Autocritique d’une participation « militante » aux Gilets jaunes

Alors que le mouvement des Gilets Jaunes a emporté avec lui une vaste partie du microcosme militant et par la même toute son énergie militante, quelques gilets jaunes ont récemment tenté d’en livrer une analyse qui se révèle fortemente stimulante sur le plan intellectuel. En voila un avant-goût sur Expansive, la suite disponible en allant directement à la source sur Paris-Luttes.info

L’explosion Gilet jaune entre le 17 novembre et la fin de l’année 2018 a placé l’ensemble de nos luttes quotidiennes dans une perspective renouvelée. Près d’un an après le début du mouvement, il nous paraît l’heure de faire un bilan. Pour rendre intelligible ce qui s’est produit, certes, mais sans se lancer dans une analyse exhaustive ou détaillée de l’évènement, qui serait bien trop longue. Surtout, ce texte se donne pour objectif de comprendre tant nos manques ou nos ratés, que nos illusions et nos aveuglements, pour essayer d’envisager la suite avec clairvoyance. Autant d’ambitions que nous ne tiendrons surement pas, mais qui amèneront, nous l’espérons, de nombreuses discussions.

Une sortie du marasme ?

« Si des révolutionnaires arrivent ainsi à garder en leurs mains les principes du communisme quand tout concourt à son oubli par les hommes, si ces révolutionnaires le font contre vents et marées, tout en les déformant et les livrant déformés aux générations suivantes, en leur livrant que des principes, en tissant de cette façon le fil du temps, il ne faut pas se faire d’illusions. Outre que ce fil est rouge, mais rouge d’un nombre considérable de souffrances endurées pour le tisser, de défections, de suicides, de chutes dans la folie, ce qui correspond à la tragédie du communisme (son impossible réalisation, son absence de base sociale réelle) dans cette période, il faut se rendre compte que les révolutionnaires subsistant ainsi n’existent pas incarnés par leur propre volonté, mais produits également par l’Histoire. Il n’y a pas de contre-révolution si totale qu’elle ne doive lutter continuellement contre des révoltes (sans avenir), des résistances (à la rationalisation du capital), des luttes prolétariennes (sans direction organique). De plus, des zones géographiques vivent en retard le développement du processus révolutionnaire, ou au contraire sont en avance sur la reprise, etc. C’est même à ce prix que subsistent des révolutionnaires. Il n’existe vraiment aucune échappatoire. » [1]

Il nous paraît évident que l’évènement Gilet jaune a marqué un rebond qualitatif dans les luttes des classes en France. Il y a eu relative propagation d’un certain écart par rapport aux luttes quotidiennes que produit le rapport d’exploitation capital/travail dans la dynamique de son existence. Cet écart produit une certaine extériorité à la condition prolétaire elle-même, à la citoyenneté, à l’encadrement républicain, aux normes et à la logique ordinaire de la contestation ; mais il ne la produit que temporairement, de manière fragile, toujours instable, et surtout sous une forme différenciée et singulière chez chacun des sujets - sujets qui sont par essence à la fois déterminés, embarqués et donc d’une certaine manière impliqués, « personnalisés » par et dans leur propre reproduction [2].

Nous ne fournirons pas ici le travail analytique permettant d’affirmer plus que ça ce que serait réellement cet écart qualitatif (que ce soit dans ses pratiques ou ses discours : nous serons forcément partiels), mais il dit à peu près tout ce qu’il faut savoir de la période actuelle, et il en porte, malheureusement ou pas, toutes ses contradictions propres.

Pour fournir un tel travail, il faudrait d’abord effectuer un retour historien sur la séquence, en commençant par éplucher les dizaines de brèves de journaux locaux : combien de personnes dehors le 17 novembre (a-t-on passé le million, si tant est que ce "passage" soit significatif de quelque chose) ? Combien pour l’Acte II, III, IV ?
Quel panel de formes de luttes, et dans quelles proportions (occupations de ronds-points, blocages de la circulation, blocages filtrants, occupations sauvages de péages, blocages de lieux de productions stratégiques, de ports, de lycées, constructions de cabanes, manifestations sauvages, attaques de locaux institutionnels, voire de préfectures, tentative de "prise de Paris", etc.). Les évènements se sont enchaînés à une vitesse folle. Chaque semaine, pendant un mois, se déroulaient des dizaines et des dizaines d’actions que le brouillard médiatique avait tôt fait de dissiper, aux quatre coins du territoire national, impliquant des catégories de populations très diverses. Une étude détaillée d’un rond-point ne fait pas une étude du mouvement : il y en avait alors des centaines. Chaque situation locale proposait sa configuration complexe. Dans cette diversité de configurations réside peut-être une mise en abîme de notre conjoncture… il faudrait y revenir.

Qu’importe ce travail : la période contre-révolutionnaire dans laquelle nous étions semble depuis une dizaine d’années se contracter sur elle-même, et le mouvement des Gilets jaunes fut un révélateur symptomatique de lignes de fractures profondes traversant le rapport de classe national, au niveau idéologique d’abord.
Les émeutes de banlieues de 2005 avaient amorcé le mouvement, sur un autre thème cependant. Évènement significatif majeur, ces émeutes représentaient la révolte la plus déterminée qu’ait connue la société française depuis 1968. Dans ses formes émeutières attaquant frontalement l’appareil d’État, aux diffusions tant massives que diffuses, elles semblaient préfigurer ce que porte notre période. La mémoire qu’elle a produite dans les quartiers est encore vivace, mais constamment travaillée par les techniques de contre-insurrection développées depuis par l’appareil d’État français, tant médiatiques et idéologiques que policières — qui, pour le moment du moins, semblent étouffer toute potentielle récidive.
Entre-temps, des luttes militantes importantes : CPE, retraites, Notre-Dame-des-Landes, loi Travail de 2016. Une dynamique se lit entre les lignes rien qu’à la lecture de l’enchaînement de ces luttes qui, chacune à leur manière, ont aussi été des victoires. Mais il ne faudrait pas les surestimer : le milieu militant reste un microcosme à l’échelle de la population française.
Et puis les Gilets jaunes - au sein desquels ont aussi participé énormément d’habitants des quartiers populaires, mais dont la composition était sûrement la plus hétérogène de toutes ces luttes [3].

C’est ce bouillonnement-là sur lequel nous reviendrons ici. Il s’inscrit dans la séquence de radicalisation des luttes de la crise de 2008, entendu comme moment, où les classes moyennes salariées ont été rejointes par des franges déclassées, plus ou moins prolétarisées. Cette reconfiguration est à l’œuvre dans toutes les régions du monde, sous des formes à spécifier. À l’image des émeutes des banlieues de 2005, le mouvement des Gilets jaunes fût particulièrement archétypal de ce que peut vouloir dire «  immédiateté sociale des classes  » (C. Charrier) [4] dans notre cycle de luttes.

Nous sommes d’avis de séquencer le mouvement en trois moments.

  • Le premier moment, le plus intense, le plus extatique, celui où beaucoup de possibles (sans les exagérer) semblaient s’ouvrir, s’étend du 17 novembre aux vacances scolaires de Noël.
  • Le deuxième moment, celui où le militantisme traditionnel a le plus participé, s’étend du 5 janvier — reprise des hostilités, mais aussi destruction systématique de la plupart des lieux occupés d’organisations, largement entamée dès la deuxième semaine de décembre, et répression ciblée des occupants qu’il reste largement à documenter — au 16 mars.
  • Un troisième moment, de décomposition du mouvement, s’étend du 16 aux vacances d’été. Ensuite, nous considérons qu’il n’y a plus que des braises, que la date d’anniversaire du week-end du 16-17 novembre vient timidement raviver.

la suite disponible en allant directement à la source sur Paris-Luttes.info

De jeunes gilets jaunes provinciaux, plus ou moins « militants » depuis quelques années…

P.-S.

[1] Jean Yves Bériou, Théorie révolutionnaire et cycles historiques, postface à Le Socialisme en danger, F.D. Nieuwenhuis, Payot, 1975. Réédité dans Rupture dans la théorie de la révolution. Textes 1965-1975, présentés par François Danel, Éditions Senonevero, Paris, 2003, et posté en ligne sur le site de la revue Temps critiques. URL : http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article368

[2] « Mais l’essence de l’homme n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux. » Marx, Thèses sur Feuerbach (vers1844-1847), Thèse 6.

Nous sommes attachés à la vision d’une « implication réciproque » entre prolétariat et capital dans leur procès de reproduction contradictoire, telle que développée par le groupe Théorie communiste dès son n°2.

Pour illustrer ce que l’on entend par « à la fois déterminés, embarqués et donc d’une certaine manière impliqués, personnalisés », voici une citation complémentaire issu du texte « Tel quel », Théorie communiste n°24, pp. 7-79 : « Dans les rapports de production capitalistes, nous n’avons pas affaire à des « individus concrets » en tant qu’immédiatement existant comme individus singuliers dans leur unité, mais seulement aux individus en tant qu’ils remplissent certaines fonctions déterminées comme supports de celles-ci : « porteurs de force de travail », « représentants » ou « fonctionnaires » du capital, « femmes » ou « hommes ». Leur individualité est un effet des rapports de production, elle ne préexiste pas, elle n’est pas le fait d’un sujet et les rapports de production ne sont pas une « rencontre » intersubjective. C’est la personnalisation des rapports sociaux qui est la production des individus comme sujets. Le sujet c’est l’individu produit comme le centre ou l’intersection de toutes les déterminations. Le sujet concentre le tout en lui-même, si bien qu’on pourrait dire qu’il est, comme la fameuse monade de Leibniz, une « partie totale ». Le sujet devient le centre à partir duquel il serait possible de connaître et de construire l’articulation de toutes les déterminations du mode de production capitaliste. La personnalisation c’est la conjonction en un individu de déterminations sociales se manifestant de façon renversée comme existence de cet individu comme sujet, ses rapports devenant son actualisation comme son œuvre. Ce renversement, cette personnalisation, est tout aussi nécessaire que le fétichisme qui, attachant des rapports sociaux à des choses, attache ces choses à des individus promus et convoqués alors comme sujets dans ce même fétichisme : le travail aux ouvriers, les moyens de production aux capitalistes, la terre aux propriétaires fonciers. »
Ce qui est en gras est en italique dans le texte original.

[3] Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de luttes massives et simultanées dans les quartiers, à propos de leur traitement policier, qu’il n’y a pas d’une part des révoltes ponctuelles dans ces quartiers (il suffit de suivre n’importe quel Snapchat type « Les cités de France » ou « Salade niçoise » pour constater des attaques au mortier sur des patrouilles de police à peu près chaque semaine dans au moins une cité, si tant est que ce soit un indicateur valable, sans parler des révoltes localisées faisant suite à chaque bavure), et qu’il n’y a pas d’autre part des individus issus de quartiers investis tant dans des occupations de ronds-points, des blocages de lycées (il suffit de se remémorer les images de Mantes-la-Jolie… pendant les Gilets jaunes), qu’aux espèces de « jacqueries » dans les métropoles ayant eu lieu chaque samedi du premier semestre 2019.

[4] C. Charrier, « Notre époque (thèses provisoires) », La Matérielle. Feuille épisodique pour l’autocritique de la théorie de la révolution communiste, n°3, janvier 2003, cf. Thèses 14 et Thèse 15. Disponible en ligne en cliquant sur le lien, ou aux éditions Entremonde, C. Charrier, La Matérielle. Fin de la théorie du prolétariat, 2018, 320 p.

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