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« Il y a moins de traversées qui partent de Calais et Dunkerque, car sur le littoral il y a des flics partout »

Calais
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Pendant 4 mois, nous sommes une quarantaine de boulanger·es du réseau de l’Internationale Boulangère Mobilisée (IBM) à se relayer pour faire du pain à Calais - Dunkerque pour les exilé·es, dont certain·es de Rennes. L’initiative s’appelle "Boulange à la frontière".

Après une après-midi de distrib’, je suis allé rencontré deux bénévoles à Utopia 56 Calais, Erwan et Youenn, au Perchoir - une maison qui accueil une dizaine de bénévoles d’Utopia. Je les retrouve pour qu’ils m’expliquent ce que c’est qu’une maraude littoral (dite "maraude litto") qu’Utopia effectue lorsque les exilé.es tentent de rejoindre l’Angleterre par la manche.

Youenn :
Mon parcours pour arriver à Utopia 56 ? Je connaissais l’antenne de Rennes puisque je viens de là-bas. J’ai un peu fait avec eux des maraudes en ville. Sauf que j’étais pas hyper impliqué parce que je prenais pas trop le temps de le faire. Ensuite j’ai eu envie de faire une expérience un peu plus longue à Utopia, donc je suis venu à Calais pour ça. Il n’y a pas forcément de raison particulière de ma venue ici, juste j’avais du temps et que c’était l’occasion de venir et de me poser plusieurs mois.

[Erwan arrive]

Salut ! Désolé du retard.

[Après une rapide recontextualisation de l’idée de l’interview]

Erwan :
La 1re fois que je suis venu c’était en 2016 quand il y avait la grande jungle. [1]
A cette époque là j’étais plus jeune, et j’étais venu comprendre ce qu’il se passe car j’en entendais beaucoup parlé par mes ami.es. J’avais vu un peu des infos dans les médias mais souvent de manière péjorative. Et là je suis revenu en septembre 2023.

Utopia 56 Calais - « C’est très compliqué pour les personnes exilé.es d’avoir accès aux services d’État »

Utopia 56 c’est une association d’urgence qui est amené à rencontré des gens qui sont souvent en dehors des réseaux de distributions habituels. Par exemple pour ceux qui viennent d’arriver à Calais, ou d’autres qui n’ont pas eu accès aux distributions pour plusieurs raisons.
On fait un peu office de médiation entre les exilé.es et les réseaux de distributions : pour expliquer ou aller, à quel endroit tu peux trouver telle ou telle chose. On est un peu souvent le 1er contact, les gens nous appels pour tout et n’importe quoi. On a un numéro d’urgence qui est actif 24h/24 et 7j/7, et on est hyper réactif-ves sur ce numéro grâce à une équipe de 2 à 3 personnes.

L’autre chose c’est l’accès au service d’État. Parce que souvent c’est très compliqué pour les personnes exilé.es d’y avoir accès. Rien que pour prendre l’exemple du 115, les exilé.es qui ne parlent ni français ni anglais ne peuvent pas y avoir accès car ils n’ont aucune traduction. Et même parfois l’anglais... C’est français et c’est tout.
Du coup nous on va à la rencontre des personnes qui cherchent pour leur donner accès au 115.

En plus de ça on a plusieurs autres solutions de mises à l’abri sur Calais, comme les hébergeurs solidaires par exemple. On a aussi un peu de matériel de distribution d’urgence, et un peu de nourriture le soir, quelques vêtements, mais avec des stocks très limités et des critères de distributions. Car les distributions ça n’est pas notre priorité, nous c’est surtout les cas d’urgence.

Le perchoir c’est un des appartements des bénévoles. On est une dizaine à vivre ici. C’est un lieu de détente, mais aussi lieu de travail. Par exemple là où se passe l’interview c’est un espace pour les réunions de rotations entre les équipes. Le perchoir c’est la maison où il y a le plus de passage d’Utopia à Calais.

Les try - « Ils gonflent le bateau, mettent le moteur dessus, et ils partent »

Il y a une application que nous à Utopia et beaucoup de bénévoles sur Calais utilisent pour savoir quand il y a des fenêtres de try [2] [3] : c’est "Windy". T’as la marée, le vent, etc. On peut donc prévoir les fenêtres de try.

Au début d’une fenêtre de try, il va y avoir énormément de gens à la gare. Ils vont prendre des bus qui les emmènent sur le littoral. Après ils vont attendre et se cacher dans des endroits, genre des petits bosquets et d’autres spots où ils attendent plusieurs heures.
A ce moment, et là c’est moi qui imagine, il y a sûrement un gars qui arrivent et qui dit "on y va" : ils gonflent le bateau, mettent le moteur dessus, et ils partent.

Les flics pendant ce temps là font des rondes sur le littoral [ndr : en buggy], en vue de dégonfler les bateaux, et les laissent sur place. Puis ils appelent la protection civils ou les pompiers pour les personnes. Bon, souvent c’est aussi les gens qui nous appellent quand ils sont laissé comme ça sur le littoral.
Quand on dit flics, il y a de tout : des réservistes de l’armée, la gendarmerie, la marine, il y a même la BAC, la PAF (Police Aux Frontières), et puis évidemment les CRS.

Le trajet le plus court entre la France et l’Angleterre, c’est 30km. Mais maintenant ils partent de plus loin pour éviter la police, ce qui parfois double le longueur du trajet. Ça se passe plutôt la nuit pour être plus discret.
Les bateaux, c’est pas des bateaux de ouf. Logiquement ils ont des socles en bois dans le fond, mais là pour les transporter plus facilement les passeurs enlèvent le socle en bois, donc le sol est tout mou et très vite rempli d’eau.

En ce moment, il y a beaucoup moins de try sur Calais et Dunkerque parce que sur tout le littoral il y a des flics partout. Mais dès que tu t’éloigne un peu plus il y en a moins. Tous les spots sont assez quadrillés quand même.

En été il y a quasiment tout le temps des try, tous les jours. Alors qu’en hiver il y a des grosses fenêtres de try lié aux conditions météo favorables, genre un week-end où il ne va pas y avoir de vent ni de vague, et là tout le monde va essayer de partir et Calais va se désengorger.

En France les push back [4] sont interdits. Chaque small boat qui part sera considéré comme en détresse, donc il va y avoir un bateau de sauvetage qui va les suivre. Mais tant qu’il n’y a pas eu une demande d’aide des gens sur le small boat, il ne fait que l’accomagner, potentiellement jusqu’en mer anglaise. S’ils vont jusque là, un bateau du cross Anglais doit les prendre en charge.

La marine en mer n’a pas le droit d’arrêter un bateau. Plutôt les fics pour arrêter les départ ils sont avec des buggy sur la plage.

Les maraudes litto - « Il peut y avoir parfois 1 bâteau qui try, parfois 20 »

Une de nos activités c’est de faire des maraudes le long du littoral, qu’on appel "maraude litto". On en fait lorsqu’il y a des try, et donc potentiellement des retours de bateaux ou des échec de départ.

En fait c’est ça en partie notre taff. Dans n’importe quel groupe de travail on va appuyer pour que les personnes soient prises en charge par l’État car il y a des protocoles qui existent de façon général pour celleux qui ont raté leur traversée, et pas que pour les retour au port. Notamment ils sont sensés être rhabiller avec la protection civile, et être mis à l’abri avec l’ouverture d’une salle sur le littoral.
Comme nous on a des moyens limité, notre but c’est d’appuyer pour cette prise en charge. C’est toujours des conditions un peu galère. Tu peux te retrouver avec un groupe de 40 personnes qui sont mouillées, et toi t’es pendant 2h au téléphone pour faire en sorte qu’elles soient prises en charge.

Quand on utilise le mot "mouillé", ça peut recouvrir plusieurs réalité. Quand ils sont sur la plage pour mettre le bateau à l’eau, c’est plutôt mouillé jusqu’à la taille, et ils tentent la traversée comme ça. Il y en a qui se prennent des vagues aussi. Mais quand le bateau se renverse, les gens se retrouve complètement dans l’eau [ndr : en ce moment elle est à 8°C].
Quand on les retrouve sur la côté, la grande majorité du temps ils sont mouillés jusqu’au genou, ou la taille.

On a aussi pas mal de retour de bateaux,c’est-à-dire de gens qui ont été mouillé. Nous on est en véhicule par équipe de 3 et on essai d’être présent pour offrir du thé, des habits secs, des gâteaux.
On va à la rencontre des gens grâce au téléphone d’urgence que les gens peuvent appeler pour avoir les équipes de nuits, que ce soit celle de Calais ou celle de Dunkerque. On peut donc aller à la rencontre via ça. Il y a aussi des retours au port.

Nous on couvre tout de Dunkerque au Touquet, car les départs en bateau peuvent être soit de Dunkerque, mais aussi de plus en plus du sud-ouest de Calais. Plus la frontière Calais - Dunkerque se fait militarisé avec une omniprésence policière, et plus les départs se décalent vers le sud-ouest, vers Boulogne notamment. Ce qui rend les try plus dangereux.
Parfois ça peut descendre bien au sud, la dernière fois c’était pas loin de Dieppe.

Les fenêtres de try sont évidemment aussi utilisé par les réseaux de passeurs, et donc on sait que tel week-end il va y avoir plein de passages. Il peut y avoir parfois 1 bateau qui try, parfois 20. Ce qui fait qu’il y a des maraudes litto qui peuvent croiser 500 personnes dans la nuit.

Les retours de try sont assez impressionnant. Dans toute la journée qui suit, les routes sont prises par des longues files de gens qui se tapent 10h de marche s’il n’y a pas de bus, très potentiellement mouillés.
Les maraudes litto n’ont pas vocations à voir tout le monde, mais au moins les situations d’urgence. Pour ça on a des critères de vulnérabilité : les femmes et les enfants, si les gens sont mouillés...

Les flics de Calais - « Quand on est pas là, Dieu seul sait ce qu’il se passe »

Si les gens ratent leur try, c’est souvent à cause des flics, parce qu’ils ont coupé le bateau avant qu’il arrive dant l’eau, et souvent ça s’accompagne de se faire gazer. Plutôt ils laissent partir les gens, sauf s’ils ont des suspicions qu’il y a des passeurs dedans ils peuvent en arrêter, mais c’est pas souvent, ils n’y a pas assez de place dans le CRA [ndr : Centre de Rétention Administratif]. S’il y a des arrestations c’est arbitraire, ça serait comme pendant une expulsion à Calais où ils emmène 2 personnes parce qu’ils ont de la place dans le CRA, mais c’est complètement aléatoire.

La police ici c’est des équipes qui font 2 à 3 semaines de missions, et après ça change. Comme c’est toujours des nouvelles équipes, on sait jamais sur qui on va tomber. Quand ils arrivent sur Calais ils ont aucune formation sur les associations qui existent. Souvent quand on se présente en tant qu’Utopia 56 y’en a qui demande ce que c’est.
Par contre ils ont sûrement des formations sur le fait que nous on a des téléphones, qu’on va les filmer, qu’ici les policiers sont beaucoup plus surveillés que dans le reste de la France. Ce qui peut éviter certaines dingueries de leur part, mais quand on est là. Quand on est pas là, Dieu seul sait ce qu’il se passe.

Ce qui est dur c’est que tu ne sais jamais vraiment ce qu’il s’est passé quand tu viens en aide au groupe. Des fois tu peux voir des gens qui marchent très vite dans la rue et qui vont try. Ou tu peux suivre avec un appel de détresse des gens qui nous ont appelé parce qu’ils étaient en mer, mais tu sais jamais vraiment quand tu viens en aide au groupe si tou.tes sont revenus ou non. T’apprends souvent ça le lendemain s’il y a eu des mort.es.


douceuradicale@riseup.net


L’interview intégrale :




Les autres articles sur le sujet

L’année dernière :

Cette année : Une matinée aux audiences du CRA de Calais

Notes

[1Les camps à Calais sont appelé "jungle" par tout le monde. Soit prononcé en français, soit en anglais, notamment par les exilé.es

[2Try = tentative de traversée la manche, sur 30km, sur un petit zodiaque gonflable appelé small boat

[3Fenêtre de try : Temporalité où les conditions météo sont favorables pour la tenter la traversée vers l’Angleterre.

[4Push back : "repousser en arrière". Pratique consistant à refouler les personnes à la frontière ou avant l’arrivée à la frontière. Pratique interdite au regard des conventions de genève, ainsi que dans le droit français.

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