Une autre lecture féministe de la situation actuelle

2 compléments

Ce texte, lu pendant l’A.G. de Rennes 2 du 29 mars, a été rédigé collectivement et approuvé par plusieurs militantes féministes rennaises. Il est une réponse à chaud et partiel aux 4 pages « Le Zoïle ne nous fera pas taire » et à la perspective d’un certain vote en A.G. Si ce vote n’a finalement pas eu lieu, nous estimons que le fond de notre propos est toujours valable. Face à la diffusion du 4 pages en A.G. et sur les réseaux militants, mais surtout face à la confusion et l’ampleur pris par de récents événements, il nous semblait indispensable d’apporter une autre lecture féministe de la situation actuelle.

Depuis plusieurs mois, les dénonciations et les mesures d’exclusion envers une personne ayant commis des agressions sexuelles, dont deux ont été portées à la connaissance des militant.es, se succèdent à Rennes. Nous n’avons pas pris de positions publiques jusqu’à maintenant. Cette personne n’est ni notre ami, ni un de nos camarades proches. Si nous estimons qu’il y a mieux à faire que de participer à la fixation collective sur cette histoire, les rumeurs fallacieuses et les proportions prises par la situation actuelle nous poussent à intervenir. Non pas pour le protéger, mais pour rétablir un peu de vérité et de perspectives politiques.

Un très bref rappel des faits pour défantasmer cette histoire.

Les agressions sexuelles en question se sont déroulées il y a de deux ans. Elles renvoyaient à des pratiques et des gestes non consentis dans le cadre de rapports sexuels consentis.

Des mesures ont été prises.

La personne ayant commis les agressions a été exclue des espaces politiques dans lesquels les femmes concernées s’organisaient, selon leur volonté. On aurait pu en rester là. Sauf que récemment des militantes rennaises ont pris l’initiative d’exclure systématiquement cette personne des manifs et des assemblées et de le qualifier de violeur. Ce qui nous interroge ici, ce n’est pas tant les intentions à la base des actions de ces militantes, mais le déni du processus collectif de gestion de cette affaire et le déni des mesures qui ont déjà été mises en œuvre. Nous déplorons le fait que cette affaire soit rabâchée étant donné que les deux camarades ont déjà posé des récits, des discours et des décisions concernant leurs agressions, auprès de leurs organisations. Plus encore, nous déplorons la proposition des militant.es rennais.es de faire voter à l’assemblée le principe de l’exclusion de l’ensemble des potentiels « agresseurs-violeurs » des lieux d’organisation collective.
Nous aimerions éviter l’usage trop rapide de cette catégorie « agresseur-violeur », parfois utilisée de manière abstraite, indiscutable, inamovible, et qui bloque le processus réel de remise en question de notre milieu politique. Si nous ne nierons jamais qu’il y a des agresseurs sexuels, le fait qu’un homme agresse une femme ne fait pas de lui un agresseur par essence.
A moins de retomber dans la psychologie de comptoir ou la criminologie, il n’y a pas de « nature profonde » des agresseurs comme ce qui a pu être dit (voir « Le Zoïle ne nous fera pas taire »). Par ailleurs, s’il est légitime et essentielle que les femmes s’organisent pour se réapproprier leurs espaces de lutte, il est illusoire d’imaginer faire de nos lieux collectifs ou des manifs des espaces « safe ». La majorité des agressions sexuelles ou des viols se produisent dans des lieux intimes : dans le couple, la famille, avec l’ami, l’amant, le camarade. Ça prend généralement lieux dans nos rapports, dans des relations tissées. Dresser une figure de l’« agresseur-violeur » comme prédateur à sang froid, qui « approchent tranquillement leurs victimes » en « cachant leurs objectifs finaux » (voir « Le Zoïle ne nous fera pas taire »), c’est occulter que les rapports les plus intimes peuvent être parfois non consentis. C’est nous enlever une des analyses féministes les plus essentielles pour comprendre notre condition. C’est encore reprendre ce que veut nous faire croire la loi patriarcale, à savoir que c’est dans la rue, non accompagnées, face à l’étranger que nous devrions avoir peur, que nous serions les plus exposées.

La « menace » n’est pas principalement extérieure, elle n’est pas loin de nous, on est toutes prises dans ces situations. Faire de l’exclusion un code de déontologie, risque alors de transformer les principes à la base de ces pratiques en caricatures d’eux-mêmes :

 Ce qui importe n’est plus de prêter attention les un.e.s aux autres mais de respecter un droit, des codes, qui nous protégeraient de nos déplorables manques d’attention, voire nous déchargeraient de la nécessité de prendre soin » les un.e.s des autres


Premier pas sur la corde raide, texte des camarades de Montréal

Par ailleurs, l’exclusion systématique repose sur l’illusion selon laquelle le milieu politique pourrait se refonder sur « une purge salvatrice » : « La justice d’État fonctionne en partie d’après ce précepte, et pourtant chacun sait qu’elle n’est qu’un système reproduisant cela même qu’elle dit combattre. Identifiant le déviant, l’inscrivant « hors la loi », la société se légitime elle-même, se renforce et se donne bonne conscience. Le recours au cas exemplaire permet à tous ceux qui ne sont pas directement visés par l’accusation de se laver de tout soupçon, notamment en affirmant publiquement leur adhésion au processus. L’effectivité d’un tel recours repose moins sur l’examen intime et collectif des logiques de domination qui contaminent nos rapports, que sur la peur d’être incriminé à son tour ».
Dès lors, « une réelle transformation de nos rapports ne viendra pas de l’adoption d’un code de comportements irréprochables, mais bien de l’attention toujours renouvelée à l’autre et aux signes qu’il ou elle envoie, à la circulation du pouvoir, à la complexité et la profondeur des relations » (« Premier pas sur la corde raide »).

Si nous estimons que l’exclusion est parfois nécessaire, particulièrement lorsque la personne agressée le demande, nous ne croyons donc pas qu’elle puisse donner lieu à un protocole, un règlement applicable à chaque agression. En outre, force est de constater que les violences sexistes et sexuelles continuent de se produire dans nos milieux politiques, quand bien même quelques personnes en seraient exclues. De fait, il est important de questionner les conditions même qui permettent une reproduction de ces violences.
Dès lors, notre vision du communisme et du féminisme s’appuie sur la volonté d’investir nos rapports et de les transformer, d’interroger leur ancrage structurel, en vue de s’affranchir des normes qui les régissent.

Dès lors, le bannissement ou l’exclusion des espaces collectifs est, selon nous, une mesure à ne pas prendre comme seule réponse collective et donc à ne pas systématiser. Cette décision doit se poser au cas par cas et doit être suivie collectivement, en se basant en premier lieu sur la façon dont la personne qui a été agressée compte gérer la situation. Prendre en compte cette parole-là n’est ni synonyme d’individualisation ni synonyme de sacralisation, mais relève profondément de la solidarité féminine et féministe, face à la mise en doute constante de la parole des femmes concernant leurs agressions sexuelles. Tout comme nous refusons de porter une position morale sur la manière dont devraient s’habiller, se comporter, mener leur vie etc. les femmes, nous n’avons pas à juger la manière dont l’une d’entre nous réagit face à une situation d’agression sexuelle.

  • Nous trouvons donc intolérable que des militant.es s’arrogent le droit d’employer d’autres mots que ceux posées par ces femmes pour qualifier ce qu’elles ont vécu (transformer l’agression sexuelle en viol).
  • Nous trouvons donc intolérable que d’autres sanctions soient instaurées que celles déjà mises en œuvre en prenant en compte la volonté des personnes agressées.
  • Nous trouvons donc intolérable de demander à l’A.G. de Rennes 2 de légitimer des pratiques d’exclusion, alors même que les personnes concernées ne sont pas présentes, alors mêmes qu’elles se sont déjà positionnées. Cela revient à déposséder ces femmes de leur vécu, de leur capacité à choisir et à agir. Il est assez difficile pour beaucoup d’entre nous de briser la loi du silence, de venir poser des mots sur des expériences qui peuvent être douloureuses, de développer des stratégies de défense, sans qu’en plus la parole de ces personnes soient remises en question à nouveau.

C’est pourquoi nous ne voterons pas pour que l’A.G. se fasse accusatrice, juge et exécutante de la peine en établissant un protocole de règlement, non critiquable et applicable sans égard aux situations. Si nous pouvons l’éviter, nous ne voterons pas non plus contre. Face à des situations de violences sexuelles, nous ne voulons pas que ce soit les femmes qui quittent les lieux d’organisation collective du fait de la présence des hommes qui en sont les auteurs. Ainsi, nous estimons que la mesure d’exclusion des manifs, ou de n’importe quels espaces de lutte, peut être parfois nécessaire, notamment lorsqu’aucun processus collectif n’a pas été mis en place face aux situations d’agressions sexuelles. Ce qui, nous le répétons, n’est pas le cas ici. Enfin, nous ne pouvons pas décemment nous abstenir de voter, car il serait abusif de prétendre que nous n’avons pas pris position sur cette affaire.

En définitive, les termes du débat étant faussés, nous ne voulons tout simplement pas y participer. Nous appelons donc à ce que ce vote n’ait pas lieu. Nous proposons plutôt aux personnes ayant rédigé le texte, et à toutes les autres personnes qui le désireraient, de nous rencontrer en non-mixité (ou mixité choisie, sans hommes cisgenres), afin de discuter de nos positions féministes, ainsi que des manières de lutter et de répondre aux situations d’agressions sexuelles en milieu militant.

Des féministes rennaises

P.-S.

A l’issue du débat en assemblée, il a été convenu d’une réunion en non-mixité (mixité choisie sans hommes cisgenres) le mercredi 4 avril, à 18h. Rendez-vous devant le hall B.

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