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Palestine et mobilisations étudiantes : calomnies médiatiques en série

Antiracismes - colonialismes Information - médias Répression - Justice - Prison

En mars, dans le cadre des mobilisations étudiantes en soutien du peuple palestinien, Sciences Po suscitait une première fois l’hystérie politico-médiatique : une « surenchère d’accusations d’antisémitisme » sur la base de fausses informations et un emballement survenu en grande partie sous l’impulsion du Premier ministre – Gabriel Attal s’étant déplacé en personne pour tancer la direction de l’établissement, trop timorée à son goût face aux étudiants mobilisés. Un mois plus tard, à la faveur d’une amplification du mouvement étudiant coordonné par le Comité Palestine, l’école parisienne – ses déclinaisons en province, mais aussi la Sorbonne – se retrouve de nouveau sous les feux médiatiques. Meilleur du pire.

Scène surréaliste : le 26 avril, aux portes de Sciences Po, un journaliste de France 24 recueille les revendications d’un étudiant pendant plusieurs minutes d’affilée, sans interruptions ni invectives. Les étudiants se mobilisent pour un cessez-le-feu immédiat dans les territoires palestiniens occupés, dénoncent l’apartheid et la colonisation de l’État israélien ; ils réclament un positionnement public de leur direction – laquelle avait pris position le 7 octobre, comme à l’occasion d’autres conflits internationaux – mais aussi que des débats puissent s’organiser au sein de l’école ; ils exigent l’arrêt des partenariats de Sciences Po avec les institutions et les universités israéliennes qui collaborent avec le gouvernement et l’armée ; ils demandent, enfin, que la direction cesse les procédures disciplinaires à l’encontre des étudiants engagés en soutien du peuple palestinien.

À l’issue de ce reportage, le téléspectateur est informé des revendications des étudiants. Libre à lui de se faire une opinion sur la légitimité de leur mobilisation, son utilité, sa portée politique, etc. Pourtant, et alors même que Sciences Po a occupé le haut de l’agenda médiatique pendant plusieurs jours [1], ce travail journalistique élémentaire a fait figure d’exception. En dehors de quelques titres dans la presse quotidienne, les journalistes ont abdiqué leur mission de rendre compte de ce que ces étudiants faisaient, disaient ou réclamaient. Au lieu de ça, les chefferies médiatiques ont opté pour l’éditorialisation et le parti pris à outrance. Dans un contexte et sur un sujet où les médias dominants se font depuis sept mois les relais serviles, pour ne pas dire des soutiens actifs du durcissement autoritaire de l’État comme de la droitisation du débat public, le bruit médiatique fut celui d’un procès à charge contre les étudiants.

Bien sûr, les médias dominants empruntent ici à la feuille de route journalistique classique par temps de manifestations : invisibiliser ou discréditer les revendications ; focaliser « l’information » sur la forme des mobilisations et disqualifier leurs porte-parole ; saturer l’agenda de prétendus « débats » autour de « polémiques » savamment montées en épingle, auxquelles les (rares) étudiants invités et l’ensemble des intervenants seront sommés de réagir. Une partition bien connue, co-produite avec la classe politique et le gouvernement, dont les médias sollicitent et mettent en scène les déclarations, de préférence outrancières [2]. Mais quand il se greffe au traitement (indigent) de la question palestinienne, le cocktail est explosif.

Au cours de cette séquence, les éditocrates auront une nouvelle fois donné la mesure de leur mépris pour les faits qu’ils sont censés relater de manière objective, comme pour les acteurs auxquels ils sont censés donner la parole, mais aussi du racisme – et de l’islamophobie – qui imprègne plus ou moins implicitement leurs propos. Ce dernier se manifeste en particulier à travers les marques de suspicions a priori et les présomptions de bienveillance à l’égard du Hamas que manifestent les éditocrates plus violemment encore vis-à-vis des intervenants racisés. Les interviews et le traitement médiatique de Rima Hassan sont un cas d’école en la matière. Dans la même veine, voici les commentaires proprement sidérants qu’inspire à Patrice Romedenne, rédacteur en chef à France Télévisions, la simple vue d’Hicham, mobilisé à Sciences Po, annonçant qu’un groupe d’étudiants entame une grève de la faim (X, 7/05) :

Totalement désinhibé, le réflexe islamophobe rappelle celui qui commandait à Judith Waintraub, journaliste au Figaro Magazine, le commentaire « 11 septembre » à la simple vue d’une étudiante musulmane qui, le 11 septembre 2020, postait sur les réseaux sociaux une simple vidéo de recettes de cuisine pour petits budgets.

De la marginalisation à l’invisibilisation des étudiants

Occasionnellement propulsés dans des dispositifs piégés et piégeux, les étudiants bénéficient rarement de conditions décentes pour s’exprimer. Dans l’émission d’Arrêt sur images du 3 mai, Hubert Launois (Sciences Po) – sollicité plusieurs fois par BFM-TV à l’occasion de cette séquence – fait état du déséquilibre systématique des plateaux, mais également de différents mécanismes par lesquels les intervenants, qu’ils soient présentateurs, journalistes, experts ou politiques, s’emploient à discréditer la mobilisation. L’émission « C ce soir » (France 5) du 29 avril n’aura pas relevé le niveau. Si les étudiants Hicham et Ariane Anemoyannis arrachent des espaces pour exposer leurs revendications et argumenter sur le fond – dans un temps extrêmement contraint, respectivement 9’35 et 7’45 sur une émission d’1h10 –, ils essuient comme ailleurs interruptions, invectives et injonctions de la part du journaliste Marc Weitzmann (France Culture) et du professeur en sciences politiques Denis Charbit. Ce dernier – pro-israélien et régulièrement sollicité par de nombreux médias – aura d’ailleurs bénéficié d’un temps de parole près de deux fois supérieur à celui des autres invités.

Autre exemple de ce traitement à charge et déséquilibré : le 3 mai sur France Info, le présentateur du journal de 13h, Julien Benedetto, interviewe Emmy Marc, secrétaire fédérale de l’Union Étudiante.

Mais la plupart du temps, les étudiants restent plus simplement hors champ, exclus des espaces médiatiques les plus en vue. Au « 20h » de France 2, la rédaction n’a pas jugé bon d’interroger le moindre étudiant. Son traitement de la séquence (24 avril - 8 mai) se résume d’ailleurs à trois brèves en plateau : une couverture de 2 minutes et 30 secondes au total, incluant les mobilisations à Sciences Po et à la Sorbonne (26/04 ; 29/04 ; 3/05). Ces dernières ne font figure que de simple toile de fond, prétextes à l’information numéro 1 : « tensions » et interventions de la police. Les journalistes de préfecture couronnent le tout en passant la répression sous silence. Ils n’évoquent que de simples « évacuations », ignorent superbement le sort des étudiants interpellés – 2 à Sciences Po, 88 à la Sorbonne – et banalisent l’action de la police, évoquée d’un ton badin ou indifférent.

Au journal de « 13h » sur la même chaîne, on compte deux brèves et un sujet d’une minute et trente secondes sur la séquence. Deux étudiantes y ont la parole... pendant 10 secondes. La première soutient que « la communauté étudiante restera forte et mobilisée pour la Palestine jusqu’à ce que [les] revendications soient entendues ». Peine perdue s’agissant des médias : le sujet de France 2 n’en dira pas un seul mot.

Durant plus de deux semaines, du 24 avril au 10 mai, France Inter n’a pas non plus trouvé le moindre créneau dans sa matinale – une quarantaine d’entretiens si l’on inclut les invités de 6h20, 7h50 et 8h20 – pour interviewer le représentant d’un collectif mobilisé. Le sujet a pourtant été abordé plusieurs fois par les matinaliers de la « première radio de France », y compris lors d’un entretien spécifique... sans étudiant donc.

Mais la plupart du temps, les étudiants restent plus simplement hors champ, exclus des espaces médiatiques les plus en vue. Au « 20h » de France 2, la rédaction n’a pas jugé bon d’interroger le moindre étudiant. Son traitement de la séquence (24 avril - 8 mai) se résume d’ailleurs à trois brèves en plateau : une couverture de 2 minutes et 30 secondes au total, incluant les mobilisations à Sciences Po et à la Sorbonne (26/04 ; 29/04 ; 3/05). Ces dernières ne font figure que de simple toile de fond, prétextes à l’information numéro 1 : « tensions » et interventions de la police. Les journalistes de préfecture couronnent le tout en passant la répression sous silence. Ils n’évoquent que de simples « évacuations », ignorent superbement le sort des étudiants interpellés – 2 à Sciences Po, 88 à la Sorbonne – et banalisent l’action de la police, évoquée d’un ton badin ou indifférent.

Au journal de « 13h » sur la même chaîne, on compte deux brèves et un sujet d’une minute et trente secondes sur la séquence. Deux étudiantes y ont la parole... pendant 10 secondes. La première soutient que « la communauté étudiante restera forte et mobilisée pour la Palestine jusqu’à ce que [les] revendications soient entendues ». Peine perdue s’agissant des médias : le sujet de France 2 n’en dira pas un seul mot.

Durant plus de deux semaines, du 24 avril au 10 mai, France Inter n’a pas non plus trouvé le moindre créneau dans sa matinale – une quarantaine d’entretiens si l’on inclut les invités de 6h20, 7h50 et 8h20 – pour interviewer le représentant d’un collectif mobilisé. Le sujet a pourtant été abordé plusieurs fois par les matinaliers de la « première radio de France », y compris lors d’un entretien spécifique... sans étudiant donc.

Le patchwork met en outre la lumière sur un art journalistique à part entière : dénoncer à longueur d’antenne une prétendue « récupération politique » des mobilisations de la part de La France insoumise... et ne tendre le micro qu’à des hommes et des femmes politiques sur le sujet – quand ce ne sont pas des commentateurs hors sol. La matinale de France Culture a certes fait exception. Mais le 2 mai face à Hicham, Guillaume Erner ne peut réprimer ses marques de défiance et de condescendance, entre questions infâmantes et sous-entendus :

  • Guillaume Erner : Vous voulez un État qui rassemblerait... je ne sais trop comment mais c’est à vous de me le dire... des Juifs et des Palestiniens ? Au contraire bannir les Juifs de cette région ? Ou bien encore avoir deux États avec des frontières qui seraient respectées de part et d’autre avec un cadre fourni par l’ONU par exemple ?
  • Parmi les choses qui évidemment font polémique, il y a ce fameux slogan « De la rivière à la mer ». Est-ce que vous l’utilisez ? Qu’est-ce qu’il signifie ? Est-ce qu’il signifie que les Juifs doivent être mis à la mer euh... ou pire... Hicham ?
    Une attitude volontairement déstabilisatrice que le journaliste ne manifestera pas à l’égard de ses deux autres invités, respectivement professeurs à Columbia (New York) et à Sciences Po.

Du journalisme de démobilisation à la calomnie permanente

Ailleurs dans l’audiovisuel et sur les chaînes d’information, c’est un festival des horreurs, dont a notamment rendu compte Arrêt sur images dans l’émission précédemment citée. « Jamais je n’aurais pensé que tous ces jeunes gens seraient à ce point antisémites et l’antisémitisme renaît, se développe tous les jours grâce à eux », déclare Élisabeth Badinter dans « C à vous » (26/04), dont le message est réitéré trois jours plus tard par Anne Sinclair, dans la même émission (29/04). « Là, ce que ces étudiants et ces militants proclament, c’est : "Nous sommes tous des résistants du Hamas, autrement dit des tueurs de Juifs" », ose encore Alain Finkielkraut sur LCI (29/04). CNews monte évidemment au front, dans une campagne en continu synthétisée par Laurence Ferrari : « De l’antisémitisme déguisé en antisionisme, du révisionnisme à la sauce keffieh arrosé de drapeaux de La France insoumise : mélangez le tout, vous aurez la mobilisation du jour ! » (CNews, 30/04) Bref, résume Arrêt sur images, « procès en antisémitisme, en ignorance de la complexité du conflit disent certains, procès en "bordélisation" de la vie étudiante disent d’autres, accusations en irresponsabilité... » : la talk-showisation du débat public bat son plein.

Sur RTL (29/04), Alba Ventura s’enflamme elle aussi contre une école « complétement à la dérive, gangrénée par le wokisme, victime de l’entrisme des Insoumis ». À grand renfort de désinformation, elle déplore un prétendu laxisme pour mieux en appeler à la répression immédiate :

Alba Ventura : J’ai l’impression que la direction de Sciences Po a peur. Mais peur de quoi ? De 200 révolutionnaires en culotte courte flanqués de 4 mélenchonistes ?! [...] Depuis plus d’un mois et demi, on les a laissés installer un blocus, on les a laissés proférer des idéologies antisémites, des slogans appelant à la disparition d’Israël, on les a laissés refuser une étudiante à l’entrée d’un amphi parce qu’elle est juive, on les a laissés rebaptiser un amphi Gaza, on les a laissés installer des tentes dans la cour, bloquer le couloir de la direction ! Et le pire, là, c’est qu’on négocie encore pour obtenir le retour au calme !
Même tonalité sur Europe 1 (30/04), avec l’illustre Emmanuelle Ducros :

Emmanuelle Ducros : On savait les manifestants des campus utilisés pour servir bien d’autres desseins que la cause palestinienne. On les savait manipulés politiquement par tout ce qui se fait d’anticapitaliste ou d’antisémite. On les savait des gibiers de choix pour les populistes cyniques type LFI. On les découvre maintenant idiots utiles d’une dictature théocratique ! L’Iran des fous d’Allah les utilise comme des faire-valoir, comme des cautions de son régime de terreur.
Crise de nerfs au Figaro, également, notamment au lendemain du 26 avril, date à laquelle la direction de Sciences Po annonça honorer certaines revendications étudiantes :

« Sciences Po et islamo ! » tempêtait deux jours plus tôt Yves Thréard : « Occupé par des centaines d’étudiants coiffés du keffieh et brandissant le drapeau aux couleurs panarabes, Sciences Po est à la pointe de l’hystérisation. » Fustigeant classiquement le « terreau islamogauchiste » que serait devenu Sciences Po, ce « bateau ivre », l’éditorialiste accuse les étudiants d’« antisémitisme » et ne tient plus en place :

Yves Thréard : Il n’est pas le seul établissement exposé à une prise d’otages par une minorité agissante et grossissante, sous l’effet d’influences extérieures. C’est tout l’enseignement supérieur qui est exposé à cette dangereuse dérive.
Et c’est peu dire que la direction du quotidien, que l’on peine à distinguer ici de celle de Valeurs actuelles, mène une cabale acharnée. Le 29 avril, c’est le rédacteur en chef Guillaume Tabard qui prend le relai. Aboyant contre l’« entrisme idéologique que toutes les autorités institutionnelles et universitaires ont laissé faire, fascinées et apeurées par cette alliance du "wokisme" et de "l’islamo-gauchisme" », l’éditorialiste n’oublie pas d’étriller Jean-Luc-Mélenchon, accusé sans vergogne d’« épouser le discours du Hamas » : « Radicaliser, terroriser, imposer les oukases d’une minorité organisée, tout est bon quand on ne peut pas gagner par les urnes. »

Bêtise et violence en guise de ligne éditoriale : voilà le lot de l’éditocratie en France. Dans Libération également, où la (ré)embauche de l’inénarrable Serge July est un ravissement hebdomadaire : « Le wokisme et le décolonialisme universitaires aggravent toutes les perceptions. » (30/04) Sans commentaire.

Au Monde, la direction qualifie dans un éditorial les protestations de « légitimes »... mais ne peut s’empêcher de faire la leçon aux étudiants : « En réduisant une situation terriblement complexe à quelques mots d’ordre, les "blocages" ne contribuent guère à ce nécessaire débat contradictoire respectueux de toutes les sensibilités. » (3/05) Tant les médias sont un modèle en la matière. C’est au nom de ce même principe – « la liberté d’opinion » et « le pluralisme des idées » – que Dominique Reynié en vient à louer sur France Inter... « l’intervention des CRS » à Sciences Po, ayant permis de « rendre l’École à ses étudiants qui subissent cette situation et qui pour la plupart la condamnent. Si Sciences Po doit se soulever, c’est contre une telle instrumentalisation politique. » (30/04) La liberté d’opinion à coup de matraque... et quand elle convient à Dominique Reynié. Pluralisme des idées aussi au Parisien, qui alterne journalisme de préfecture et journalisme de démobilisation :

Dans Le Point (2/05), les mobilisations poussent Franz-Olivier Giesbert – comme chaque semaine – au bord de la crise d’apoplexie : « Ce sont désormais les fascistes de gauche qui ont pris le pouvoir, des deux côtés de l’Atlantique. » Avant de cracher sur « les étudiants antisémites » de Sciences Po, leur « festival de mensonges, de bêtise et de haine orchestré par LFI » mais également « les arrière-pensées de ces manifestants et de leurs chefs islamogauchistes » qui, selon Giesbert, « crèvent les yeux » : « N’est-ce pas pour lâcher la bride à leur antisémitisme frénétique ? Les pouacres ! » Le directeur de l’hebdomadaire, Étienne Gernelle, estime quant à lui que les mouvements étudiants sont « assez peu contredits », « prennent confiance et se déchaînent » : « On a du mal à distinguer, dans leur discours, en quoi ils se dissocient, au fond, de celui du Hamas. »

« Les pantins du Hamas » titre d’ailleurs Franc-Tireur (8/05). Quand elle ne soutient pas que l’idée des étudiants est de « crier des slogans génocidaires, "De la rivière à la mer", sans savoir de quelle rivière il s’agit », Caroline Fourest se permet des « traits d’esprit » que l’on peine à qualifier : « Au moins en France, nos étudiants font la grève de la faim. C’est quand même plus cohérent pour soutenir Gaza. »

Et elle enchaîne les calomnies, en qualifiant par exemple le mouvement BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions) d’« organisation de boycott raciste affiliée au Hamas » [3] ou en s’acharnant contre le mouvement étudiant – et leurs soutiens dans le champ politique – décrits comme une « cinquième colonne » : « De vrais petits pantins. Le plus terrifiant n’est pas de constater que des étudiants de grandes écoles ne pigent rien à la guerre en cours. Le plus inquiétant est de réaliser à quel point il est facile de les manipuler. » Le reste du numéro est à l’avenant, éditorialisé à sens unique. Sur un quart de page, l’étoile montante Nora Bussigny [4] y commet notamment une « enquête » d’une solidité à toute épreuve, « Fanas de l’intifada », naturellement promue de la chaîne de propagande i24News au JDD.

La Tribune Dimanche n’est pas en reste, qui sous l’intitulé « Sciences po sous tension » (3/05), se contente de publier deux tribunes, non pas pour animer un quelconque débat en présentant des points de vue contrastés, mais pour tirer à boulets rouges sur les étudiants mobilisés ! Dans une première chronique, le sociologue Michel Wieviorka théorise un « antisémitisme territorial », qui « surgit en milieu étudiant, supposé de gauche, alors qu’il est rejeté par les droites dures, à en croire Donald Trump aux États-Unis ou Marine Le Pen en France » : « la haine vise l’État d’Israël, bien au-delà de la critique de la politique de son gouvernement. Elle soutient de facto le Hamas dans sa volonté de détruire ce pays ». De quels déclaration, réunion publique, communiqué, action ou revendication des étudiants de Sciences Po s’inspire le sociologue pour asséner pareils verdicts ? On ne le saura pas... et pour cause. La seconde tribune est accordée à une centaine d’avocats revendiquant un « pluralisme nécessaire au développement de la pensée »... mais un pluralisme très étroitement borné : « théâtre d’un militantisme virulent qui impose une pensée unique consistant à délégitimer Israël et à stigmatiser les étudiants qualifiés de "sionistes" » ; « rassemblements chaque jour plus violents incit[a]nt à la haine et propage[a]nt des idées antisémites » ; « universités [...] prises en otages » ; « minorité violente » et « vindicative » ; « agissements déstabilisateurs » ; « idéologie et méthodes extrémistes » ; « incubateurs à la défiance polémique, la propagande et l’incitation à la haine ». Comme partout, les accusations sont gravissimes et les preuves inexistantes…

Dans Marianne, c’est l’éditocrate en chef, Natacha Polony (2/05), qui se joint à la meute déchainée contre les étudiants contestataires. Intitulé « La fabrique des crétins étudiants », son éditorial fustige « les pasionaria en keffieh » – l’obsession du keffieh, encore... – et « la radicalité agressive de ces jeunes gens », « obsédés par la "domination" au point de glisser d’une défense légitime des droits des Palestiniens à une dénonciation plus que douteuse d’un supposé privilège d’Israël et, par un glissement plus douteux encore, "des juifs" en général ». Une calomnie médiatique de plus, doublée d’un risible soupir : « Comprendre et éclairer le monde n’est plus le projet de ces étudiants. » Ni, de toute évidence, celui de ces journalistes-là.

« Les mains sales » de l’éditocratie

Difficile de conclure ce panorama sans évoquer deux invariants du traitement médiatique des mobilisations sociales. D’une part, le recours à un lexique dépolitisant : dans la droite ligne du gouvernement, les chefferies éditoriales pathologisent la contestation et appréhendent l’amplification du mouvement étudiant comme une « contagion » qui, en elle-même, est présentée comme un « risque ».

D’autre part, se sont multipliées pendant ces quelques semaines les « polémiques » montées en épingle et entretenues pour jeter le discrédit sur les protestataires. Un tweet du Guide suprême iranien, Ali Khamenei, affirmant soutenir le mouvement étudiant, va par exemple servir d’argument-massue aux éditocrates jusque sur les plateaux de grandes matinales radio. Exemple sur RMC et BFM-TV le 30 avril, face au député LFI Louis Boyard :

Apolline de Malerbe : Vous avez vu qui en parle ? On en parle même dans le monde entier hein. Et notamment l’Ayatollah Khamenei, qui vous montre en exemple. [...] L’Ayatollah Khamenei qui vous prend en modèle ! Comment vous le vivez ?

  • Je vous repose ma question, Louis Boyard, parce que vous n’y avez pas répondu : le fait que l’Ayatollah Khamenei, c’est-à-dire le Juge suprême religieux de l’Iran, vous prenne en modèle, comment vous le vivez ?
  • Mais moi je ne vous parle pas de Victor Orban, je vous parle de l’Ayatollah Khamenei.
  • En tout cas si j’étais soutenue par l’Ayatollah Khamenei, ça me mettrait mal à l’aise, au minimum !
  • Mais vous-mêmes vous ne voyez pas une contradiction, vous ne voyez pas une contradiction dans le fait que le combat pour la liberté que vous voulez soutenir soit soutenu par un homme comme l’Ayatollah Khamenei ?
    Il n’est nullement question d’information dans cet interrogatoire. Les six questions de la militante Apolline de Malherbe n’avaient qu’un seul objectif : piéger et acculer son adversaire politique.

Un autre épisode a déclenché l’hystérie dans l’éditocratie et une nouvelle salve de calomnies visant à disqualifier politiquement et moralement tout soutien public aux Palestiniens, lorsque des étudiants se sont peints les mains en rouge. Un symbole, rappelle Clément Victorovitch dans sa chronique « Sciences Po : de la psychose au mensonge », « utilisé couramment pour dénoncer un massacre », y compris en avril « à Tel-Aviv, dans une manifestation de soutien aux otages israéliens détenus par le Hamas. » L’affaire aurait donc dû (encore) en rester là. C’était sans compter une publication Instagram du dessinateur Joann Sfar, dénonçant une « référence au massacre à mains nues de deux jeunes juifs en Octobre 2000. Il n’est pas acceptable que des militants qui se disent pacifistes appellent ainsi au pogrom [...] ». Un message dont le très médiatique Raphaël Enthoven propulse immédiatement la portée sur X (27/04) : « À l’attention des incultes. Le symbole des mains rouges est une référence directe au massacre de 2 israéliens par la population de Ramallah. Pas un appel au cessez-le-feu. » Il suffit d’un paysage médiatique en décomposition pour faire le reste : dans un emballement sidérant, la question est traitée par la quasi-totalité des médias dominants.

Une entreprise massive de diabolisation. Que de rares journalistes questionnent le bien-fondé de ce procès d’intention ou que d’autres s’emploient simplement à expliquer pourquoi l’image des étudiants « fait polémique » ne change rien à l’affaire : la « polémique » fait l’agenda partout. Elle est au cœur du bruit médiatique. Elle est ce dont parlent les journalistes, bien davantage que des massacres commis par l’État d’Israël, bien davantage que des revendications étudiantes. Et elle jette la suspicion. Entretenue par exemple par le chroniqueur Marc Beaugé dans « Quotidien » (TMC, 30/04) : « Alors, appel au cessez-le-feu ou appel à la violence ? Difficile de se faire un avis tranché sur ces mains rouges. » Dans Le Parisien, la photo d’étudiants aux mains peintes en rouge est même choisie pour illustrer une double page consacrée à la hausse des actes antisémites en France (5/05).

Calomniez, calomniez... il en restera toujours quelque chose. Un dicton que met en pratique Raphaël Enthoven, dont l’(infâme) édito « Les mains sales » (Franc-Tireur, 8/05), incarne à merveille les ravages de la désinformation :

Que dire [...] des étudiants qui, aujourd’hui encore, à la Sorbonne ou dans telle ou telle université, persistent à se rougir les paumes ? Que dire des étudiants qui se peignent les mains en rouge APRÈS avoir vu l’image du meurtrier de Ramallah ? Pourquoi maintiennent-ils le geste, dont ils connaissent la signification véritable ? Que se disent-ils ? Se répètent-ils comme un mantra « ça ne signifie pas mort aux Juifs, juste stop au carnage... » ? Ou bien... Ou bien... Est-ce en toute connaissance de cause et parce qu’ils adhèrent, au fond, au meurtre de Juifs qu’ils se peignent les mains ? [...] Qu’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’une conversion. D’une adhésion à l’hypothèse du crime. Et comme elle est volontaire, ce genre de souillure ne s’efface pas. Ils pourront se laver les mains tant qu’ils veulent, désormais, parce qu’ils l’ont voulu, le rouge leur colle à la peau.
Le meilleur du pire ? Aucun doute.

Pauline Perrenot

https://www.acrimed.org/Palestine-et-mobilisations-etudiantes-calomnies

P.-S.

Voir aussi :

Acharnement médiatique contre Rima Hassan (vidéo)

« Rima Hassan, figure incendiaire de la gauche communautaire » (Europe 1, 29/05) ; « Gaza-Israël : la "monstruosité sans nom" de Rima Hassan » (L’Opinion, 28/05) ; « Rima Hassan : la polémique permanente ! » (Le JDD, 9/05)... Depuis plusieurs mois, le coup de projecteur des médias dominants sur Rima Hassan – juriste franco-palestinienne et candidate sur la liste de La France insoumise aux élections européennes – est l’occasion sans cesse renouvelée de démultiplier mensonges, calomnies et partis pris. La cabale excède de (très) loin les frontières de la presse réactionnaire. Aussi, quand ils ne la délégitiment pas en son absence, les éditocrates invitent Rima Hassan pour mieux la clouer au pilori. En l’espace de quelques semaines, les interrogatoires médiatiques se sont multipliés : invectives, interruptions robotiques, mépris, racisme, suspicions a priori. Bref, disqualifications permanentes. Après deux volets sur le traitement médiatique des convocations policières et des mobilisations étudiantes, place au troisième épisode, en vidéo, de notre série consacrée à la criminalisation médiatique des mobilisations en soutien de la cause palestinienne.

https://www.acrimed.org/Acharnement-mediatique-contre-Rima-Hassan-video

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