dans la banlieue de Damas, le conseil local autogérait jusqu’à sa chute en 2016 les hôpitaux, les écoles, la distribution de la soupe populaire, la bibliothèque. Cent vingt membres élus désignaient les membres de l’exécutif pour un mandat de six mois et l’ASL, chargée de protéger la population autant qu’elle le pouvait dans un contexte de siège et de bombardements, y recevait ses ordres du pouvoir civil [5]. Mais pour les membres du CCFR, voir l’insurrection syrienne écrasée ne suffisant apparemment pas, il faudrait maintenant faire comme si elle n’avait pas eu lieu.

Le discours antiterroriste au service de la répression contre-révolutionnaire

A Idlib, trois millions de vies humaines et leur combat jamais éteint ne sont sans doute pas assez pour ceux qui vont jusqu’à justifier, toujours au nom d’un prisme antiterroriste, le fait de combattre aux côtés des tueurs de masse de Damas. « Daech, Al-Qaïda et les sbires djihadistes alliés à la Turquie, c’est donc cela « l’opposition syrienne » que vous défendez ? », questionnent les membres du CCFR. Réduire toute forme d’opposition à Assad à un « fantasme » qui « n’existe plus depuis des années », ou à la seule menace « djihadiste », voilà une opinion qu’ils partagent avec Bachar al-Assad, Vladimir Poutine, ou, plus près de nous, avec l’inénarrable Jean-Luc Mélenchon. De bien belles sources d’inspiration pour nos « révolutionnaires ».

Si le CCFR feint d’ignorer le sort et les luttes des habitants d’Idlib, ils se livrent aussi à des raccourcis et à des amalgames très préoccupants concernant l’opposition armée. Daech s’est construit en opposition à tous les acteurs du conflit syrien, y compris ses comparses d’Al-Qaïda. Plusieurs mois avant la constitution en 2014 d’une coalition internationale visant à éliminer le califat auto-proclamé, pour laquelle les YPG ont accepté de servir de troupes au sol, les rebelles de l’ASL et des groupes islamistes (c’est-à-dire pour lesquels la politique doit être influencée par la religion) ont affronté celui qu’on nommait à l’époque État islamique en Irak et au Levant. Des milliers de combattants ont ainsi perdu la vie, mais ces combats ont permis début 2014 d’expulser Daech d’Alep [6] ou de la province d’Idlib. Mettre dans un même sac Daech, Al-Qaïda et les « sbires djihadistes alliés à la Turquie », démontre une profonde ignorance d’une grande partie des acteurs de la tragédie syrienne.

Al-Qaïda et Daech, les deux grands groupes djihadistes, que ce soit en Syrie ou sous d’autres cieux, sont rivaux. Parler de « sbires djihadistes alliés à la Turquie » ou de « turco-djihadistes » nous semble relever également du non-sens. Il est erroné de qualifier les groupes affiliés aujourd’hui à la Turquie – dont certains sont connus pour leurs exactions criminelles et leur attitude de bandits – de « djihadistes », terme brandi à tout va pour tenter de disqualifier tous les groupes armés liés de près ou de loin à la révolution syrienne. Aujourd’hui, ce concept semble être devenu un fourre-tout pour désigner tout groupe armé revendiquant une identité religieuse musulmane. Mais qu’est-ce que le djihadisme ? Des revendications strictement religieuses ? La lutte armée pour l’instauration d’un islam politique ? De quel islam ? Ou s’agit-il d’un usage politique de la religion dans un contexte d’extrême violence et de désœuvrement politique ? S’agit-il de la lutte armée dans un pays où le champ lexical religieux a été facilement investi par des populations sunnites massacrées par leur tyran alaouite ? Le Hezbollah et les Gardiens de la révolution – alliés du régime et donc désormais alliés militaires du YPG – ne sont-ils pas par ailleurs qualifiables de groupes « djihadistes » chiites ?

Est-il vraisemblable qu’un groupe « djihadiste » puisse être la milice d’un pays considéré comme occidentalisé et laïc aux yeux de bon nombre d’islamistes, appartenant à l’OTAN qui plus est ? Face à la complexité politique que balaie la notion de djihadisme, il nous semble assez indigent d’un point de vue matérialiste d’user aussi facilement de ce terme, mais également d’en faire un usage aussi disqualifiant ne permettant pas de saisir ce qui se passe réellement sur place. Les groupes qui se battent aujourd’hui contre le YPG ont été rassemblés sous le terme d’Armée Nationale Syrienne (SNA) par la Turquie, mais sont issus d’horizons très divers : certains ont été défaits par Daech en 2014 du côté de Deir-ez-zor, d’autres viennent de la partie rebelle de la ville d’Alep ou de la Ghouta orientale… Une partie des combattants a aussi été recrutée parmi les réfugiés syriens en Turquie. Beaucoup de ces hommes de la SNA nourrissent de la rancœur vis-à-vis du YPG, dont ils relèvent la collaboration avec le régime à Alep, ou qu’ils accusent d’avoir spolié leurs terres. Que certaines factions revendiquent une appartenance religieuse forte ne suffit donc pas à faire d’elles des factions « djihadistes », d’autant plus qu’il ne s’agit pas ici d’une guerre dont le motif serait principalement religieux. Tout ceci est surtout une histoire symptomatique de la tragédie syrienne, une histoire de vengeance, de nihilisme guerrier et de vassalisation après des confrontations et des défaites successives.

A Idlib, le CCFR ne se trompe pas en disant que la province est dominée militairement par Hayat Tahrir al-Sham (HTS) et le Front de Libération Nationale (NLF). Malheureusement, le reste n’est encore qu’erreurs et raccourcis : contrairement à ce que le CCFR avance, Hayat Tahrir al-Sham n’a pas de lien formel avec Al-Qaïda, puisque c’est du temps de son prédécesseur, Jabhat al-Nosra, que la rupture avec l’organisation djihadiste a été prononcée, en juillet 2016. De son côté, le NLF se compose de factions de l’ASL et de groupes islamistes qu’on ne peut qualifier de « djihadistes ». A Idlib, seuls les « Gardiens de la Religion » (Houras al-Din) sont réputés proches d’Al-Qaïda. Ils ne sont que quelques centaines.

Le texte du CCFR va jusqu’à affirmer que l’ASL n’existe plus depuis longtemps… Là aussi il commet une grosse erreur factuelle : plusieurs groupes de l’ASL se retrouvent au sein du NLF (les divisions côtières, la 23ème division, l’Armée Libre d’Idlib, etc.) et un groupe indépendant de plusieurs milliers d’hommes, Jaish al-Izza, est très actif au nord d’Hama et au sud d’Idlib. Enfin, concernant leurs objectifs politiques, si une référence islamique est présente dans les projets de gouvernance du territoire rebelle, à des degrés variables selon les individus ou les factions, tous, d’Hayat Tahrir al-Sham au NLF en passant par l’ASL, n’affirment qu’un but commun : défendre la dernière zone libérée face au régime, à l’Iran et à la Russie, avec une même motivation : la chute du régime Assad.

Bien entendu, il n’est pas question ici d’apporter un soutien irréfléchi à ces groupes de nature variée, pas plus qu’à leur projet politique, condamné à maintes reprises par des activistes de la société civile issue de la révolution. Néanmoins, il n’est pas non plus question de réduire les groupes rebelles d’Idlib à leurs franges les plus radicales, comme le fait la propagande dans le seul et unique but de justifier l’écrasement militaire de la région par un régime qui pratique, il semble encore nécessaire de le rappeler, une extermination systématique de ses opposants.

Comprendre l’origine de ces groupes radicaux – la violence d’État et en premier lieu celle d’Assad, l’état de guerre et d’injustice permanent – et en tirer les conséquences, est ici la seule manière d’échapper au naufrage collectif. Si Daech est né des suites de l’invasion militaire américaine en Irak, que sortira-t-il des ruines ensanglantées de Mossoul, Raqqa, ou d’un écrasement à venir d’Idlib ? Entre 40 à 50 000 combattants sont potentiellement sur place, parmi les trois millions d’âmes qui survivent sur cet espace réduit et clos sur lui-même. Il est urgent de réaliser qu’il n’existe aucune solution militaire à une telle situation.

« Ni Assad, ni Daech ! », n’ont cessé de répéter de nombreux Syriens et Syriennes ces dernières années. Peut-on être plus clair ? Si son langage est d’abord celui du nationalisme le plus exacerbé, l’État assadiste doit également être considéré pour ce qu’il est : un groupe lui aussi extrémiste et sectaire, adepte d’une violence totale. Le 25 mai 2012, dans le village à majorité sunnite d’Houla, à quelques dizaines de kilomètres de la province d’Idlib, les troupes et miliciens chiites du régime ont massacré 108 personnes en une journée, dont 49 enfants, une partie ayant été égorgée au couteau. Il ne s’agit là que d’un exemple pris au sein d’une longue liste de massacres perpétrés par le régime.

Pour en revenir au nord de la Syrie, quand des bataillons rebelles sont maintenant au service de l’État turc, et quand le YPG combat en plusieurs endroits aux côtés de l’armée syrienne, lorsque Poutine et Erdogan se partagent le territoire en zones d’influence, l’engagement doit être guidé par le soutien aux populations ainsi qu’aux mobilisations populaires des différents peuples de Syrie. Il nous paraît impossible de faire preuve d’une solidarité acritique vis-à-vis de la direction du PYD au moment où celle-ci est plus que jamais sous pression et cède aux injonctions du régime syrien. Là encore, il faut garder à l’esprit que la remise au régime de larges zones qui ont participé à l’insurrection menace la vie de milliers de Syriens, y compris de Kurdes sympathisants ou membres du PYD qui ont travaillé avec l’opposition ou avec des ONG occidentales. En outre, la fameuse zone tampon au Rojava, négociée par la Russie et la Turquie suite aux défaites de l’insurrection syrienne et du YPG, risque d’être une zone d’épuration de tous les ennemis d’Assad et d’Erdogan. Par ailleurs, ce dernier renvoie déjà de force des Syriens qui étaient jusque là réfugiés en Turquie [7], et déclare à propos du nord de la Syrie qu’il occupe que « ces zones ne conviennent pas au mode de vie des Kurdes, parce que ce sont des régions presque désertiques [8]. »

La séparation tragique entre la Révolution syrienne et l’autonomie kurde.

Pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, nous devons expliquer comment est advenue cette situation tragique où les membres du YPG et des rebelles syriens finissent par s’entretuer, avant que la situation profite aux différents dictateurs et à eux-seuls. Contrairement à ce qu’affirme le CCFR, la relative autonomie du Rojava n’a pas été conquise en 2011 par les armes, et le chiffre de 1 000 morts du côté des YPG qu’il avance ne correspond à aucun élément factuel connu. Le 19 juillet 2012, autour d’Afrin et de Kobané, se redéployant pour mieux réprimer l’insurrection syrienne dans ce qu’il nommait la « Syrie utile », le régime s’est retiré sans qu’aucun coup de feu ne soit tiré, et ce sont de nouveaux fonctionnaires, liés au PYD, qui ont occupé les bureaux et les voitures de police laissés par les forces du régime. Il y eut certes, en 2012, quelques confrontations entre YPG et forces du régime au milieu du chaos, mais celles-ci restèrent limitées dans le temps et dans l’espace, notamment les 21 et 22 juillet à Al-Malikiyah/Dêrika Hemko et à Qamichli, où un combattant du YPG fut tué. Ce 22 juillet fut aussi le jour de la prise de Ras al-Aïn/Serekaniye et d’Al-Darbasiyah/Dirbêsiyê par le YPG, à la suite d’un ultimatum lancé au régime.

Si aucun texte d’accord entre les deux partis n’a été publié – et il semble évident qu’aucun des deux camps n’avait intérêt à l’assumer publiquement tant tout les oppose idéologiquement – nous notons un niveau de coordination qui ne peut avoir lieu sans concertation. En outre, la répression des manifestations dans les zones kurdes par le YPG fut souvent considérée comme une forme de sous-traitance, ce qui correspond à une technique du régime. De la même manière, à Raqqa et à Deir-ez-zor, certaines tribus arabes ont fait ce travail, et à Alep le régime s’est associé à des réseaux mafieux qui travaillaient main dans la main avec les services de sécurité. Si, jusqu’au début de l’insurrection syrienne, le PYD restait officiellement interdit en Syrie, il fut, à partir des révoltes de 2011, toléré de fait. Certains de ses membres sont alors sortis de la clandestinité et se sont rendus à Damas. Le PYD y a même organisé ses propres manifestations, qui n’ont pas été réprimées.

En novembre 2012, un journaliste de Reuters, Patrick Markey, est présent du côté d’Al-Malikiyah/Dêrika Hemko, alors que la ville est passée sous contrôle du PYD en juillet de la même année. Il raconte : « Il existe […] une coexistence claire avec l’État syrien. L’armée syrienne maintient son propre point de contrôle sans être inquiétée. Le bureau du PYD se trouve à 100 mètres du bureau du renseignement syrien et du siège du parti Baath d’Assad, où les portraits d’Assad sont toujours accrochés au mur. Les militants du PYD disent qu’ils autorisent une présence gouvernementale limitée pour le moment, afin de pouvoir recevoir de l’essence depuis Damas, et que les forces gouvernementales restent là où elles sont, sans être en mesure d’agir. Mais les suspicions ont creusé des scissions dangereuses avec d’autres partis kurdes syriens, convaincus qu’Assad avait permis au PYD de consolider son pouvoir et de bafouer un accord conclu avec le Conseil national kurde, plus petit, ou encore l’alliance du KNC [9]. »

Qu’il y ait eu un accord écrit ou non entre le PYD et le régime pour que l’armée syrienne se retire du Rojava et laisse le PYD y instaurer son administration, la réalité semble bien loin des terribles affrontements qui auraient fait 1 000 morts, et par-dessus tout nous ne comprenons pas pourquoi il faudrait tenter de le faire croire pour s’opposer aujourd’hui à l’invasion turque du Rojava. Ces éléments éclairent par contre la nature des relations, notoirement anciennes, entre le PYD et le régime Assad, et invite pour le moins à la prudence quant à la nature d’une expérience qui s’est initialement construite sur la répression d’une insurrection populaire, dont elle a en outre contribué à accentuer les lignes de fractures géographiques et identitaires.

Si la majorité des forces kurdes organisées (qui se fédéreront ensuite dans le Conseil National Kurde) ont soutenu l’insurrection syrienne dès ses débuts, et si des manifestations massives contre Assad eurent lieu au Rojava ainsi que dans les quartiers kurdes d’Alep et Damas, celles-ci ne furent pas soutenues par le PYD. Celui-ci s’était engagé en 2011 dans un rassemblement nommé « Comité national de coordination des forces de changement démocratique en Syrie » qui rassemblait les partis politiques syriens tolérés par le pouvoir et reconnus comme « l’opposition de l’intérieur ». Puis, comme le rappelait une Kurde d’Alep interviewée par Lundi Matin [10], après l’arrivée du PYD, le quartier kurde de la ville fut bouclé et coupé du reste de la population par les milices du parti, et les manifestations réprimées par celles-ci.

Arthur Quesnay, chercheur français spécialiste de la région, donnait dans une interview d’autres éléments sur cette répression féroce : « En 2012, la déroute du régime le pousse à renouer avec le PKK afin de sécuriser la frontière avec la Turquie et de réprimer la mobilisation. En contrepartie, étant donnée l’alliance étroite de Damas avec l’Iran, le PKK doit aussi fermer sa branche iranienne, le PJAK, tandis que plusieurs centaines de combattants du PKK sont envoyés depuis Qandil vers la Syrie pour prendre position dans les régions kurdes. (…) Les habitants kurdes interrogés décrivent la même chose : entre fin 2011 et début 2012, des chabbihas – du nom des bandes armées au service du régime qui s’en prennent à la population un peu partout en Syrie – arrivent dans les villes kurdes. Sauf qu’à Afrin, Kobané ou Qamichli, ces mercenaires sont des Kurdes, qui parlent parfois le turc ou l’iranien, et ne connaissent pas nécessairement la ville. Les autres partis kurdes, qui avaient fait leur retour, sont attaqués, leurs bureaux incendiés, leur personnel battu. Il y a des assassinats et les jeunes Kurdes capturés par ces bandes sont livrés au régime, dont les services de renseignement restent présents sur place [11]. »

Encore une fois, nous ne revenons pas sur ces événements pour le plaisir de dénigrer le PYD mais, à rebours de sa propagande de guerre comme de celle des rebelles au service de la Turquie, pour comprendre les origines du conflit actuel entre une partie de l’opposition à Assad désormais vassalisée par Erdogan, et le PYD qui a dès 2011 œuvré contre cette même opposition.

Les torts sont évidemment partagés. Comme certains d’entre nous l’écrivaient en 2018, il faut ajouter que « le soutien de l’État turc à l’opposition syrienne dès le début de la répression de l’insurrection n’a pas contribué à faciliter les bonnes relations entre révolutionnaires arabes et kurdes. Un ministre du canton d’Afrin a expliqué la réticence de son mouvement à s’engager aux côtés de la révolution syrienne par le risque que cela comportait pour les Kurdes de se voir désignés comme boucs émissaires par le régime. Il convient aussi de garder à l’esprit l’existence d’une certaine hostilité vis-a-vis de l’autodétermination kurde au sein de certaines composantes de l’insurrection syrienne (en particulier chez celles issues des Frères Musulmans), ce qui a poussé, à la faveur d’un soulèvement anti-Assad s’appuyant sur les références à « l’unité de la Syrie » ou à « la Syrie arabe et islamique », de nombreux Kurdes à soutenir le PYD plutôt que la révolution en Syrie [12] ». Aussi, précisons que même les organisations kurdes opposées à Assad et réprimées tant par le régime que par le PYD ont eu des difficultés à exister au sein de l’opposition syrienne. Le Conseil national syrien – tentative de représentation de l’opposition hébergée en Turquie, ce qui a son importance ici – refusant par exemple que la « République arabe de Syrie » devienne la « République de Syrie », et s’opposant à toute forme de décentralisation.

Enfin, comme cela est écrit dans l’article qualifié de « puant » par le CCFR, « au fur et à mesure de la militarisation du conflit entraînée par la répression de l’insurrection par le régime et ses alliés russe et iranien, une partie de l’opposition armée à Assad, extrêmement affaiblie, a développé un sectarisme et une hostilité à l’égard des Kurdes, et s’est transformée en une fédération de mercenaires au service d’Erdogan ». Ajoutons qu’aujourd’hui, suite aux prises de position du Conseil national syrien en faveur de l’offensive d’Erdogan, plus aucun Kurde n’est membre de cette instance. Encore une fois, il ne s’agit pas de compter les torts, ni de jouer les arbitres au milieu d’une situation sur laquelle nos prises sont quasiment inexistantes, mais de comprendre comment les événements se sont enchaînés pour atteindre la situation tragique que nous connaissons. Pour comprendre la période vécue par les Syriens, nous devons être lucides sur les erreurs du PYD comme sur celles de l’insurrection syrienne. Évidemment, nous savons que dans les éléments apportés, seuls ceux concernant le PYD nous seront reprochés. Personne ne nous blâmera pour avoir pointé les responsabilités de la révolution syrienne dans la situation présente, tant les lecteurs sont habitués à la voir calomniée et diffamée, y compris lorsque les bombes du régime pleuvent sur les civils.

Le texte critiqué par le CCFR rappelait que des crimes de guerre commis de part et d’autre sont aussi à l’origine de la situation actuelle. En 2014, Amnesty international signale que le PYD procède à des opérations de nettoyage ethnique dans les zones arabes et turkmènes, l’accusant d’avoir démoli des habitations et expulsé des populations [13]. Les membres du CCFR nous reprochent de « croire le témoignage d’ONG capitalistes plutôt que celui de militants communistes et anarchistes qui étaient eux sur le terrain ». Si c’est à cela que le texte fait référence en la classant parmi les « ONG capitalistes », on peut certes reprocher à Amnesty International un discours plus favorable aux démocraties libérales. Considérant cela, il est cependant tout à l’honneur de cette organisation de ne jamais fermer les yeux sur les violations des droits humains, et d’en faire factuellement le recensement quels que soient les auteurs desdites violations – y compris la coalition dirigée par les États-Unis qui aurait tué 1 600 civils à Raqqa, dans ce qu’Amnesty international appelle un « carnage » [14]. Aussi, rappelons que Taner Kilic, alors président d’Amnesty International en Turquie, a été emprisonné pendant quatorze mois en 2017 et 2018, et qu’il est encore poursuivi pour avoir dénoncé les crimes de l’armée turque contre les Kurdes.

Le rejet des rapports d’ONG occidentales est une pratique courante des régimes dictatoriaux de tous bords. La Syrie n’échappe pas à la règle, où les rapports d’Amnesty International et d’autres ONG (comme l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme) documentant les crimes contre l’humanité et crimes de guerre du régime sont attaqués et calomniés. Le discours de disqualification d’Amnesty a donc une histoire en Syrie, et il est hors de question d’y participer. Enfin, notre confiance se portera toujours plus sur des observateurs qui recoupent et croisent des dizaines de témoignages dans quatorze villages, que sur les dires d’un combattant membre du CCFR, André Hébert, qui raconte lui-même dans son livre « Jusqu’à Raqqa » avoir suggéré l’expulsion des habitants d’un village (expérience dont parle de manière édulcorée le texte signé par le collectif) :

« Arrivés dans des zones gagnées à leur cause, ils [les combattants de l’État islamique] se fondent dans la masse en attendant le moment propice pour nous attaquer. Parmi ces localités acquises aux djihadistes se trouve un village turkmène situé à dix minutes en voiture de notre position. (…) L’hostilité de la population locale est palpable. Par deux fois, nous devons fouiller leur hameau de fond en comble pour y débusquer quelques ennemis qui s’y sont infiltrés. Ces opérations de « police » sont particulièrement risquées et je demande un jour au commandant du secteur pourquoi nous ne vidons pas le village plutôt que de conserver des civils malveillants à l’arrière de notre ligne de front. Il me répond que cette communauté habite là depuis des générations, que c’est sa terre, et que nous n’avons aucun droit de l’en déloger. Cette discussion, et le reste de mon expérience au Rojava, viennent contredire les accusations portées contre le YPG par Amnesty International. » (André Hébert, Jusqu’à Raqqa)

Toujours dans son ouvrage, le volontaire explique lui-même qu’être « sur le terrain » de la guerre n’est en rien suffisant pour prétendre connaître et comprendre les enjeux plus généraux du conflit : « L’impression d’être porté par une dynamique inintelligible ne m’a pas quitté lors de toutes les opérations militaires auxquelles j’ai participé au Rojava. J’étais par exemple bien plus au courant de la conduite globale de la guerre en la suivant sur Internet en France qu’en la vivant sur place au sein de mon unité. » (André Hébert, Jusqu’à Raqqa)

Puisqu’il ne faut pas compter sur la propagande de tel ou tel bataillon pour être informé, les rapports d’Amnesty International sont une source précieuse pour comprendre l’évolution de la situation, et notamment les tensions entre l’Armée syrienne libre et le YPG. L’ASL a elle aussi été accusée de crimes de guerre. Des bataillons se sont par exemple vu reprocher des attaques contre des civils, ou des exécutions sommaires de soldats du régime. Il ne s’agit donc pas de recenser les différents crimes comme à la page des faits divers d’un quotidien de la presse régionale, mais de comprendre les dynamiques politiques qui ont poussé, par exemple, la majorité des Kurdes d’Alep à être favorables au YPG, après avoir participé massivement aux manifestations anti-régime qui avaient été réprimées par les membres de ce même YPG. Sur le site d’Amnesty International, à propos du quartier kurde de Sheikh Maqsoud, nous pouvons lire qu’il a été aveuglement pris pour cible par l’ASL, dans un contexte de guerre entre l’insurrection syrienne et le régime [15].

Comme il faut entendre le ressentiment de nombreux Kurdes envers des bataillons de l’insurrection syrienne suite à l’attaque du quartier de Sheikh Masqsoud, il faut aussi comprendre celui de nombreux autres Syriens envers le YPG. En plus d’avoir réprimé à partir de 2011 les manifestations anti-régime dans certaines zones kurdes, le YPG a combattu à partir de 2015 contre l’opposition armée (parallèlement au bombardement des quartiers rebelles par les aviations russe et syrienne), participant par exemple à la chute d’Alep. En outre, dans les villes reprises à l’État islamique, le PYD s’est vu reprocher de ne pas permettre aux réfugiés, et notamment aux Arabes, de revenir chez eux une fois les batailles terminées, ce que nie le texte du CCFR. Pourtant, ce lundi 21 octobre, dans la ville de Jarablus (au nord d’Alep), des centaines de réfugiés originaires de Manbij ont manifesté, demandant à l’armée turque et à ses mercenaires de « l’Armée Nationale Syrienne » de « libérer » leur ville, pour qu’ils puissent y revenir. Doit-on se contenter de nier le fait que le PYD aurait empêché ces personnes de rentrer chez elles, et les accuser d’être des suppôts du « djihadisme », ou doit-on tenter de comprendre ce qui a créé cette situation ?

Aussi, alors que les habitants de Raqqa (ville dont on oublie trop facilement son soulèvement révolutionnaire ayant tenu depuis mars 2013 jusqu’en janvier 2014, et qui lui a valu à ce moment-là l’appellation « Capitale de la Libération » [16]) et de Manbij craignent, et subissent déjà, des représailles de la part du régime syrien maintenant que les villes lui sont livrées par le PYD, la sur-focalisation d’une partie de la gauche occidentale sur la Turquie tend à ignorer ces personnes en danger de mort. Avoir fait, en Occident, de l’État islamique, puis de la Turquie, le seul ennemi et laissé la Russie reprendre la situation en main (ce qui est un drame tant pour le Rojava que pour l’opposition à Assad) obscurcit des dynamiques qui sont essentielles pour comprendre le conflit syrien, en plus d’invisibiliser les résistances.

Ce lundi 23 octobre, pendant que le CCFR nous accusait de nous attacher à des « chimères » et à une opposition qui n’existe plus, une grève générale avait lieu à Manbij contre le retour du régime. Celle-ci fut particulièrement suivie, tous les clans et toutes les familles de la ville y ayant appelé. Des images ont circulé, montrant une ville morte, dont tous les commerces étaient fermés. A la suite de cette grève, nous apprenions selon des sources à l’intérieur de la ville que plusieurs habitants avaient été arrêtés. Le samedi 26 octobre, la page Facebook des « Forces de sécurité interne de Manbij », représentation locale des FDS/YPG, diffusait les aveux mis en scène des deux organisateurs supposés de la grève contre le retour du régime. Comme au temps de l’URSS, ces deux personnes semblaient réciter un texte où elles avouaient avoir reçu des ordres de l’étranger pour créer le chaos, alors que, disaient-elles, le peuple soutient les FDS [17].

S’il est évident que l’attaque de la Turquie contre le Rojava a précipité la remise de territoires au régime et renforcé la collaboration du PYD avec celui-ci, le retour de l’armée syrienne n’est pas une menace vague et lointaine : la répression menée par les forces du gouvernement syrien en coopération avec les FDS/YPG est déjà une réalité pour les populations locales, et plus particulièrement pour tous ceux et celles qui se sont opposés à Assad au cours de ces dernières années.

Quelques jours auparavant, suite à la remise de zones de la province de Deir ez-zor (situées sur la rive orientale ) des habitants exprimaient ces préoccupations dans un communiqué amené à circuler largement : « Les civils opposés au régime d’Assad et ceux recherchés par l’appareil de sécurité du régime seront en danger. Ils seront soumis à la détention arbitraire, à des violences physiques et à la mort.

Ainsi, nous demandons à la communauté internationale, représentée par les Nations Unies, la coalition internationale contre le terrorisme et les pays qui parrainent la transition politique en Syrie, conformément aux résolutions internationales appropriées, de prendre immédiatement en compte les revendications politiques et les préoccupations des personnes, en matière de sécurité, dans le nord et l’est de la Syrie en général, et à Deir-ez-zor en particulier.

Cette région entre dans une phase dangereuse, dont les résultats catastrophiques se répercuteront dans le futur et ne se limiteront pas à la Syrie ou à la région [18]. »

Ces derniers jours, les manifestations contre le retour du régime se sont multipliées à Deir-ez-zor, comme à Al-Shuhayl, Al Busayrah, et d’autres localités du nord de la Syrie. Cette inquiétude vis-à-vis des forces du régime est autant légitime que celle des Kurdes face à l’armée turque, et toutes deux doivent être prises en compte. Il est hors de question pour nous de ne mentionner qu’une partie du drame. Nous continuerons à relayer les actes de résistance au retour du régime, à dénoncer leur répression par le régime ou par les FDS/YPG, quand bien-même cela pousserait certains à nous qualifier « d’idiots utiles de l’offensive turco-djihadiste ».

Les puissances impérialistes main dans la main pendant que les populations servent de chair à canon

En conclusion, répétons que la situation en Syrie, reprise en main par les différents États, est tragique pour la population. Si le régime d’Assad et ses alliés sont les principaux responsables du drame actuel, l’insurrection syrienne comme le YPG ont aussi commis des erreurs qui, nous l’avons vu, ont favorisé la guerre terrible entre un pan de l’opposition et le PYD, dont se repaissent aujourd’hui Poutine et Erdogan. Il ne peut nous être reproché de trahir les combattants kurdes, arabes ou internationalistes des YPG/FDS. Ce sont les pouvoirs qui les encadrent qui sont à blâmer, ce sont ces puissances qui prospèrent sur la division des peuples, s’assoient sur leur agonie et mettent la Syrie en coupe réglée. Plus que jamais, c’est à ces pouvoirs qu’il faut demander des comptes. Pointer les compromissions du PYD et de la hiérarchie du YPG, ainsi que leur complémentarité de fait avec l’entreprise contre-révolutionnaire d’Assad, n’enlève rien à la sincérité des personnes qui ont choisi de risquer – et ont parfois perdu – leur vie au nom d’une lutte contre des adversaires bien réels. Il reste que l’histoire de la lutte populaire syrienne semble se diriger chaque jour davantage vers un gigantesque échec collectif. Outre la nécessité de soutenir dès maintenant celles et ceux qui continuent à lutter contre le retour de l’emprise du régime criminel d’Assad, de même que nous devons soutenir la mobilisation pour l’expulsion de la Turquie des territoires qu’elle occupe, il faut désormais en tirer les leçons pour reconstruire une puissante lutte commune, aux côtés de tous les Syriens et Syriennes.

La lutte contre Assad, qui continue malgré des conditions désespérées, doit être soutenue, de même que le droit à l’autodétermination du peuple kurde. En Europe, nous devons soutenir toutes les actions contre l’invasion turque du Rojava, et contre les bombardements russes sur la Syrie. Parmi ces actions, mentionnons, à titre d’exemples, les levées de fond humanitaires, les actions vis-à-vis des ambassades et des consulats turc, russe et syrien, les blocages ciblant des usines d’armement et les intérêts économiques des différents régimes. Il n’est pas question de soutenir un parti, ni de se mettre en ligne derrière un bataillon, mais de soutenir des peuples en lutte. Comme l’écrivaient des camarades d’Agitations dans un texte intitulé « Soutien à tous les révolutionnaires en Syrie », paru il y a peu, « Le moins que l’on puisse faire face à l’extrême brutalité d’un ordre autoritaire est d’être solidaires de toutes celles et ceux qui le combattent encore et de préserver dans la dignité la mémoire de celles et ceux l’ayant combattu. Pour ceux qui n’en seraient pas capables, nous exigeons d’eux d’au moins ne pas effacer volontairement l’histoire de ces luttes populaires [19] ».

P.-S.

Initialement publié sur Agitations autonomes

Notes

[3Manifestation à Idlib le 25 octobre, contre Bachar Al-Assad et en soutien aux manifestants en Irak, au Liban et en Égypte. : https://www.facebook.com/watch/?v=2556048024678587

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