Violence et déforestation, le prix du soja français

Ecologie

On nous avait prévenus, il y a comme un courant d’air sucré dans le port de Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique). Les habitants de l’estuaire de la Loire connaissent bien l’odeur du soja qui s’échappe des bateaux. Par dizaines, ces cargos de l’or jaune, véritables géants de mers venus du Brésil, font escale chaque année sur les rives de cette commune de l’ouest de la France.

Le long des quais, les silos agricoles se découpent dans les nuages comme les gratte-ciel à La Défense ; même le bitume du terminal agroalimentaire colle d’un épais mélange de graines couleur paille. Ici, entre les grues gigantesques et le vacarme des engins de déchargement, plusieurs dizaines de navires chargés de soja ont jeté l’ancre ces derniers mois. Connue de tous les traders en matières premières, Montoir, 7 000 habitants, est la première place française d’importation de cet oléagineux qui vaut des milliards.

Montoir-de-Bretagne, en Loire-Atlantique, est le principal port d’arrivée du soja brésilien

Depuis près de cinquante ans, la production de soja a littéralement explosé dans le monde (+ 751 %). Aujourd’hui, cette graine riche en protéines est l’un des produits de base de l’alimentation animale, à commencer par les poulets, porcs, vaches laitières et poissons qui rempliront les assiettes des consommateurs français. Selon nos informations, au moins 68 cargos, soit 2,1 millions de tonnes en tourteaux et graines de soja ont débarqué dans les ports français entre avril 2019 et juin 2020.

En l’espace de quelques décennies, le soja est devenu la matière première agricole la plus importée en France. Et le Brésil son principal fournisseur. Mais à quel prix ?

Des terres « converties » au profit de méga-fermes

Pour répondre à la demande exponentielle des éleveurs européens et chinois, le Brésil, premier pays importateur français, défriche des pans entiers de ses forêts millénaires. En 2006, un moratoire a permis de freiner la déforestation de l’Amazonie. La pression agricole s’est alors reportée sur un autre espace naturel unique au monde : le Cerrado, une immense forêt de savanes qui renferme 5% de la biodiversité mondiale.

Le Cerrado vu du ciel

Moins connue que sa voisine l’Amazonie, le Cerrado est la plus riche en espèces, avec 11 000 plantes différentes, dont la moitié ne pousse nulle part ailleurs. L’autre poumon de la planète s’étend sur 22 % de la superficie du Brésil, l’équivalent de la France, l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie réunies. Dans ce paradis boisé survolé par quelque 800 espèces d’oiseaux, les naturalistes ont répertorié le loup à crinière, le fourmilier géant, le tatou, le jaguar, le cerf des pampas… autant de mammifères en voie d’extinction qui ont trouvé refuge dans cette forêt baptisée « Cerrado », fermée en français, car longtemps inaccessible aux humains.

Les preuves de la déforestation en vidéo

L’enquête de Disclose et duBureau of investigative journalism (BIJ) révèle qu’entre 2015 et 2020 deux des principaux importateurs de soja en France, les multinationales américaines Cargill et Bunge, se sont rendues complices de 19 373 incendies volontaires dans le Cerrado. Treize fermes liées à Cargill et Bunge sont à l’origine de ces départs de feu. Au total, ce sont plus de 12 millions d’hectares (12 517 900 ha) qui ont été incendiés dans la région en cinq ans.

Aujourd’hui, la moitié de la forêt originelle est partie en fumée. En langage agricole, on dit que ces millions d’hectares destinés à l’industrie du soja ont été « convertis ». A ce rythme, il pourrait ne rester que 15 % du Cerrado d’ici trente ans.

Vidéo à voir ici.

Parmi les méga-fermes que nous avons identifiées, quatre d’entre elles se trouvent dans la municipalité de Formosa do Rio Preto. D’après nos calculs, ce territoire de 15 000 km2 est la première commune de production du soja vendu en France. Et l’une des trois régions les plus menacés par la déforestation au Brésil.

L’une de ces exploitations, la ferme Parceiro, est responsable de la disparition de 50 km2 de végétation début 2020, selon une analyse des experts de Chain Reaction Research. Contacté par nos confrères du BIJ, Cargill a confirmé ses liens commerciaux avec la ferme et son propriétaire, la société SLC Agricola, l’un des plus importants producteurs au Brésil. Ce groupe possède 17 méga-fermes dans le pays dont dix dans le Matopiba, au cœur du Cerrado. Depuis 2015, environ 210 km2 ont été déforestés par les exploitants des fermes de SLC Agricola. Soit deux fois la taille de la ville de Paris.

Violence contre des populations civiles

D’après plusieurs rapports d’ONG, certains propriétaires terriens ne reculent devant rien pour étendre leurs cultures. C’est le cas de l’exploitation Estrondo, située sur la commune de Formosa do Rio Preto. Ses propriétaires sont accusés de s’être accaparés les terres de la communauté traditionnelle geraizeira. Une confiscation illégale confirmée en 2017.

A l’époque, la justice a ordonné la restitution de 43 000 hectares de terres accaparées. Trois ans plus tard, ces milliers d’hectares n’ont toujours pas été rendus à leurs propriétaires. Pis, l’exploitant empêche désormais l’accès des habitants à leurs terres avec l’aide d’une milice privée accusée de multiples exactions.

La ferme d’Estrondo fait appel à une milice privée accusée d’exactions contre des civils

En janvier 2019, le site Mongabay a publié les images d’un garde d’Estrondo ouvrant le feu sur un éleveur de la communauté geraizeira. « Les gardes avaient pris mon bétail et refusaient de me le rendre, a-t-il raconté aux enquêteurs de l’ONG Rainforest. Quand j’ai dit que j’allais reprendre mon bétail, l’un des gardes m’a tiré une balle dans la jambe. » Comme si les gardes armés ne suffisaient pas, les propriétaires d’Estrondo ont fait creuser des tranchées et des remblais profonds. Pour surveiller les habitants voisins, une tour de contrôle a même été construite récemment.

Cargill entend « nourrir le monde »

Interrogé par Disclose sur ces différentes accusations, Cargill n’a pas souhaité faire de commentaire. Même chose concernant ses liens avec une exploitation sur laquelle nous avons découvert un silo portant la marque de Cargill, son propriétaire. La multinationale a simplement assuré qu’elle ne se fournissait pas « auprès d’agriculteurs qui défrichent des terres dans les aires protégées ». Il y a deux ans, la firme a toutefois été condamnée, au même titre que son concurrent Bunge, à payer une amende de 29 millions de dollars (environ 24 millions d’euros) pour l’achat de 3 000 tonnes de soja issues de la déforestation illégale dans le Matipoba.

Ce silo de soja, propriété de Cargill, a été localisé sur la commune de Formosa do Rio Preto

Cargill, cette entreprise américaine qui entend « nourrir le monde », est notoirement connue des défenseurs de l’environnement pour les scandales qui émaillent son histoire. Parmi les affaires qui pèsent sur Cargill, on retrouve ainsi des accusations telles que le travail des enfants dans les champs de cacao, l’empoisonnement de la viande, la pollution des eaux, la déforestation ou encore l’accaparement de terres indigènes.

Auprès de Disclose, Cargill a juré qu’elle était « très peu présente dans la filière du soja en France ». Selon nos information, ce poids lourd de l’agroalimentaire mondial figure bel et bien parmi les cinq plus gros importateurs de soja en France. En 2018, l’entreprise a fait entrer 235 935 tonnes de soja dans l’Hexagone, dont près de 63 % en provenance du Cerrado.

Parmi les clients principaux de Cargill se trouve McDonald’s France, à qui la multinationale fournit 100 % des nuggets écoulés dans ses restaurants. Contactée, la chaîne de fast-food a déclaré « utiliser du soja non OGM certifié Proterra – sans déforestation – pour le soja en provenance du Brésil ». Pour autant, McDonald’s, n’a pas été en mesure d’assurer que ses fournisseurs n’ont pas recours à du soja produit dans les 13 fermes mises en cause par notre enquête.

Bunge, l’autre négociant incontournable

Plus discret que son concurrent, le trader Bunge est devenu l’un des trois premiers importateurs de soja en France. La multinationale new-yorkaise, qui a pignon sur rue à Montoir-de-Bretagne et a ouvert récemment un bureau à Saint-Nazaire, a été présentée en 2017 comme « l’entreprise la plus liée aux risques de déforestation du Cerrado ces cinq dernières années » par un rapport de l’ONG Mighty Earth. L’organisation précise que « les 29 communes du Cerrado où Bunge exploitait ses silos commerciaux ont vu disparaître 567 562 hectares de forêt pour la période allant de 2011 à 2015 ».

Silos de soja de l’entreprise Bunge à Formosa do Rio Preto.

D’après notre enquête, Bunge a continué de défricher du terrain durant les cinq années suivantes. Contacté, le négociant n’a pas donné suite. Tout comme la chaîne de restaurants Burger King dont il serait l’un des fournisseurs, selon Mighty Earth.

La France laisse faire

Le déboisement sauvage du Cerrado aurait pu, dans une certaine mesure, être évité. D’autant que la menace qui pèse sur la région est bien connue des autorités françaises. « Le soja dans le Cerrado, ce n’est pas un trou dans la raquette, c’est le Far West, confirme à Disclose un membre du cabinet de la secrétaire d’Etat chargée de la biodiversité, Bérangère Abba. Le soja rentre comme ça, sans aucun contrôle. »

L’Etat français dispose pourtant d’informations détaillées sur la provenance du soja importé. Comme le révèlent des documents douaniers obtenus par Disclose sur les inspections de marchandises à Montoir-de-Bretagne. L’administration détient donc ces éléments à Montoir mais aussi dans les autres ports d’arrivées, à Sète, Brest, Le Havre, La Rochelle ou Nantes.

La zone de déchargement du soja dans le port de Montoir-de-Bretagne

Emmanuel Macron a reconnu « la part de complicité de la France » dans la déforestation au Brésil. C’était durant l’été 2019. Depuis, plus rien. « Les engagements pris par le gouvernement en 2018 dans le cadre de la stratégie nationale pour lutter contre la déforestation importée n’ont pas été tenus, déplore Sylvain Angerand, le responsable des campagnes à Canopée, une ONG qui lutte contre la déforestation. Il ne s’est rien passé en deux ans. »

Le 18 novembre, Bérangère Abba a annoncé la création d’une plate-forme en ligne pour centraliser les données des douanes et du logiciel Trase. Le but ? Identifier les flux de marchandises qui pourraient être issus de la déforestation. Mais dans son grand effort de transparence, le gouvernement n’a pas prévu de publier le nom des entreprises concernées. « Il s’agit de données confidentielles des entreprises protégées par le code des douanes », justifie-t-on au secrétariat d’Etat. « Seul un nombre restreint de fonctionnaires du ministère de la Transition écologique y auront accès », précise encore le cabinet. Leur rôle : signaler aux entreprises concernées qu’elles importent du soja depuis des zones protégées. En résumé, rien qu’elles ne sachent déjà.

Leïla Miñano et Geoffrey Livolsi

Cette enquête a été réalisée en partenariat avec le Bureau of investigative journalism et la participation de Greenpeace France.
Elle se fonde sur des données sur les incendies fournies par l’organisation à but non lucratif Aidenvironment, les alertes sur la déforestation et les incendies recensées par la Nasa, l’analyse des flux de marchandises figurant dans la base Trase, l’exploitation d’images satellites de Google et des documents confidentiels des douanes françaises.
La plupart des photos et vidéos utilisées pour cette enquête nous ont été transmises par le site d’information environnemental Mongabay, la fondation Rainforest Norway.

P.-S.

Article publié à l’origine sur disclose.ngo le 26 novembre 2020.

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