Les femmes au service du sportif, par Frederic Baillette

Le texte qui suit est tiré de l’ouvrage sorti en 1999 "Sport & Virilisme". Il est certes très ancré dans le contexte de l’époque (d’après Coupe du Monde de 1998) ; il viendra je l’espère donner quelques billes sur les enjeux en cours pour 2018 et inciter à une réactualisation de la critique…

La récente Coupe du Monde de football, la victoire providentielle de l’équipe de France et les logorrhées d’euphorie[1] qui suivirent, ont permis à une panoplie de journalistes, de commentateurs (pas tous très sportifs) et d’intellectuels (ravis de rabattre le caquet aux « critiqueurs ») de faire avaler quelques couleuvres idéologiques à une population en état de lévitation footballistique et de nirvana nationaliste. Les deux plus dodues de ces entourloupes furent : d’une part, la déculottée donnée aux idées xénophobes à travers l’éclosion, qualifiée tout à trac de spontanée, d’un grand rassemblement festif Black-Blanc-Beur[2] ; d’autre part, « l’intérêt inattendu » des femmes pour un spectacle qu’elles étaient jusqu’alors supposées abhorrer. Le deuxième sexe était censé se détourner d’un exercice originellement masculin, d’une passion étrangère à ses préoccupations, faute d’en avoir réellement compris la philosophie, et d’avoir su en saisir toutes les finesses tactiques, les arguties techniques et la dimension hautement artistique. La Coupe du Monde, la retransmission de tous ses matchs, leur décorticage, leur dramatisation et leur esthétisation télévisuelles auraient agi comme une efficace et salutaire leçon de choses. C’est la didactique du football qui aurait fait sortir les femmes de leur proverbiale inculture sportive !

Peu de sociologues assermentés ou d’intellectuels brevetés, se sont interrogés sur le bien-fondé de cette soi-disant spontanéité, la réalité de ces subites conversions. Surfant délicieusement sur la déferlante furibarde qui suivit la victoire de la France, ils ont repris benoîtement à leur compte les poncifs rebattus ad nauseum par la presse, ou, tout au moins, se sont gardés de pointer – à défaut d’analyser et de dénoncer –, leurs limites, leur naïveté (intéressée) et leur fausseté. Certains penseurs-philosophes ont même servi l’idéologie sportive à grosses louches. Sans nous étendre ici, nous noterons que la spontanéité avait été bien préparée, l’éjaculation pyrotechnique finale progressivement amenée, et que le brassage social, que certains qualifièrent sans ambages de multiethnique, auquel elle a donné lieu, ne prouve en rien que les ressorts du racisme n’ont pas été réactivés durant cette magnifique Coupe du Monde. Quant à la participation providentielle (d’une partie) des femmes, elle s’est réalisée sans déranger, ni déroger au machisme et au sexisme qui structurent le sport de compétition et son spectacle. Elle les a plutôt confortés en mettant les femmes à leur place : dans les gradins, pour y acclamer leurs héros-soldats et mirer leurs prouesses[3]. On peut même dire que cette guerre en crampons a eu un effet antiféministe, en remettant chaque sexe à sa place, tout en rappelant leur hiérarchisation. Les hommes (représentés par des commandos d’élite) sont montés au front, tandis que les femmes admiraient les combats et tombaient sous les charmes des vainqueurs. Ainsi que l’observe Michelle Perrot, à propos de la Grande Guerre, les sexes ont été mobilisés dans « une stricte et traditionnelle subordination » [4].

La Coupe du Monde, ne l’oublions pas, devait être une réussite collective, une osmose nationale. À défaut de gagner sur le terrain (personne n’osait réellement espérer un tel couronnement), l’organisation devait être irréprochable, l’accueil exemplaire. Il en allait de l’image de la France et des retombées industrielles et touristiques espérées. Tout un pays était concerné et convié à mettre en veilleuse récriminations et dissensions syndicalo-politiques. Les pilotes de ligne qui, quelques semaines avant l’ouverture des réjouissances, osèrent faire planer sur cette compétition internationale l’ombre d’une grève aérienne furent tancés de crime de lèse-Mondial et désignés comme traîtres à la patrie[5]. Ces nantis, par une action présentée comme bassement corporatiste, allaient entacher et risquaient même de compromettre ce qui devait être la réussite de tous ! La prise de conscience et l’effort se voulaient nationaux. Tous ceux qui étaient en position d’être concernés devaient apporter leur sourire, leurs bras, leur temps, leur argent à l’édification de ce qui était annoncé comme l’événement médiatique de la fin du siècle. Outre la qualité des infrastructures et de l’organisation (prouvant que la France était à la hauteur de sa prétention), le pays organisateur devait se présenter sous son meilleur profil : être accueillant, chaleureux, convivial, prouver son entière adhésion à une manifestation sportive que toute une partie de la planète lui enviait. Aussi, était-il impératif de vaincre l’indifférence[6] de tous les Français en sensibilisant progressivement l’opinion à cette aventure, en la préparant mieux à cet événement sportif exceptionnel. Bref, il devenait urgentissime de gagner les indécis, et les indécises, tout en faisant taire les grincheux (boycotteurs, saboteurs et autres militants de l’anti-Mundial[7]).

Plus largement, la Coupe du Monde nous a été présentée sous les oriflammes de la grande réconciliation, de l’harmonie : entre hommes et femmes, entre jeunes de toutes les couleurs, entre générations, entre couches sociales. Tous ensemble, tous ensemble, ce mot d’ordre habituellement réservé aux manifestations politiques est devenu le maître mot[8], le jingle, appelant au grand rassemblement. Apothéose inespérée (en soixante-huit ans, la France n’avait jamais gagné une Coupe du Monde), cette solidarisation du corps social s’est achevée dans l’orgasme[9] collectif du « On a gagné » et le désormais incontournable « We are the champions » (of the world…, of course). Sans aller plus loin, soulignons que quelques indésirables briseurs de rêves avaient été soigneusement écartés des boulevards du bonheur. SDF (à ne pas confondre avec Stade De France), mendiants, laveurs de pare-brise avaient déserté comme par enchantement les carrefours menant aux stades, priés de ne pas entacher le spectacle. Quémander cent balles au milieu de cette orgie de pognon, de convivialité et de solidarité bien intentionnées, aurait fait désordre.

Les femmes avec nous !
À raison de cinq semaines de retransmissions quotidiennes et de journaux spéciaux, celles qui ne goûtaient pas aux ravissements du ballon rond risquaient fort, à leur tour, de gâcher la fête de ceux qui s’apprêtaient à vivre foot, penser foot, manger foot, aimer foot, etc. « Parce que les hommes veulent vivre la coupe du monde sans que leurs compagnes fassent la tête jusqu’au 12 juillet au soir », il était urgent d’organiser le cocooning footballistique. Ce qui fut le cas…

La guerre des sexes, ou plutôt des ménages (tant redoutée), n’aurait donc pas eu lieu. Toutes les femmes ne se sont pas désintéressées d’une distraction d’ordinaire destinée à des hommes. Elles n’ont pas boudé dans leur coin. Et, ces hommes, quant à eux, n’ont même pas eu à s’excuser de leurs goujateries, ils ont été d’emblée pardonnés par des épouses partageant désormais leur passion, dans une fusion émotionnelle d’un nouveau genre. Ils ont ainsi évité les coups de rouleaux à pâtisserie furibonds ! Bien au contraire, c’est à la célébration d’une complicité, d’un rapprochement, d’une réconciliation, que l’on aurait assisté : « Le ballon a uni les sexes »[10] !

La conquête des femmes s’inscrit dans la volonté de vaincre les résistances libidinales au sport, à seule fin de susciter l’engouement général et la fierté nationale[11]. Les femmes, elles aussi, devaient coopérer, s’associer, devenir des partenaires à part entière. Toute une entreprise de séduction s’est ainsi mise en place, avec la participation des journaux spécialisés, pour mobiliser, mettre en confiance et en condition, les habituelles laissées-pour-compte.

« La Coupe du Monde est arrivée : vivons la ensemble », titrait en couverture L’Équipe Magazine, associé pour la circonstance au journal Marie-Claire. Finie l’éternelle scission entre un homme rivé à son petit écran, scotché devant le foot, s’exaltant à vide, incompris et une rabat-joie, renvoyée à ses fourneaux[12], ou délaissée avec un déficit de tendresse à combler[13]. Les femmes (celles de Marie-Claire, bien sûr) ne souhaitaient plus rester sur la touche, désormais, elles voulaient comprendre ce qui allait faire vibrer, cinq semaines durant, leurs hommes. Quant aux hommes (ceux de L’Équipe Magazine, évidemment), ils ne rêvaient que de le leur expliquer… Tant il est vrai, qu’en foot, les femmes n’y comprennent rien !

Ainsi donc, les femmes ont été conviées à faire le premier pas en direction du mâle, détenteur du savoir sportif, précepteur expérimenté, tout disposé à initier sa toute « nouvelle » partenaire aux complexités de ce jeu d’hommes, à introniser spectatrices à part entière ces novices, subjuguées par une empoignade de mollets. Car, nous disent ces « féministes », les femmes ne sont pas, plus, aussi stupides et incultes qu’il n’y paraît ! « Contrairement aux idées reçues, se réjouit l’inénarrable Bernard Pivot, [elles] sont tout à fait capables d’entrer par le raisonnement et la passion dans la dramaturgie du football. »[14] Cette révélation des arcanes du football faite aux femmes prouverait qu’elles ne sont pas des êtres à part, d’ineptes bizarreries de la nature.

Si les femmes sont majoritairement réfractaires ou pour le moins insensibles au spectacle sportif, si, comme le notait un chroniqueur, elles ont longtemps méprisé le football, c’est notamment qu’elles n’éprouvent aucun intérêt pour un « jeu » qui ne s’adresse pas à elles et les rebute par la violence qui sourd des gradins. Elles se sentent en insécurité dans cet environnement hostile chargé en grossièretés, invectives et autres « bousculades » viriles. Or, ce serait là une grossière erreur d’appréciation ! Le football, le sport en général, ne seraient pas, comme certains sociologues antifoot, volontairement myopes (dixit Bernard Pivot) ou pathologiquement haineux[15] se complaisent à le discréditer, une occupation débile pour beaufs avinés, une « aliénation ». Les supporters ne sont pas (tous) des abrutis imbibés de bière, des hooligans, ni des franchouillards beuglant un patriotisme à la Cloche-Merle, encore moins des Dupond-la-Joie encartés au FN. « Les femmes savent bien que tous les fous de foot ne sont pas des sacs à bière, machos, fachos et xénophobes ». La plupart seraient, si l’on en croit ces laudateurs, des amoureux (sachant parfois aimer à la folie – et, qui trop aime, parfois, mal étreint !), des connaisseurs (sachant apprécier cet « art » à sa juste valeur), voire de grands enfants (qui plongent avec candeur dans ce conservatoire des joies juvéniles). En tant que tels, ils méritent d’être connus, fréquentés et… câlinés.

le suite du texte ici : http://scenesdelavisquotidien.com/2018/07/07/les-femmes-au-service-du-sportif-par-frederic-baillette/

[1] Se reporter aux analyses de Robert Redeker, « Le sport entre l’euphorie footbalistique et le cauchemar vélocipédique », Les Temps Modernes, n° 601, octobre-novembre 1998, p. 204-219.

[2] Pour une analyse des présupposés idéologiques de ce slogan, voir Frédéric Baillette, « United Colors of « France qui gagne » », Quasimodo, n° 6 (« Fictions de l’étranger »), printemps 2000, p. 131-158.

[3] Souvenons-nous, avec Jean-Claude Bologne, qu’en Grèce antique, « les femmes furent bannies des stades sous peine de mort » après que le cache-sexe de l’athlète Orsippe se soit dénoué lui faisant d’ailleurs perdre sa course ! (Histoire de la pudeur, Paris, Hachette, 1997, p. 300)

[4] Michelle Perrot, « Préface », in Christine Bard (sous la direction de), Un Siècle d’antiféminisme, Paris, Fayard, 1999, p. 8.

[5] Le 8 juin 1998, Jean-Claude Gaudin compara « la prise en otage de la Coupe du Monde de football par les pilotes d’Air France [à] un acte de désertion en temps de guerre » (« Du bon football », Le Monde, 11 juin 1998, p. 15). Une attitude à peu de chose près partagée par le secrétaire général de la CGT, Louis Viannet, qui le 4 juin assurait que « la CGT ne prendra pas en otage la Coupe de Monde ». (Cité par Ariane Chemin, Le Monde, 11 juin 1998).

[6] Le 26 mars, un dîner-débat (mieux vaut discuter la panse pleine), a rassemblé Le Monde et le Comité Français d’Organisation (CFO) afin d’envisager les moyens de faire prendre conscience aux Français de « l’ampleur de cet événement » (Cf. Dominique Dhombres, « Vaincre l’indifférence envers la Coupe du Monde de 1998 », Le Monde, 29 mars 1997).

[7] Des militants à qui le chroniqueur Delfeil de Ton dit d’ailleurs « Merde », après l’avoir tout d’abord dit au « Front National » ! Un amalgame aussi infondé que dangereux qu’il ne fut pas le seul à faire (« Le quatrième but », Le Nouvel Observateur, 23-29 juillet 1998).

[8] « Le maître mot, c’est “ensemble” », L’Équipe Magazine-Marie Claire, p. 13.

[9] Michèle Stouvenot, « Ouiiiiiii ! l’orgasme footballistique gagne ces dames », Le Journal du Dimanche, 5 juillet 1998.

[10] Régis Testelin, « Des rires, des larmes et des clins d’œil », France-Soir, 13 juillet 1998, p. 12.

[11] Selon Le Monde du 21 mars 1998, la direction du tourisme a consacré trois millions de francs afin de « rendre [les Français] fiers d’accueillir le monde entier ».

[12] On connaît la « bonne » blague sexiste, « Quel est le féminin d’assis devant un match de foot avec une bière ? C’est debout dans la cuisine ! »

[13] « Pendant le Mundial, on baise vos femmes », pouvait-on lire sur un mur de la ville de Montpellier. Lamentable slogan d’opposants « officiels » à la Coupe du Monde.

[14] Bernard Pivot, « Y a-t-il une vie après le Mondial ? J’espère. Mais cela va être difficile », Le Journal du Dimanche, 12 juillet 1998.

[15] Position aussi prise par Jean-Claude Michéa dans Les Intellectuels, le peuple et le ballon rond, Castelnau-le-Lez, Éditions Climat, 1998.

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